A M. CAMPAN
J'ai reçu, monsieur, les deux empreintes de la bague qui appartient*à la reine ; elles présentent des lettres grecques, et des mots la plupart inintelligibles. C'est une espèce de talisman , connu des
(i) Secrétaire du caliinet de la reine , qui avait demandé de sa part à Barthélémy son avis, par une lettre du 4 janvier 1784- Note de l'éditeur:
antiquaires sous le nom d'abraxas, nom l^izarre qui se trouve gravé sur ces pierres, et dont ou a donné différentes interprétations aussi peu fondées les Tmes que les autres.
Il nous reste un très-grand nombre de ces talismans, les uns chargés de figures , les autres avec de simples inscriptions. On les rapporte aux premiers siècles de l'Eglise.
Alors parurent plusieurs seétes qui, fortement attachées aux anciennes superstitions des Égyptiens et des Perses , supposèrent l'existence d'une foule de génies qui, les uns bons, les autres mauvais, présidaient aux astres ; dont le pouvoir s'exer- (•ant sur toutes les parties de l'univers, influait en particulier sur la naissance , sur la mort et sur les actions des hommes. Pour obtenir leur faveur il suffisait de graver ces lettres sur certains métaux ou sur certaines pierres.
Quelquefois l'inscription est eu grec, et conçue à peu près en ces termes : Conservez un tel. Pour l'ordinaire elle contient des noms que l'on a pris pour ceux des génies honorés parmi les nations (le l'Orient. On y joint souvent des formules de prières exprimées en égyptien ou dans d'autres langues que nous ne connaissons qu'imparfaitement aujourd'hui.
Dans les empreintes que j'ai sous les yeux , je crois distinguer le mot seniès , qui, dans les anciennes langues de l'Orient, signifiait soleil. On pourrait en conclure qu'on avait tracé sur la pierre des vœux adressés à cet astre, ce qui paraît confirmé
par la figure du serpent qui mord sa queue. Ce symbole, qui parait sur plusieurs de ces talismans, désigne tantôt l'éternité , qui ne finit point, ou tantôt l'année , qui ne finit que pour recommencer. J'ai l'honneur d'être , etc.
A M. LE COMTE D'ANGEVILEER.
Paris, ce 27 octobre 1787.
Je vous renvoie, monsieur, les deux pierres gravées que vous avez bien voulu me confier. J'y joins la notice , que j'ai lue avec attention , et les deux empreintes, dont l'une avait sans doute été échangée quand on a fait le paquet.
L'auteur de la notice prétend que la plus grande de ces pierres représente la tête de Régulus. Il se fonde sur le clou qui est gravé dans le champ , et qui , suivant lui , indique le supplice qu'on fit subir à ce grand homme. L'idée est ingénieuse ; mais ce n'est après tout qu'une conjecture.
Cette tête, différente de celle que Fulvius Ursinus attribuait à Régulus , d'après une médaille de son cabinet , ressemble si fort à une tète que le baron de Stosch a fait graver dans son ouvrage (^Planche F)^ qu'on serait porté à croire au premier aspect que l'une n'est que la copie de l'autre. Je
ne vous cacherai pas , monsieur , qu'un homme qui connaît très-bien la partie de l'art , et qui se trouva chez moi à l'ouverture du paquet , allait plus loin, et voulait douter de Tantiquité de la pierre que je mettais sous ses yeux. Mais, sans insister sur des soupçons auxquels je préférerais le jugement de l'auteur de la notice , je pense qu'une pierre dont le travail n'est pas incontestablement fixé, peut être, sans regret , envoyée en Russie.
La petite pierre qui vous appartient est d'un grand caractère et d'une belle exécution. Vous demandez , monsieur le comte , si c'est un Annibal ou un Pyrrhus. Nous n'avons point de pièces de comparaison pour le premier, quoique les antiquaires aient cru le reconnaître sur des médailles phéniciennes. La tête a beaucoup de rapports, soit pour les traits du visage, soit pour les ornements du casque, avec celle de la statue colossale qui est au Capitole , et qu'on croit être de Pyrrhus.
C'est toujours avec peine et défiance que je hasarde mon opinion sur des choses qu'il est impossible d'éclaircir , je mets dans ce nombre quantité de têtes que nous présentent les monuments de l'antiquité. On veut absolument v reconnaître des souverains, ou des grands hommes, connne s'il avait été défendu aux particuliers de se faire représenter par des artistes.
Je suis , etc.