BIOGRAPHIE
Exorde. Décadence de l'Art. Les Funambules.
1 E regrette souvent les temps heu- (^^ 1^ rcLix du Théâtre, quand de toutes Sparts de jeunes Talens prenant l'essor venaient s'offrir aux conseils et aux encouragemens de la Critique. C'étaient alors de belles heures pour le Talent et la Critique. Ils se donnaient la main l'un l'autre pour marcher ensemble au même but, et, s'ils se disputaient en chemin, ce qui arrivait souvent, leurs disputes mêmes tournaient au profit de l'Art. C'est ainsi que Talma et Geoffroy arrivèrent à une réputation Européenne le même Jour.
Décadence de l'Art . — Mais aujourd'hui
tout est changé dans l'Art Dramatique. Vous auriez la béquille d'Asmodée et vous iriez dans tous les Théâtres de Paris, clairvoyant comme un vieux Diable, que vous ne trouveriez pas une jeune réputation à soutenir, pas un nom nouveau à faire, pas un Talent tout neuf à révéler. Le Comédien moderne échappe également au blâme et à la critique. L'École de Cartigny a produit encore moins de sujets que le Conservatoire, s'il est possible. Le Théâtre a été livré aux Grands Comédiens par vocation, qui se font Artistes par enthousiasme, et qui sont ordinairement détestables, l'enthousiasme de toute une vie ne valant pas une semaine de réflexion et de travail. Si bien que nos auteurs dramatiques ont renoncé à chercher des acteurs pour leurs pièces; ils s'en fient à eux-mêmes pour le succès, à eux tout seuls, et ils font bien. Quant à la Critique, elle a été forcée, elle aussi, de se passer des Comédiens : elle n'avait plus ni conseils, ni louanges, ni blâme
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à leur adresser. La Critique et les Comédiens y ont également perdu.
Les Funambules. — Toutefois à ce silence du feuilleton sur les acteurs il est encore quelques exceptions. Nous avons besoin de nous passionner pour quelque chose, nous autres Critiques qui avons la prétention d'être des Artistes, Ne pouvant nous passionner au Théâtre-Français, nous allons nous passionner où nous pouvons, par exemple aux Théâtres des Boulevards. C'est dans un de ces Théâtres ignorés, dans le plus petit, dans le plus infect de tous, à la lueur de quatre misérables chandelles et dans une atmosphère méphitique, à côté d'une ménagerie qui hurle pendant que les acteurs chantent, que nous avons découvert et admiré, et applaudi à outrance, le Grand Comédien et, qui plus est, le grand Paillasse Deburau.
Deburau. Sa naissance. Son père fait un Iiéritage. Ses premiers exercices. Ses premières souffrances, Amiens. Départ d'Amiens, Eloge de son père. Mort du cheval.
|éja et plus d'une fois j'ai parlé de Deburau avec une admiration qui ^n'avait rien de factice. Cependant plusieurs Gentilshommes à interrogations m'ont demandé solennellement une explication formelle à ce sujet, refusant de me croire sur parole à propos d'un acteur dont ils n'avaient jamais entendu parler avant moi, qu'ils n'avaient jamais vu, et que probablement ils ne verront jamais, pour peu que leurs femmes et leurs filles craignent l'odeur du suif, les spectateurs en veste ou
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sans habit, pour peu qu'elles aiment l'eau de Cologne de Farina. Et il faut avouer que le nombre des amateurs d'eau de Cologne est malheureusement bien grand de nos Jours! Donc, pour satisfaire à toutes ces exigences et pour redresser quelque peu ces points d'interrogation qui me poursuivent impitoyablement à propos de mon Grand Artiste, j'ai pris de minutieuses informations à son sujet, je me suis enquis des moindres détails de sa vie; en un mot, à propos de notre Gilles, je me suis donné toutes les peines d'un Biographe, pour en avoir à l'avenir toute la gloire et tous les droits.
