‹ Œuvres diverses de Jules Janin (volume 2)Chapitre 5 sur 9 · LE MARIAGE VENDEEN. ID · texte numérisé non relu

LE MARIAGE VENDEEN. ID

A ces mots le jeune Vendéen :

« Oh ! dit-il, ma bonne Marie, si tu es bonne, comme je crois, fais cela pour Famour de moi. Va, cours, vole, dis à ta maîtresse que le comte Baudelot de Dairval, colonel de chevau-lcgers, demande la permission de présenter ses respects... Ou plutôt ne dis pas cela, Marie; ou plutôt vat'en trouver mon hôte et non sa femme, et dis-lui que son prisonnier s'ennuie, que le bruit du bal va l'empêcher de dormir, que la nuit sera longue et froide, que c'est une charité d'arracher un malheureux jeune homme aux tristes réflexions de sa dernière nuit; que je le prie, au nom du ciel, de me laisser aller à son bal cette nuit; qu'il a ma parole d'honneur que je ne songerai pas à m'échapper. Dis-lui tout cela, Marie, et dis-lui encore tout ce qui te viendra à Tàme et au cœur. Parle un peu haut, afin d'être entendue par ta maîtresse et d'intéresser ta maîtresse pour moi ; et grâce à toi, Marie, je n'en doute pas, il se laissera fléchir. Alors, si je suis invité à ce bal, alors, mon enfant, envoiemoi le valet de chambre de ton maître; dis-lui qu'il m'apporte du linge blanc et de la poudre pour mes cheveux — on doit trouver encore un reste de poudre dans le château; — dis-lui aussi qu'il m'apporte un habit de son maître et qu'on me prête mon épée, seulement pour me parer ce

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soir : je ne la tirerai plus du fourreau. Mais va donc, va donc, Marie, va, mon enfant. »

Et le jeune prisonnier tour à tour pressait et retenait Tenfant. A voir cela on n'eût pu s'empêcher de rire et de pleurer tout à la fois.

Quelques instants après parut dans le colombier le valet de chambre du capitaine Hamelin. Ce valet de chambre était un vieux bonhomme trèsfidèle à la poudre, très-fidèle aux vieux usages, très-regrettant l'aristocratie, dont il était un des membres et un membre fort actif. A la Révolution française ce valet de chambre avait perdu beaucoup de son importance. Il est vrai qu'il était devenu membre du conseil municipal, mais dans ces hautes fonctions il regrettait plus d'une fois ses longs tête-à-téte avec les hauts personnages qu'il avait ajustés dans sa jeunesse. Quoique municipal, ce coiffeur était un bonhomme qui n'avait été dévoué à M. de Robespierre que parce que celui-ci, seul dans la France libre, avait osé conserver la poudre, les manchettes et les gilets brodés.

Il apportait au prisonnier un habit complet que le capitaine Hamelin avait fait faire quand il était plus jeune, quand il était marquis, et pour aller à la cour voir le roi, quand il y avait un roi et une cour. Cet habit était fort beau, et fort riche, et fort

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élégant ; le linge était très-blanc, la chaussure très-tine. L'hôte de Baudelot n'avait rien oublié, pas même les parfums, et les senteurs, et les cosmétiques d'une toilette de marquis d'autrefois. Baudelot confia sa tête au vieux valet de chambre, qui la para avec toute complaisance, non sans pousser de profonds soupirs de regret. Baudelot était jeune et beau, mais il v avait longtemps qu^il ne s'était paré. Quand donc il se vit tout habillé, tout frisé, la barbe fraîche, le regard animé par le repas qu'il avait fait et par le violon qu'il entendait au loin, Baudelot ne put s'empêcher de sourire et d'être content de lui, et de se rappeler ses belles nuits de bal masqué à l'Opéra avec M. le comte de Mirabeau.

Il n'y eut pas jusqu'à son épée qu'on lui remit au sortir du donjon, en lui rappelant son serment de ne pas la tirer. Il était nuit quand il traversa le jardin pour se rendre à la salle du bal.

A ce bal étaient conviées les plus belles dames révolutionnaires de la province. Mais vous savez que les femmes ne sont pas tellement révolutionnaires qu'elles ne restent quelque peu aristocrates quand il s'agit d'un brave, spirituel, élégant, jeune et beau gentilhomme qui sera fusillé demain.

