BUTIN
pas surprenant qu'il ait remis au trésor public les laoo talents dont j'ai parlé plus haut.
Jusqu'à présent il n'a presque été question que des généraux Athéniens. A Lacédémone, où les mœurs étaient plus pures, et le dévouement à la patrie plus absolu que partout ailleurs, les généraux auraient du s'astreindre à des règles plus sévères. Cependant leur conduite, à l'égard de la distribution du butin, paraît à peu près la même que celle des généraux Athéniens.
Diphridas (j), ïéleutias (a), Dercyllidas (3) ne se servent des prises faites sur l'ennemi que pour entretenir les troupes et leur inspirer de l'émulation.
Callicratidas prend la ville de Méthymne et la livre au pillage. Il rassemble les prisonniers de guerre dans la place publiée. Les alliés lui représentent qu'il devait les vendre. Il répond que tant qu'il pourra, il ne souf&ira point qu'aucun Grec soit fait esclave; il rend tout de suite la liberté aux Méthymnéens , et ne fait exposer en vente que les esclaves et les soldats athéniens qui composaient la garnison (4). Les prisonniers de guerre faisaient partie du butin. Les généraux de Lacédémone avaient donc le pouvoir de disposer à leur gré de cette espèce de butin.
(i) Xenoph, Hist. Graec. lib. IV, pag. a65.
{%) Idem y ihid, lib. V, pag. a85.
(3) Idem y ihid. lib. III, pag. 139.
(4) Idem y ibid, hb. I, cap. 6.
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Lysander est peut-être celui des généraux de Lacédémone qui a donné de plus grandes preuves de désintéressement» Après la bataille d'^o^-Potamos,il envoya à Lacédéraone un vaisseau chargé des dépouilles les plus précieuses de la flette Athé* nienne (i). Après la prise d'Athènes il y fit transporter l'or et l'argent qu'il avait trouvé dans cette ville (a): les plus sages le blâmèrent d'avoir introduit ces trésors parmi eux. C'était donc une nouveauté ; les généraux qui l'avaient précédé n'envoyaient donc pas à Lacédémone l'argent qu'ils retiraient de la vente du butin.
Enfin , il y retourna lui-même avec une grande partie des galères athéniennes, avec 470 talents qui restaient des sommes que le jeune Cyixis avait fournies pour la solde des troupes, avec les couronnes d'or et les diverses espèces de présents qu'il avait reçus en particulier. Il remit le tout entre les mains des Lacédémoniens (3).
Il paraît que Lysander ne préleva du butin que la somme nécessaire pour sa statue et celles de ses capitaines, qu'il plaça dans l'enceinte du temple de Delphes (4). A l'égard du reste, Plutarque observe qu'il né se réserva rien pour lui, pas même une drachme (5) ; mais ce fut uniquement par amour
(1) Dtod. SicuL Lib. XIII, pag. aaS.
(2) Plut, in Lys., pag. 441.
(3) Xenoph. Hist. Graec. lib. II, cap. 3.
(4) Plut, in Lys., pag. 443.
(5) Idem, ibid., pag. 4^4-
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pour la pauvreté. C'est le motif que Plutarque donne à sa modération; et une preuve qu'elle ne pouvait avoir d'autre cause, c'est le sacrifice entier qu'il fit des présents dont il pouvaif du moins garder une partie. Pour bien juger de la conduite de Lysander, il faut la comparer à celle d'Agésilas : ce dernier, quoique roi de Lacédémone, n'avait pas plus de droits à la tête de l'armée que Lysander et les autres généraux.
Agésilas passe dans l'Asie Mineure à la tête de huit mille hommes pour délivrer les villes grecques de la domination des Perses (i). On ne lui donna des vivres que pour six mois. Il fallait donc que, pendant le cours de la guerre , les troupes vécussent aux dépens de l'ennemi. Elles firent des incursions fréquentes et remportèrent de grands avantages sur les troupes de Pharnabaze et de Tissapherne. On apportait le butin aux trésoriers (à Ja lettre, aux vendeurs des dépouilles) chargés de l'inscrire et de l'exposer en vente (2). L'histoire ne dit pas s'ils en faisaient passer le produit à Lacédémone, ou s'il était uniquement destiné à la solde et à la tenue des troupes.