Sa Naissance. — Le plus grand Comédien de notre époque, Jean-Gaspard Deburau, est né à Newkolin, en Bohême, le 3 1 juillet 1 796. Deburau est le dernier et le plus grand présent que nous ait fait la Bohème vagabonde, ce royaume flottant à travers le moyen âge, tout chargé de gais et insoucians Comédiens,
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de jolies et alertes filles; monde Bohème qui rit toujours quand toute l'Europe est en larmes, qui se soutient et qui s'aime quand la guerre civile ensanglante les villes; monde de joie, et de licence, et de grasse cuisine, et de chansons lascives, et de plaisirs sans frein, au milieu d'une époque monacale, toute cro3^ante, toute fervente, correcte et sévère, époque gouvernée et complétée par Louis XI ; monde Bohème, excommunié bien avant Luther, mais excommunié en riant, retranché de rÉglise sans passion et sans colère, par un simple scrupule d'étiquette; un monde de hasard, qui court, barbouillé de lie, traîné dans l'ancien tombereau de Thespis, et qui s'arrête quand la civilisation l'entrave de toutes parts : c'est de ce monde-là que nous est venu Deburau. C'est venir en même temps de bien près et de bien loin, n'est-ce pas?
Son pcre fait un héritage. — Tl naquit,
pauvre enfant de soldat, au milieu d'une armée en campement; ses premières années se passèrent sous les murs de Varsovie, et voilà pourquoi , depuis l'insurrection Polonaise et la mort de ces braves Phalanges, depuis que la Pologne a été vaincue si glorieusement pour elle, le Bohémien Dcburau vous soutiendra effrontément qu'il est Polonais : vaniteux Artiste ! Quoi qu'il en soit, Deburau avait sept ans à peine, et il grandissait, insouciant de Tavenir, quand son père reçut la nouvelle d'un héritage qui lui était survenu en France. Comment cet héritage vint du milieu de la France trouver le soldat Deburau à Newkolin en Bohême, c'est là un de ces événemens inexplicables dont l'Histoire a grand tort de ne pas s'inquiéter. "Voilà donc le père de famille, à la nouvelle de ce testament imprévu, qui se met en route tout de suite pour recueillir cette fortune exotique. La famille était pauvre, le chemin était long, mais aussi l'espérance était grande! Le père
trouva un moyen tout Bohémien de charmer et d'utiliser les ennuis de la route. Pour rejoindre plus vite son héritage, il fit de ses enfans des bateleurs, tout simplement. Il avait deux jolies filles, elles montèrent sur le Fil d'Archal, et la foule s'assembla autour de ces deux figures basanées à l'œil vif et noir, intrépides danseuses au pied léger et petit, et dont la main un peu maigre, mais bien faite, tenait avec grâce le pesant balancier. Avant Texercice des jeunes personnes venaient les exercices des deux frères de Deburau, car ils étaient cinq dans cette famille, tous Artistes, sans compter le père et la mère, Artistes aussi; notre Deburau seul manquait de bonne volonté et de grâces; il avait très peu de souplesse dans les membres, et il était peu disposé, comme il le dit luimême si naïvement, à faire son chemin sur les deux mains.
Ses Premiers Exercices. — Aussi le
succès vint-il lentement pour mon Héros. Plus d'une fois il fut hué sur la Place Publique, pendant que ses frères et ses sœurs étaient applaudis à outrance. Plus d'une fois la chaise qu'il portait sur ses dents grinçantes manqua aux règles de Téquilibre et lui écrasa le visage;, plus d'une fois le Grand Écart pensa lui être funeste ; et alors c'était pitié de le voir perclus et tout sanglant, le pauvre Sauteur, recevoir tête baissée la correction paternelle.