Revenons à notre histoire. Le bal des fiançailles

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commençait. La fiancée était M"'' de Mailly, la petite-nièce de cette belle de Mailly qui avait été si aimée de M'"^ de Maintenon. CMtait une jeune personne blonde et triste, malheureuse évidemment de se livrer à des noces et à la danse dans ces temps de proscription ; c^était une de ces âmes fortes qui sont très-faibles jusqu^à une certaine heure fatale qui n'a pas encore sonné pour elles ; mais, quand cette heure de force a sonné, c'en est fait, cette faiblesse d'âme devient une énergie invincible ; rhéroïne remplace la petite fille ; les ruines d'un monde ne suffiraient pas à intimider celle que tout à l'heure le moindre signe de mécontentement faisait frémir.

Eléonore de Mailly était donc fort triste et fort abattue. Les compagnes de son enfance imitaient son abattement et son silence. Jamais vous n'aviez vu une fête bretonne aussi triste ; on sentait dans ce bal une confusion inexplicable : rien n'allait, ni la danse, ni les danseuses ; le malaise était général. Les jeunes gens eux-mêmes, près des jeunes belles demoiselles, ne cherchaient pas à plaire, et le bal était à peine commencé que déjà tout le monde, sans que personne pût se dire pourquoi, désirait que le bal fût bientôt fini.

Tout à coup la porte de la vaste salle s'ouvrit lentement, et je ne sais pourquoi tous les regards

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se portèrent en même temps sur cette porte ; mais il est vrai que rassemblée n'eutà cet instant qu'un seul regard, tant ce bal cherchait avidement une distraction à ses ennuis. Alors par cette porte, entr'ouverte comme pour un fantôme, on vit entrer un joli gentilhomme de la cour, un tvpe perdu, un bel officier bien riant, bien paré. Il avait rhabit de la cour, la tournure de la cour, les élégantes manières de la cour. Cette apparition fit un charmant contraste avec Tennui de la soirée et la solennité de cette porte lentement ouverte. Les hommes et les femmes les plus bleus dans le fond de Tàme se trouvèrent surpris d'une manière charmante en retrouvant tout à coup au milieu d'eux un débris de cette vieille société française anéantie en vingt-quatre heures, hélas! Et, de fait, c'était charmant à voir ce jeune homme proscrit, que la mort attend demain, qui vient au milieu d'une fête de républicains pour y ranimer les danses, y rappeler la gaieté, et qui ce soir-là ne songe qu'à une chose, être aimable et plaire aux femmes, fidèle jusqu'à la fin à sa vocation de gentilhomme français.

L'entrée de Baudelot, que je vous raconte sommairement, fut l'affaire d'une minute. A peine au salon, il ne pensa qu'à se livrer au bal. Il alla donc inviter tout d'abord la première femme qu'on

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voit tout d'abord quand on est près d'aimer une femme. C'était cette jeune fille blonde et nerveuse qu'il avait déjà aperçue dans le jardin. Elle accepta l'invitation du jeune homme sans hésiter, et au contraire avec un grand empressement, sachant que la mort républicaine, la plus implacable de toutes les morts, se tenait derrière son danseur pour lui offrir sa main sanglante. Quand donc les hommes virent que Baudelot dansait, tout mourant qu'il était, les hommes rougirent de leur peu d'empressement auprès des femmes : toutes les femmes furent invitées à la danse. Les femmes, de leur côté, acceptèrent la main des danseurs parce qu'elles voulaient voir danser Baudelot de plus près ; si bien que, grâce à cette victime qui allait mourir, ce bal, tout à l'heure si triste et si solennel, prit tout à coup l'aspect d'une fête véritable : ce fut parmi ces hommes et ces femmes à qui se livrerait le plus à la danse corps et âme. Quant à Baudelot, il partageait de son mieux ce plaisir convulsif ; il était le seul, dans toute cette foule, qui s'amusât naturellement, le seul dont le sourire ne fût pas forcé, le seul dont la danse fût légère et gracieuse ; les autres s'amusaient à force de terreur, ils s'enivraient jusqu'au délire à l'aspect de ce beau 'jeune homme qui dansait sans porter ombrage aux hommes et tout en faisant rè-

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ver les femmes. Baudelot était le roi de la fête bien plus que le fiancé lui-même, bien plus que la fiancée : Baudelot était le fiancé de Téchafaud ! Le bal, animé par tant de passions diverses, par tant de terreurs, partant d'intérêts sanglants, s'empara de ces hommes de toutes manières. Baudelot était partout, saluant les vieilles femmes en roi de France, les jeunes avec admiration et bonheur, parlant aux hommes le fou langage de la jeunesse, langage naturel mêlé d'esprit; il nV avait pas jusqu'aux violons auxquels Baudelot n'indiquât les airs les plus nouveaux; même il joua avec beaucoup de vivacité et de justesse une sarabande de Lulli. Certes la main qui fouettait avec tant de justesse la corde d'un violon ne tremblait pas.