Ce que nous savpns c'est qu'il consacra aux dieux le dixième du butin, et que ce dixième montait à plus de îoo talents (3); qu'il amena dans la Grèce des chameaux pris dans le camp de Tissa-
(i) Xenoph. Hist. Graec. lib. III, p. i6a.
(2) Id,^ ibid, Hist. Graec. lib. IV, p. 197. laAges. ca^p. i, p. 7.
(3) PluU in Agesil. , pag. 606. Xénoph, in Ages. cap. i, p. i5.
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pherne (i), et que dans tout le cours de sa vie, loin de s'être approprié ce qui appartenait à l'état, il lui remettait ce qu'if avait légitimement acquis (a). D'un autre côté, nous voyons clairement que son principal objet, dans son expédition, fut de faire tout le bien qu'il pouvait à ses soldats et à ses amis, en même temps qu'il faisait à l'ennemi tout le mal qui dépendait de lui. Il ravage la Phrygie, et mène à Éphèse ses soldats enfict)Î6 du butin: magnâ prœdâ miUtibus locupletatis (3). Tithracestès , successeur deXissapherne, lui offre ime somme d'argent , s'il veut retirer ses troupes : il répond que, chez les Spartiates, il est plus honnête pour un général d'enlever des dépouilles que de recevoir des présents, d'enrichir ses soldats que de s'enrichir soi-même (4). Cette réponse ne Fempêchayas d'accepter la proposition et de recevoir 3ô talents. Toutes les fois qu'il était question d'intercepter des sommes d'argent qui appartenaient au roi de Perse , il en chargeait ses amis , afin qu'ils pussent acquérir autant de gloire que de richesses (5). Enfin, en revenant d'Asie, pour s'attacher les officiers de son armée, il leur donne des jeux dont les prix étaient des couronnes d'or, des armes(6), etc. '
(i) Xenoph, Hist. Graec. li^. III, pag. 174.
(2) Idem, in Ages., cap. 3.
(3) Comel. Nep, in Ages. cap. 2.
(4) Xenoph, in Ages. cap. 4. Plut, in Ages, pag. 601.
(5) Idem, ihid, cap. i , pag. 8.
(6) Idem, Hist. Graec. lib. IV, pag. 2o5.
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38 DU BUTIlf
Je demande si iin général toujours occupé du soin d'enrichir ses amis et ses soldats, toujours prêt à leur abandonner les"^ prises qu'ils avaient £aiites, et à leur procurer les moyens d'en faire de nouvelles, était bien jaloux de réserver le butin pour le trésor public?
Pour terminer ce qui regarde les généraux lacédémoniens, citons un fait très-remarquable. L'historien Phylarque, suivant Polybe (i), disait qu'à la prise de Mégalopolis le butin monta à 6000 talents ; qu'on en réserva , suivant la coutume (jcarà Toùç lÔMTfjLouç), 2000 pour le roi Cléomène, qui était à la tête de l'armée, et que le reste fut pour les Lacédémoniens. Il est vrai que Polybe relève plusieurs fautes de Phylarque, et qu'il lui reproche, enjre autres choses, d'avoir prodigieusement grossi la quantité du butin qu'on retira de Mégalopolis , mais il ne le critique point sur la pcw'tion qui revenait au général. Cette portion était le tiers suivant l'usage des Lacédémoniens.
Nous avons peu de détails sur la pratique des autres peuples de la (k^èce. Après la bataille de Délium , les Thébains vendirent le butin trouvé dans le camp des Athéniens. Des sommes qui en résultèrent, ils construisirent un grand portique enrichi de statues d'airain , résolurent d'établir des jeux solennels à Délium , et suspendirent les armes des vaincus dans leurs temples et sur des portiques qui entouraient la place publique (2).
(i) Pofyb. Hist. lib. II, pag, 147.
(2) Diod. lib. XII, pag. 119.
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CHEZ les' anciens. 'ig
Enfin, les Étoliens, suivant Polybe (i), assiégeaient une ville; ils étaient sur le point de la prendre, et il était temps de nommer un autre stratège (c'est le nom qu'ils donnaient à celui qui, chef de la république, commandait en cette qualité les armées), he stratège, qui était encore en place, représenta qu'ayant supporté les travaux du siège et encouru les dangers, la justice exigeait qu'après la prise de la ville, il eût la disposition du butin , et il inscrivit son nom sur les dépouilles que l'on consacrait. A la suite de quelques contestations suscitées par celui qui devait lui succéder, les étals ordonnèrent que l'ancien stratège partagerait avec le nouveau l'avantage de disposer du butin et d'inscrire son nom sur les dépouilles (2). Elles appartenaient donc au général chez les Etoliens.