Ses Premières Souffrances. — Oh ! quelle vie de privations et de misère! que d'humiliations amoncelées sur une seule tête ! Que d'étranges différences entre lui et ses frères sortis du même sang ! A ses frères, les paillettes brillantes, les écharpes de soie, les escarpins brodés, les tuniques éblouissantes! A lui, la souquenille usée, le vieux feutre, les sandales déchirées ; à ses frères, l'admiration de la foule le jour, et, le soir, le morceau de
lard, les choux fumans, la bière écumante, la paille fraîche, toutes les gloires, toutes les délices de la vie^ à lui, le sourire du mépris, le pain sec, Teau de neige et la dernière place dans la Grange, près de la porte et bien loin du trou bienfaisant où se respire la douce vapeur de la vacherie. Tel fut son vo37age à travers les peuples, à lui, génie humilié et méconnu ! Ne pouvant en faire un Sauteur, et le vo3^ant aussi inhabile sur la Corde Tendue que sur le Fil d'Archal, son père en fît un Paillasse; non pas un Paillasse sérieux et posé comme nous le voyons aujourd'hui ^ mais un Paillasse riant, enluminé, gambadant^ sautillant; un Paillasse vulgaire, un paillasse de carrefour. Dans cette position^ je puis dire humiliante, Deburau était chargé par son père de faire valoir ses frères et ses sœurs; il était entre ses frères et la foule le contraste obligé du Drame, Tombre nécessaire au Tableau. Ils étaient légers comme l'air, il était lourd comme le plomb ; ils débi-
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taicnt les traits d'esprit et les flatteries adroites aux spectateurs, lui débitait les grossièretés et les bêtises. C'était lui qui recevait les soufflets et les éternels coups de pied au derrière qui font rire notre vieil Univers aux éclats depuis Adam. Pauvre grand homme!
que le chemin dut lui paraître long et fastidieux depuis la Bohême jusqu'à l'héritage paternel !
Amiens. — A la fin ils arrivèrent à cet héritage si attendu, toute la famille couronnée de lauriers, Deburau seul sans chapeau et les pieds déchirés par les ronces. Enfin voici la ville promise! voici Amiens, la ville des succulens pâtés, la ville gastronomique par excellence, Amiens où sont les Propriétés Deburau ! Il va donc se reposer cette fois de ses fatigues, le dernier né de la famille! Il va donc laisser à la porte du Château paternel sa souquenille usée, ses lazzis d'emprunt et son rire de Pauvre Diable, le laborieux Paillasse!
Voyez comme il tourne la tête de côté et d'autre, cherchant à découvrir le Domaine qui lui a coûté tant de douloureux éclats de rire. Mais, hélas ! hélas ! (ô malheureux Artistes!) arrivés à Théritage, ils ne trouvent qu'une masure au lieu du Palais qu'ils venaient chercher; un demi-arpent chargé de ronces à la place des fertiles récoltes et de la riche basse-cour. De pauvres ruines toutes nues, voilà ce qu'ils sont venus chercher de si loin, ces vagabonds héritiers. Désappointement cruel! cruel surtout pour toi, ô mon Gilles, mon Benjamin déguenillé ! tu vas être obligé de rire encore tout le jour pour avoir un morceau de pain le soir.
Départ d'Amiens. — Telle fut l'Histoire de cet Héritage. La masure fut vendue et dévorée, puis, après quelques jours de halte, il fallut repartir. Adieu Amiens, où Ton pa3^ait l'impôt portes et fenêtres, l'impôt le plus glorieux de tous; adieu la France, peu
artiste alors ! La famille se remet en route, père, mère, jeunes filles, jeunes garçons, et enfin Deburau, déjà boiteux et tout pâle à Tannonce du nouveau chemin qu'il faut parcourir. Ici nous devons raconter un trait d'humanité du père Deburau. Un père a beau faire, il y a des traits auxquels on le reconnaît toujours, même dans ses plus grandes sévérités. Le nôtre donc, un matin, par le froid qu'il faisait, voyant les pieds de ses enfans endurcis et tout rouges, acheta 1 8 francs un cheval pour transporter son mobilier et sa famille. C'était un vrai cheval comme les fait Decamps, cheval de sauteur, efflanqué, tête baissée, point de queue, sabot plat! Ainsi fait, on chargea l'honnête cheval de deux paniers. Dans ces paniers, le père de famille plaça toute la famille, toute la famille entassée, ramassée, heureuse et à son aise ! à son aise comme elle ne lavait jamais été; Gaspard surtout, Gaspard à Tabri sous l'échelle de leurs exercices. Voilà comment
ils entraient dans les villes. Eh bien , malgré leur équipage, ou peut-être à cause de leur équipage, il arrivait souvent qu'on ne voulait héberger que le cheval. Le cheval hébergé, la famille restait en dehors dans ses paniers, où elle dormait sous le ciel, réchauffée par son souffle, pendant que le père veillait sur ses enfans. A cette heure de la nuit, deux hommes veillaient seuls dans l'Europe : Napoléon et le père Deburau !