Et cependant, plus Baudelot se livrait à cette gaieté franche et naturelle, plus il oubliait la nuit, qui s'avançait avec une rapidité effrayante. En même temps, plus l'heure avançait, et plus les femmes se mettaient à frissonner dans le fond du cœur et à penser qu'il était mort : car c'était là une époque tellement rapprochée de l'antique honneur français que la seule présence de Baudelot à ce bal détruisait tout espoir de salut pour lui. On le savait plus enchaîné par sa parole qu'il ne l'eût été par des chaînes de fer; et puis, d'ailleurs, en ceci chacun faisait son devoir. Baudelot et Hame-

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lin. Hamelin, en donnant cette fête à Baudelot, ne faisait aucun tort au comité de salut public ; le comité de salut public n^y perdait pas un cheveu de Baudelot.

Vous concevez donc que tous les regards furent bien tendres et tous les sourires bien tendres, et que plus d^un soupir s^échappa de toutes les poitrines à la vue du beau proscrit. Lui, enivré de tant de succès, il n'avait jamais été si plein de passion et d'amour. Aussi, quand pour la troisième fois il vint à faire danser la reine du bal, la blonde fiancée, il sentit que cette petite main tremblait dans la sienne, et il trembla à son tour.

Car, jetant un regard sur cette jeune femme, il la trouva pâle et mourante.

« Qu'avez-vous donc, Éléonore? lui dit-il; qu'avez-vous. Madame? Par pitié pour votre danseur, ne tremblez pas et ne pâlissez pas ainsi ! «

Et alors, se retournant vers les rideaux du sa- •lon, qui s'agitaient aux sons de la danse, elle lui montra déjà la première aube du jour qui blanchissait les rideaux.

« Voici le jour ! dit-elle à Baudelot.

— Eh bien! dit Baudelot, qu'importe? voici le jour; j'ai passé la plus belle nuit de ma vie; je vous ai vue et je vous ai aimée, et j'ai pu vous dire : Je vous aime! parce que vous savez bien

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que les morts ne mentent pas. Et à présent, adieu, Éléonore, adieu. Soyez heureuse, et recevez la bénédiction du chouan ! »

C'était Tusage en Bretagne d'embrasser sa danseuse sur le front à la dernière contredanse.

La contredanse linie, Baudelot appuya ses lèvres sur le front d'Eléonore. Éléonore se trouva mal ; mais elle était si légère que tout son corps s'arrêta immobile, son front restant appuyé sur les lèvres de Baudelot.

Cela dura une seconde.

Elle reprit ses sens, et Baudelot la reconduisit à sa place.

Alors elle le ht asseoir à son côté, et elle lui dit:

« Ecoute, il faut partir ; écoute, on met les chevaux à la voiture qui va te conduire à Nantes; écoute, dans deux heures tu es mort... Fuis donc! Si tu veux, je pars avec toi. On ne dira pas que c'est la peur qui te fait fuir, on dira que c'est l'amour! Ecoute, si tu ne pars pas tout seul ou avec moi, je me place sous les roues de la voiture, et tu passeras sur mon corps brisé. »

Elle disait cela tout bas, sans regarder Baudelot et presque en souriant, et tout comme si elle eût parlé d'un autre bal.

Baudelot ne l'écoutait pas, mais il la regardait

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avec une joie qu'il n'avait jamais rencontrée au fond de son cœur.

« Comme je Taime ! « se disait Baudelot.

Quand elle eut tout dit, Baudelot reprit :

« Vous savez bien que c'est impossible, Éléonore. Oh ! oui, si j'étais libre, vous n'auriez pas d'autre mari que moi ; mais je ne suis plus à personne, ni à moi, ni à vous. Adieu donc, mon bel ange; et si tu m'aimes, rends-moi cette fleur des champs que je t'ai envoyée de mon donjon ; rendsla moi, Eléonore. La petite fleur a paré ton sein, elle m'aidera à mourir. »

Si on eût regardé Eléonore en ce moment, on se serait demandé: Est-elle morte? Et, en effet, le silence était solennel, la musique se taisait, le jour inondait les appartements. Tout était dit.