Je n'ai rapporté que des faits , parce qu'il n'est question que d'un usage ; j'en ai supprimé un trèsgrand nombre, parce qu'ils étaient inutiles; j'en ai peut-être omis d'intéressants, mais je ne les ai pas connus , et je n'ai pas eu assez de tepips et de livres pour m'en procurer la connaissance. Je doute néanmoins qu'ils fussent assez décisifs pour détruire le résultat des faits que j'ai recueillis. Voici ce résultat, du moins tel que je le conçois.
i"*. Dans les temps héroïques où la plupart des guerres avaient pour objet non des acquisitions à
(i) Lib. II, pag. 91. Edit. Casaub.
(a) Le texte porte: -nav olxovofi.tav tôv Xaçupiwv, ce qui signifie t économie, l'administration , la disposition des prises.
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4o DU BUTIN
faire < mais des insultes à venger; où les soldats, n'ayant point de paie réglée, ne pouvaient subsister que par les prises faites sur l'ennemi; où la plupart même ne se confédéraient avec leurs généraux que dans Tespoir de se ménager poiu* le reste de leur vie des ressources contre le bejsoin^ le général de l'armée présidait au partage du butin ; il en distribuait une partie à l'armée, en réservait une autre pour lui, et une troisième pour exciter Témulation entre les officiers et peut-être entre les soldats. C'est ce qu'on a vu par les passages d'Homère cités plus haut.
a®. Quand les troupes furent soudoyées, l'état dut naturellement avoir des prétentions sur la partie du butin qu'on destinait auparavant à l'armée. Aussi lui remit-on souvent les sommes qui provenaient des prises faites sur l'ennemi. C'est ce qui parait par les exemples de Cimon, dq Timothée et de Lysander.
3®. Ce droit, si toutefois on peut lui donner ce nom , ne fut pas établi par une loi. Voilà ce qu'on peut présumer du silence des législateurs et des orateurs grecs. Il ne fut jamais assez général pour que , dans certaines occasions , les chefs de l'armée n'eussent pas la liberté de distribuer ou de laisser le butin aux troupes. C'est ce qui se pratiqua, en effet, après la bataille de Platée, après la victoire de Myronides, dans presque toutes les eampagnes que firent les généraux d'Athènes et de Lacédémone vers le temps de la guerre du Péloponèse. Il ne fut jamais exercé avec rigueur, puisque nous
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CHEZ LJES ANCIENS. 4'
ne connaissons aucune accusation intenlée contre le général qui en aurait négligé l'observation, puisque Agésilas, dont la conduite parut toujours in*éprochable (x)^ procurait à se^. ^«Mpois Jes moyens d'enlever à l'ennemi des richesses qu'il aurait pu réserver pour les besoins de Tétat.
4^. Le général* avait une part dans le butin; on le voit par l'exemple dé-Démosthène. Cette portion était, par l'usage, fixée au tiers de la somme totale, du moins à Lacédéiapone ; on le voit par Cléomène. Il pouvait de plus recevoir des présents de la part de ceux qui mendiaient sa protection , ou <|ui voulaient lui témoigner de la reconnaissance; c'est ce qui parait par le discours de Cimon, et par la conduite désintéressée de Timothée.
Ainsi, des trois parts que l'on faisait du butin dans les siècles Jes plus reculés, la première fut toujours assignée au général; la seconde revint quelquefois à l'état, resta quelquefois à l'armée; la troisième, destinée à jécompenser la valeur, fut quelquefois laissée à la disposition des généraux comme à Platée; d'autres fois l'état liii siïbstitua des couronnes, des statues, des inscriptions, des éloges publics, etc.
Ce résultat est conforme à l'idée que vous vous étiez faite de la pratique usitée parmi les anciens. On le trouvera, suivant les apparences, dans la discussion des faits de l'histoire romaine. Je n'ai pas
(i) Xenoph. in Ages. cap. lo.
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eu le temps de les approfondir, non plus que ceux de l'histoire moderne; mais, à moins que des affaires imprévues ne me détournent, malgré moi^ de ces redhtercbest, je vais m'y livrer avec une nouvelle ardeur.
J'ai l'honneur d'être, etc.
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