Éloge de son père. — Brave homme! ce cheval acheté 18 francs, et cette longue veillée sous les étoiles froides et scintillantes de l'hiver, rachètent bien des coups de pied que tu peux avoir donnés, dans ton zèle, à ta famille ! Aussi ta famille te pardonne ! La postérité réhabilite la mémoire! Que ton ombre se réjouisse dans le tombeau !
Mort du cheval. — Un jour, le cheval de 18 francs mourut de faim. Malheureux et
noble coursier, il s'était battu à Austerlitz! Avec le produit de sa peau toute la troupe eut à déjeuner; puis, comme le ciel était plus clément, l'air plus doux et TOrient plus proche, chacun se remit à pied, chacun fit de nouveau le Grand Ecart.
Constantinople. Le harem. Les odalisques. Migrations. La danse de corde. La grande marche militaire, M. et M'"o Godot. Les surnoms.
LS allèrent, toujours en sautant, jusqu'à Constantinople; ils traversèrent sur un Fil d'Archal tout le Bosphore de Thrace, périlleux et singulier pèlerinage d'une famille entière qui se fait petite, et qui se glisse sans danger entre deux guerres, sans avoir une blessure! A Constantinople, toute la famille, entre autres bonheurs, eut rhonneur de jouer dans le Palais du Sultan. C'est une scène qui est fort belle, et que je n'écrirai pas, parce qu'elle est fort difficile à écrire. Je vais seulement essayer de l'esquisser.
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Le Harem. — Ce jour-là, les paillettes de leurs habits étaient plus brillantes que de coutume; les tuniques étaient lavées de la veille; les membres des Sauteurs avaient été éprouvés le matin, et rien ne manquait à leur souplesse ; toute la famille avait dîné, Deburau lui-même avait dîné! D'après Tordre qu'ils avaient reçu la veille, ils s'acheminèrent jusqu'au palais du Grand-Seigneur.
Ils traversèrent la cour intérieure. Un muet les introduisit dans une vaste salle de marbre et d'or; cette salle était coupée' en deux par un rideau de soie. On ne voyait personne dans cette salle, on n'entendait personne. C'était le silence et la désolation du Théâtre-Français quand on y joue une coraédie de M. Bonjour. Le muet fit signe à nos Artistes de jouer leur pièce devant ce rideau immobile. Il fallut obéir. Ils s'apprêtent en silence; ils déroulent leur tapisserie de la rue sur les tapis de Perse du Harem, ils mettent à leurs pieds la craie de
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leur Art, comme d'autres Artistes mettent du fard à leur visage, et les voilà qui font leurs tours. Ils se plient, ils se tournent, ils se portent, ils se tordent en tous les sens. Derrière le rideau rien ne s'agite ! Ce silence glacial ne les glace pas.
Les Odalisques. — Ils jouent long-temps àTéquilibre; Deburau se jette sur le dos, et son frère aîné avec un bâton, qui pourrait lui briser dix fois le crâne, lui enlève sur le nez une pièce de monnaie. Horrible et fantastique position, que personne n'a décrite encore ! Quand son nez est libre, Deburau se relève, et son autre frère prend une échelle dans les mains; il faut que Deburau monte à cette échelle tremblante. Il grimpe d'échelon en échelon ; le voilà arrivé au dernier échelon, le voilà au sommet de son Art. O surprise! ô récompense de Tartiste qui lui arrive toujours quand elle est moins attendue ! Du haut de cette échelle le regard de notre
Héros plonge derrière le rideau mystérieux. Que devint-il, notre grand Paillasse, quand, derrière ce rideau, groupées en silence, immobiles, à demi nues, penchées les unes sur les autres, sentant Tambre et Tessence de roses, toutes en perles blanches et en soyeux cachemires, il aperçut, lui, Infime! lui. Ver de Terre! lui. Paillasse de son père! les Odalisques du Sérail, les Épouses sacrées de Sa Hautesse, les Houris redoutables, dont un regard donne la mort!