Tout à coup un grand bruit de cavaliers et de chevaux se fit entendre au dehors. A ce bruit, qui venait du côté de Nantes, toutes les femmes, par un mouvement spontané, couvrirent Baudelot de leur corps ; mais c'étaient les soldats de Baudelot lui-même qui venaient délivrer leur maître. Ils avaient ouvert la maison ; ils étaient alors dans le jardin, et ils allaient criant : «Baudelot! Baudelot! »

Les chouans furent bien étonnés de trouver leur jeune chef, qu'ils croyaient chargé de fers, entouré

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de femmes dans une parure d'éclat, et lui-même tout paré, et comme ils ne l'avaient jamais vu.

La première question que leur fit Baudeloi fut celle-ci :

M Êtes-vous entrés au pigeonnier, Messieurs?

— Oui, dit Tun d'eux; c'est parla que nous avons commencé, capitaine. Vous ne retrouverez plus le pigeonnier, ni vous, ni aucun des pigeons qui Font habité : le pigeonnier est à bas.

— S'il en est ainsi, dit Baudelot en tirant son épée, me voilà dégagé de ma parole, et je suis libre. Merci, mes braves ! «

Puis il ôta son chapeau.

« Madame, dit-il avec un son de voix trèsdoux, recevez tous les humbles remercîments du captif. »

Baudelot demanda une voiture.

« Une voiture est là tout attelée, capitaine, dit un des siens : elle devait vous conduire à Nantes, à ce que nous a dit le propriétaire de la maison. »

En même temps Baudelot apcri;ut Hamelin attaché avec ses propres cordes.

« Capitaine Hamelin, dit Baudelot, service pour service. Seulement, au lieu de délier vos cordes, laissez-moi les couper. Elles ne serviront plus à personne. »

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Puis, comme Éléonore revenait à elle :

ce Capitaine Hamelin, reprit encore Baudelot, c'est une triste époque pour des fiançailles que ce temps de guerres civiles et de sang répandu : on ne sait jamais si Ton ne sera pas dérangé le matin par un prisonnier à surveiller, ou le soir par des ennemis à recevoir. Remettez donc à un autre jour, s^il vous plaît, votre mariage. Voyez : votre fiancée elle-même vous en prie... Ma noble demoiselle, permettez à de pauvres chouans de vous reconduire au château de Mailly. Madame, le voulez-vous ? ))

Et tous les jeunes chouans partirent au galop, tout joyeux d'avoir délivré leur capitaine, et se pavanant au soleil qui se levait. Les pauvres enfants, ils avaient si peu de temps à jouir du soleil!

Tous ces jeunes gens- là furent tués le même jour et à la même bataille où fut tué Cathelineau le père : car, à présent, il y a deux Cathelineau qui sont morts pour la même cause, morts tous deux en royalistes et en chrétiens. Ce que c^est que le bonheur des temps !

Il y a des hommes qui sont immortels, quoi qu'ils fassent. Baudelot de Dairval ne fut pas tué, bien qu'il n'eût pas quitté la Vendée une heure. Quand son pays fut moins inondé de sang, Baudelot épousa Éléonore de Mailly ; le capitaine

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Hamelin signa au contrat comme adjoint municipal.

Ainsi tinit cette histoire. Mais n'admirez-vous pas comme moi le bonheur du comte de Baudelot ?

y wr,"^ MILE est un noble enfant; son œil parle v^^J^et se tait à la fois; son attitude, ses ^=^1. mouvements, ont quelque chose de

ferme et de doux qu'on ne sait comment définir. Quand il vous regarde, les bras pendants, les lèvres pressées, le sourire suspendu, vous sentez venir son âme vers votre âme et l'interroger mystérieusement. Il est imposant, il est gracieux, il est mieux que tout cela, car c'est un véritable enfant.

Le voici plus avenant que jamais : il a la conscience de sa petite majesté. Pour raffoler de lui, à peine faudrait-il être sa mère.

Elle est pourtant là, sa mère, indifférente, occupée de tout autre chose que de son enfant, quoique parfaitement désœuvrée.

M'"" Montbrisac devrait avoir Tesprit libre, ce- I 3.

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pendant : son mari vient de la quitter; il est allé ciiercher dans les ennuis de la ville le délassement des ennuis de la campagne.

La soirée est belle, Tair s^attiédit et s^embaume, la campagne se couvre de paix et de mélancolie; il fait bon respirer le premier vent du soir; au bord des étangs il fait bon écouter les derniers sifflements des moucherons qui tourbillonnent, et laisser mourir les pensées de son âme dans les douces teintes du crépuscule.

