‹ Œuvres diverses de Jules Janin (volume 4)Chapitre 14 sur 46 · ET DEBURAU XXIII · texte numérisé non relu

ET DEBURAU XXIII

le génie de Deburau, de ce comédien qui avait ainsi écrit son épitaphe : « Ci-gît qui a tout dit et qui n\i jamais parlé » ? // n'avait parlé qu'une fois^ pour dire qu'il mourait du mal de la vie!

Arsène Houssaye.

N feuilleton du Journal des Débats sur le célèbre Paillasse des Funambules nous a suggéré ridée de réunir en deux petits volumes tous les documens relatifs à cette grande célébrité. L'intérêt du public, une fois éveillé par le feuilleton, s'est jeté avidement sur tous les détails que le critique avait omis, soit par oubli, soit par défaut d'espace. Nous avons donc complété aussi bien que possible ce rapide travail; nous avons recueilli avec le plus grand soin des faits inconnus

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jusqu'à ce jour, et le hasard nous a parfaitement secondé. Tout en reconnaissant ce que nous devons au Journal des Débats^ nous ne pouvons faire taire notre gratitude pour des renseignemens non moins précieux. Par exemple, c'est une pièce importante et unique que Y Engagement autographe de Deburau luimême que nous donnons dans cette Histoire; on ne verra pas sans curiosité et même sans attendrissement le modeste traitement du plus grand Comédien de l'époque. Une autre pièce non moins importante peut-être, c'est V Inventaire de la Loge de Deburau^ inventaire fort exact, et que nous avons dressé avec le soin et le zèle d'un notaire royal ; c'est une pièce très rare et très importante dans l'Histoire de l'Art; nous espérons

que le public saura apprécier toutes les peines et tous les soins que nous a coiités une autre pièce non moins curieuse : c'est le Règlement relatif au blanchissage des Camarades de notre grand acteur, règlement très significatif, et qui en dit plus sur la vocation de notre artiste que n'en dit tout le feuilleton.

Mais, comme un bonheur n'arrive jamais sans l'autre, à peine a-t-il été question de donner quelque importance à cette Biographie^ inaperçue jusqu'alors, que plusieurs artistes de renom sont venus à nous, demandant à s'associer à ^ette gloire nouvelle. La Gravure et le Dessin se sont donné la main pour illustrer cette grande illustration ; si bien que, d'une simple Histoire Populaire que nous voulions faire, nous nous sommes

4 PRLIFACE

élevés à un livre de luxe. Ce qui n'est pas arrivé aux Vies des grands hommes de Plutarque arrive tout à coup à Deburau le Paillasse. Que voulez-vous? la gloire humaine est ainsi faite : supportons-la telle qu'elle est!

L'éditeur, avant de livrer aux gens épris encore de Tart dramatique cette très curieuse Histoire de TArt dramatique en France, supplie instamment ce public à part de ne pas confondre cette Biographie avec les innocens paradoxes qui se rencontrent quelquefois dans le feuilleton, véritable caprice d'une critique aux abois, pour laquelle le paradoxe est un repos. Le paradoxe n'a rien à voir dans cette affaire. La Biographie dont il s'agit est faite avec toute conscience et vérité. L'auteur n'a visé ni à l'effet ni au

sophisme. Quand il s'est emparé si hardiment de ce héros tout neuf, son but unique a été de résumer l'Histoire de TArt Dramatique considéré sous son aspect ignoble, le seul aspect nouveau sous lequel il puisse être encore envisagé. Prenez donc cette Histoire telle qu'on vous la donne, c'est-à-dire pour un supplément indispensable à l'Histoire de notre Théâtre. Le Théâtre, tel que nous l'entendions au XVIP siècle, est mort chez nous. Voyez où en est venu le Théâtre-Français! Des héros Grecs et Romains de quatre pieds, des ingénuités de soixante ans^ des jeunes -premiers décrépits qui le soir, leur rôle joué, répètent pour toute prière la prière de Ninon de Lenclos : Mon Dieu, faites moi la grâce de porter mes rides au

talon! Yoilà pour la comédie, voilà pour l'art joué. Quant à Tart écrit, il est tombé dans la même décrépitude. Tout est mort dans ce pauvre vieux monde comique, autrefois si éclatant, si jeune, si riche, si plein d'amour et de gloire! Que déjeunes femmes ! que de beauxhommes !

quelles voix sonores ! quelles excellentes actrices c'étaient alors! Mais alors aussi quel Parterre enthousiaste et attentif!

Que sont-ils donc devenus les temps de Chérubin et de la comtesse Almaviva?

Hélas ! Chérubin a de fausses dents aujourd'hui, M™^ la Comtesse vit dans la retraite^ Figaro lui-même^, courbé par l'âge et désenchanté par les révolutions, se promène au soleil avec une toux obstinée. Quant au Parterre, il n'y a plus de Parterre; il est mort et enterré depuis

longtemps. Figaro, Suzanne, Almaviva, ont suivi en pleurant son cercueil.

Il n'y a plus de Théâtre-Français , il n'y a plus que les Funambules; il n'y a plus de Parterre littéraire, savant, glorieux, le Parterre du café Procope; en revanche, il y a le Parterre des Funambules, Parterre animé, actif, en chemise, qui aime le gros vin et le sucre d'orge. L'Art Dramatique allait en voiture autrefois, il va à pied de nos jours ; il portait le cothurne ou le brodequin doré, il est en pantoufles dans la boue; cela était bien autrefois , peut-être que cela est aussi bien aujourd'hui. Autrefois l'Art Dramatique avait ses fêtes de la nuit, ses arrêts du matin, des princes et des rois à ses genoux, un palais au Palais-Royal; aujourd'hui TArt: Drama-

tique mange des pommes de terre frites sur le boulevard du Temple, il raccommode ses bas troués à la porte de son théâtre, il s'enivre chez le marchand de vin ; il avait du fard autrefois, il a de la farine à présent. Autrefois il s'appelait Mole ou Talma, aujourd'hui il s'appelle tout simplement Deburau. Tout se compense.

Donc, ne dédaignons aucune face de FArt; ne passons sous silence aucun de sesaccidens, aucun de ses hasards. L'histoire du Bas-Empire, après l'histoire de la vieille Rome, n'est pas sans intérêt et sans mouvement. Puisque la comédie en est au Bas-Empire, faisons l'Histoire de l'Art tel qu'il est, crotté, crasseux, mendiant, ivrogne, remuant un Parterre crotté, crasseux, mendiant et ivrogne;

puisque Deburau est devenu le Roi de ce monde, célébrons Deburau le Roi de ce monde. Heureux si notre Biographie ainsi faite prend une place méritée, indispensable, à côté de la très longue et très fastidieuse Histoire des frères Parfaict ' !

Vous voyez que nous ne sommes pas ambitieux !

I. Histoire du Théâtre-François , par les frères Parfaict. Paris et Amsterdam, 1736, — 1740, i5 vol. 'n-12.

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