Oui, du haut de son échelle, il les a vues, toutes ces Femmes invisibles à tous^ il lésa vues de haut en bas, ces Femmes que le Sultan lui-même regarde de bas en haut; il les a vues impunément, ces femmes dont le Palanquin voilé fait courber la tête du Cro3^ant qui passe; il serait encore à les voir, si son frère, qui portait Téchelle, ne se fût pas lassé de la porter. Ce fut là le premier événement heureux qui fit croire à Deburau qu'il était peut-être un homme de la même nature que
ses frères et sœurs. Toutefois Theure de la gloire et de ITmmortalité n'avait pas encore sonné pour lui.
Migrations. — De Constantinople ils allèrent en Allemagne, toujours sur la Corde ou sur le Fil d'Archal , toujours Deburau ayant plus d'argent sur son nez que dans sa poche, toujours Deburau au sommet de réchelle, voyant quelquefois à ses pieds des Empereurs et des Reines, des Princesses et des Grands-Ducs, des Barons en foule, mais n'y voyant plus d'Odalisques. Plus d'Odalisques penchées qui se cachent derrière un rideau de soie ! Ainsi il fut errant et voyageur jusqu'à quinze ans. Comédien obscur et timide, mourant de faim, riant et battu, dévorant ses larmes et faisant de l'esprit aux dépens de son esprit, de sa constitution et de son cœur. De voyages en voyages, d'Empereurs en Empereurs, la famille arriva à ce Paris Impérial où toutes les supériorités,
couronnées ou non, arrivaient alors, poussées par le Destin de Bonaparte, vagabondes Royautés courant, comme avait couru Deburau, après un héritage qui reculait toujours. A Paris, le père, le maître de la famille, s'installa dans une cour de la rue Saint-Maur, pleurant sans doute la Cour des Miracles! On arrangea un spectacle à peu près régulier. La Danse de Corde était la base fondamentale de ce spectacle, à peu près comme, il y a quinze ans, un Opéra de M. Jouy au théâtre de TOpéra.
La Danse de Corde. — Dans ce temps-là (c'était le bon temps pour les Théâtres et pour les spectateurs), le public n'était pas aussi difficile à amuser qu'il l'est aujourd'hui. Autrefois, une Comédie de M. Andrieux était un événement. Autrefois, les Théâtres ne savaient pas ce que c'était qu'une décoration un peu chère. Quand un Théâtre avait fait une Trappe, ou une Foret, ou un Palais
fermé, il croyait avoir fait beaucoup pour les spectateurs. Un Feu d'Artifice de 3o sous à la fin d'un drame était un grand sacrifice, dont le Parterre était reconnaissant pendant trois mois. Comme aussi on ne jetait pas à profusion cette denrée qu'on appelle Comparses. Le Comparse était cher, et on l'épargnait : quand on avait une armée de cinq Brigands y compris le Chef, et deux Gendarmes pour les empoigner, les journaux criaient à la prodigalité ! Il en était ainsi pour les appointemens des Artistes : on leur donnait autant de Gloire et aussi peu d'argent qu'on pouvait. La Gloire, véritable monnaie des Artistes !