Mnie Montbrisac n'a pas Tair de songer à ces champêtres beautés du soir. Elle commence sa toilette, qui est achevée ; elle gronde sa femme de chambre, dont elle est fort contente; elle parle tendrement à Emile sans se soucier de lui.

Une jolie femme est plus souvent laide qu'une autre. M""' Montbrisac a des yeux parfaits, une bouche parfaite, une taille parfaite; mais tout cela manque de quelque chose, à en juger par le sourire de la femme de chambre et par le regard étrange de Tenfant.

Juliette est vive, décente et gentille; elle est femme dans son geste, dans son port, dans le moindre son de sa voix. Pour M'"^ Montbrisac, elle se contraint ; sa roideur semble être encore plus morale que physique. La présence d'Emile produit sur clic un effet extraordinaire; elle vou-

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drait le caresser, elle ne le veut pas ; elle pourrait le renvoyer, elle ne le peut pas.

Juliette jouit un moment de l'incertitude de sa maîtresse; elle joue avec Emile, qui, tour à tour distrait et folâtre, finit par embrasser les deux femmes à force de les comparer Tune à Tautre.

« Allons, Monsieur, dit Juliette, Madame a été souffrante toute la journée; elle a besoin d'être seule ; vous allez faire votre promenade du soir, et puis, bonsoir, nous nous mettrons au lit. »

Emile ne répondit rien ; seulement il rougit légèrement quand il sentit dans sa petite main la petite main de Juliette; son cœur battit, et le tremblement de tout son corps attestait une émotion plus qu'enfantine. Il reçut froidement Tadieu de sa mère, et, à peine sorti de Tappartemcnt, il se jeta au cou de Juliette, l'embrassant avidement partout où il pouvait. Puis il rougit déplus belle.

Juliette n'osa pas comprendre Emile; Emile la contempla un instant, puis il s'éloigna comme un trait et disparut dans le jardin.

Juliette ne fit rien pour le retenir.

Emile courait, courait toujours, poursuivi par quelque chose qu'il n'aurait pas pu nommer. Quand il fut bien seul et certain qu'on ne pouvait l'atteindre, il s'arrêta tout court. Sa fuite, n'était pas une espièglerie : le trouble des sens

qui prélude à de lointaines passions Pavait emporté hors de lui-même; il lui avait fallu liberté, silence, solitude.

Il s^assit sur un banc de mousse, repassant dans son âme d^un jour des joies, des douleurs qui n^étaient qu^à moitié nées. Cette rêverie n^était pas même une rêverie, Emile n'était après tout qu'un enfant , mais un instinct vigoureux le poussait hors de sa situation. Négligé par sa mère, par son père, aimé d'une seule personne au monde, de Juliette, Emile, que son innocence éclairait subitement, sentait son cœur chargé d'un double poids ; il comprenait mieux que par l'intelligence qu'il avait trop peu d'amour pour ses parents et trop de penchant pour Juliette.

Mais ce fut là une pensée vaine et fugitive, un éclair. Emile était déjà entrain de jouer; il cueillait des fleurs et les effeuillait en courant, sans se retourner pour voir son ouvrage ; il se couchait de tout son long parmi de hautes herbes, regardant du milieu de ces ondulations la mer bleue et sans bornes du ciel qui s'étendait au-dessus de lui ; quelquefois il s'enfonçait parmi les massifs dont les ombres étaient déjà toutes noires. Là, il s'étonnait de n'avoir pas peur. Les formes fantastiques produites par les accidents du crépuscule lui semblaient cette fois des êtres gracieux et fa-

miliers. Dans un endroit retiré du parc, il y avait un écho singulier, sur lequel on avait fait des contes effrayants. Emile osait à peine l'interroger en plein jour, et quand Juliette était là il y courait pour essayer son courage.

« Emile ! Emile ! » criait-il à Técho.

Et le nom se répétait sur différents tons, avec un accent mélancolique propre à inspirer une légende. Emile avait fait répéter à Técho tout ce qu^il avait pu, des gémissements, des jurements, des chansons; il allait finir par un ricanement prolongé, quand un bruit de pas l'interrompit.

Il se cacha derrière une statue à moitié brisée, crovant bien qu'on venait le chercher; mais il se rassura bientôt.

^jme Montbrisac arrivait droit à lui sans paraître avoir rien entendu. Elle n'avait plus son air sec et disgracieux ; elle marchait vivement, respirant à peine, écoutant tous les bruits et tous les silences.

Quelquefois elle s'arrêtait, les mains posées sur son cœur, abîmée dans ses réflexions; puis elle reprenait sa marche comme si chaque minute de retard eût décidé de son existence.

C'était pour la première fois qu'elle apparais sait tout entière à Emile. Cet empressement, ce trouble, cet éclat de voix, effaçaient Juliette. L'en-

fant resta ébahi, enchanté, à Taspect de sa mère; il voyait une femme aussi belle de passion qu'un jeune homme eût pu la rêver, et il pouvait sans honte, sans timidité, la contempler longuement. Jusque-là il n'avait guère souhaité ses caresses; maintenant il voulait s'aller jeter dans ses bras. Le mal que lui faisait Juliette serait un bien sous les baisers de sa mère. Volupté, pudeur, noblesse, familiarité, il trouverait à présent dans les bras de sa mère tout ce qu'appelait son cœur.

Dans son imagination, dans ses pauses, M™^ Montbrisac avait prononcé le nom d'Emile, et avec un accent tout nouveau pour lui ; et chaque fois elle avait paru prête à revenir sur ses pas. L'enfant n'hésita plus à la joindre. Elle venait de le dépasser; il la suivit, entraîné, hors de lui, l'appelant d'une voix tremblante qui ne l'atteignait pas.

]y[ine Montbrisac marchait vite ; elle disparaissait peu à peu à travers les arbres, et Tenfant ne revoyait que de loin en loin sa robe flottante.

Il se mit à courir après sa mère, et il arriva près d'une grotte où il lui semblait que sa mère était entrée.

Un trouble inconnu s'empara de lui; il resta un moment sans pouvoir reculer ni avancer. Le lieu était sombre et désert; de vieux marronniers y jetaient une ombre profonde; on n'entendait

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que le bruit confus du feuillage agité par le vent. Emile avait peur, mais il ne joignait pas sa mère. Une autre crainte, dont il était loin de deviner la nature, le retenait à la même place. M"'^ Montbrisac venait-elle donc le chercher si loin ? La grotte était-elle donc si vaste qu'elle ne Teùt pas encore parcourue? NV avait-il là aucun mystère, en effet ?

Emile n'osait ni rester seul ni se réunir à sa mère; il s'imagina pourtant qu'il n'avait peur que de l'obscurité, du vent et du bruit, et il entra dans la grotte, où il venait d'entendre la voix de ^Itne Montbrisac exprimant une sorte de terreur.

La grotte avait deux issues. Il sembla à Emile qu'on sortait d'un côté pendant qu'il entrait de l'autre ; il crut même avoir entendu deux voix parler bas et précipitamment avant qu'il arrivât près de sa mère. Mais le sentiment de la sécurité lui fit oublier tout le reste, et il se serra contre M""- Montbrisac, qui avait l'air d'échapper aussi à une belle peur.

\|me Montbrisac ne put d'abord ouvrir la bouche. Ses regards, attachés à la terre ou tournés vers la seconde issue, évitaient timidement Emile, quoiqu'elle eût passé son bras autour de l'enfant et qu'elle semblât s'en faire une protection.

Elle le ramena au château, s'arrctant sans cesse

pour le couvrir de larmes et de baisers, et baissant la tête devant les grands regards intelligents de Tenfant.

Juliette reçut ensuite Emile des mains de M'"® Montbrisac. Elle le déshabilla, Pembrassa sans aucun trouble, étonnée de le voir redevenu enfant, et comprenant que M'"^ Montbrisac et Emile avaient agi Tun sur l'autre.

Dès ce jour, M"'*' Montbrisac tint lieu à Emile de Juliette et de tout le monde. Elle devint sa mère à force de repentir; elle s'occupait de lui, le faisait lire, crayonner, réciter ses prières du matin et du soir ; elle passait des heures entières à le contempler, découvrant sans cesse en lui de nouvelles grâces et chassant successivement des souvenirs moins purs et moins permis. Rendue à la dignité maternelle, M"'^ Montbrisac s'étonnait d'avoir rêvé autre chose. Ce changement était trop subit pour qu'on n'en parlât point. Il y avait commentaires sur commentaires... C'était par désœuvrement qu'elle s'occupait d'Emile, c'était par ton , c'était pour faire ce que ne faisait pas M. Montbrisac. Ainsi parle le monde... Il faut bien qu'il parle.

Juliette en savait plus que le monde, mais elle ne disait rien de ce qu'elle savait. Emile était son orgueil, parce qu'il était son élève. Son dévoue-

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