La Grande Marche militaire. — Ceci nous explique les grands succès du père Deburau et de sa famille. Ce n'étaient, il est vrai, que des Sauteurs, mais ils montaient merveilleusement sur la Corde, et la Corde alors c'était l'Académie pour un Danseur. La mu-
sique était bruyante, Deburau jouait de la clarinette à faire honte au tambour. Après la Corde venait le Fil d'Archal, perfection inusitée encore sur une grande échelle; sur cette Corde et sur ce Fil d'Archal on exécutait les tours les plus difficiles. Il a fallu bien du génie pour fonder et pour varier ce répertoire. Un jour on trouvait la Grande Marche militaire, un autre jour on s'élevait à la Pyramide d' Égfpte , souvenir de leur voyage en Orient. Voici la description de la Grande Marche jnili taire : trois hommes habillés en guerriers, et balançant dans leurs mains le drapeau tricolore, marchaient sur la corde au pas de charge. La Pyramide d'Egypte : sur deux cordes parallèles deux acrobates marchaient aussi vite que possible, portant au cou une fourche en bois à ses deux extrémités ; sur cette fourche fixée à ces deux cous montaient deux Artistes, enchaînés aussi par une fourche. Or c'était sur cette seconde fourche que montait Deburau. Echafaud
mouvant dont la base est un fil de fer qui tremble ! Artistes enchaînés dont l'équilibre dépend de trois équilibres ! Malheureux Deburau tremblant comme la feuille jaune de Tautomne à la branche desséchée ! Or, Messieurs, ne riez pas, c'était là le beau temps de TArt. Là étaient les frémissemens et les impatiences de la passion; là était la foule bruyante, attentive, ravie 1 Le Drame moderne ne rintéressera Jamais autant que la Gî^a?ide Marche militaire et la Pyramide d'Egj'pte, exercices gigantesques et héroïques de la Jeunesse de Deburau.
M. et M"^^ Godot. — Une triste anecdote se rattache à Fhistoire de la Pyramide d'Egypte. Un jour, M. et M"'^ Godot, les premiers Funambules de F Europe, mais Funambules sur le retour, étaient ivres, par hasard, par grand hasard ! M. et M'"« Godot, c'était la base de la Pyramide, c'étaient les premiers enfourchés de la Pyramide. Il était
donc important que M. et M'"^ Godot conservassent leur sang-froid au moins jusqu'à sept heures du soir. M. et M™^ Godot ainsi chancelans tendent leur fourche et leurs cous aux seconds Funambules-, les seconds Funambules se placent sur la fourche tendue au cou de M. et de M'"^ Godot : voilà qui va bien. C'était au tour de Deburau à monter. Il monte, il monte hardiment, le grand homme, à jeun, ne soupçonnant pas quel est le vin qui le porte. Tout à coup M. Godot tremble, madame tremble; monsieur s'appuie sur madame, madame s'appuie sur monsieur; la Pyramide chancelle, elle tremble, elle tombe, elle est par terre, Deburau tout le premier, Deburau à moitié brisé. Et le Public de rire! Il se mit à rire aux éclats, le Public! On eût dit que la salle allait crouler. Notre pauvre Artiste tout meurtri regardait le Parterre les larmes aux yeux : le Parterre se mit à rire de plus belle. Ingrat Public! comme disait Baron.
Les Smvioms. — Toutefois, malgré sa clarinette et sa Pyramide, malgré ses bosses au front, malgré tous ses efforts, il n'y eut pas plus de gloire pour Deburau dans la cour de la rue Saint-Maur qu"'il n'en avait trouvé dans le reste de TEurope. Toute la gloire, tous les succès, tous les bons morceaux de la table furent toujours pour ses frères et pour ses sœurs. Bien plus, chacun d'eux eut son individualité dans la foule, son nom à lui sur son Théâtre, et non seulement son nom, mais son surnom; le surnom, auréole de premier ordre accordée par l'enthousiasme public. L'aîné des frères s'appelait Nieumensek, et la foule l'avait surnommé à juste titre le Rôi du tapis; le second s'appelait tout simplement Etienne, le Sauteur Jîni; il est, à l'heure qu'il est, Écuyer en Belgique, à la tête de soixante chevaux et de je ne sais combien d'Écuyers. Rien n'égalait l'enthousiasme excité par l'aînée des deux sDeurs, appelée la belle Hongroise; quant à la jeune
Dorothée, la perle de la famille Deburau, son succès ne s'arrêta pas à la cour Saint- Maur ^ elle est devenue Comtesse Polonaise, ayant épousé depuis ce temps le lieutenantcolonel Dobrowski.
Voyage avec l'empereur. Dissertation. Les chiens savans. Chronologie. Topographie. Elégie. Analyse. Regrets.
EBURAu seul dans cette glorieuse famille, sans surnom et même sans Jnom, était toujours le plus obscur, le plus méconnu et le plus malheureux Artiste de l'Empire Français.
Eh bien , même dans cet abaissement si profond, Deburau eut un jour une révélation non équivoque de sa haute fortune à venir. Napoléon le Grand, cet homme qui avait deviné tant de choses : Austerlitz, léna, les cinq Codes, devina presque Deburau. La famille Deburau, à force de succès, avait obtenu l'entreprise des spectacles en plein
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vent aux jours de fêtes générales; elle servait le gouvernement à sa manière, presque aussi activement qu'un Censeur Impérial. Un Jour, un jour de victoire (il y en avait souvent trente comme cela dans le mois), TEmpereur allait à Saint-Gloud tout seul; par hasard, de sa voiture il aperçut sur la route un pauvre Paillasse tout en sueur, à pied, et qui se hâtait d'arriver. Gela parut plaisant à l'Empereur, qui pouvait avoir dans sa voiture un Gentilhomme du vieux régime et un Gentilhomme du nouveau régime, à volonté, d'y faire monter tout simplement un Paillasse vulgaire, un Paillasse de grand chemin. Aussitôt pensé, aussitôt fait. Tout à coup la voiture impériale s'arrête aux pieds du Paillasse ; la portière s'ouvre, Deburau monte, il parle à l'Empereur face à face, presque aussi tremblant que s'il eût parlé à sa majesté son grand frère Nieumensek, le Roi du tapis. De quoi ils parlèrent, l'Empereur et le Gilles, vous vous en doutez sans peine; ils
parlèrent de FArt Dramatique. Napoléon, génie universel ! Il parlait guerre au Soldat, science au Savant, poème au Poète ; il parlait à chacun de son Art, à chacun de sa Gloire ; lui au niveau de toutes les gloires ! Il parla donc Théâtre avec le Paillasse Deburau.
Or cet Empereur si puissant avait tout donné à la France, excepté le repos et une bonne Tragédie.
Dissertation. — Vous savez toutes les misérables tragédies que l'Empire a produites. La rougeur de la honte en vient au front rien que d'y songer. L'Empereur, impuissant contre un pareil fléau et n'y sachant pas de remède, ne s'avouait cette misère-là que comme il s'avouait toutes les misères de son Royaume, confusément et sans jamais en convenir, même tout bas. II voulut donc savoir l'opinion de son Paillasse sur le Théâtre moderne, et ce qu'il pensait
des tragédies Orientales, Vénitiennes, Anglaises, Allemandes, Italiennes ; traductions de Shakspeare, de Schiller, de Kotzebue, imitations blafardes du Théâtre au XVIP siècle, plagiats énervés, sans siyle et sans coloris, que Talma et M''^ Georges réchauffaient de leur mieux à force de beauté et de génie. La Tragédie de PEmpire inquiétait confusément l'Empereur comme Peut inquiété une tache sur son manteau de velours, un jour d'audience pour les Rois; il voulut donc savoir Tavis de son Gilles sur les grands Poètes de son règne. Le Gilles hésita d'abord, mais l'Empereur voulut une réponse. Alors Deburau lui fit cette réponse mémorable, qui résume et qui juge admirablement toute la littérature de l'Empire : — 5/re, ces messieurs auraient été bien plus grands Poètes si ^ au liai d'écrire des Tragédies , ils s'étaient contentés défaire des Pantomimes. Tout un cours de littérature est dans ce mot-là.
Les Chiens Savans. — A Tépoquc dont je parle, TArt Dramatique était cependant très professé et très suivi. Les places à l'Académie étaient fort courues. L'Empereur allait souvent au Spectacle. Il restait des heures entières à écouter le grand Corneille. Il y avait alors d'immenses rivalités d'acteurs et d'actrices-, il y avait la faction des Verts et des Bleus, comme autrefois dans le Cirque Romain ; on se battait en duel, comme au temps du vieux Gluck, le protégé de la reine Marie- Antoinette; le Spectacle, sinon le Drame, était partout alors ; il y avait même une salle où jouaient des Chiens Savans, de véritables Chiens avec les costumes du XVI II" siècle, dites-moi pourquoi ? Des Marquis au museau noir, des Duchesses à la patte blanche, des Mousquetaires gris la cuisse insolemment relevée. Deburau, fatigué de suivre son père, et d'être battu souvent, et de ne pas manger toujours, entra, à force de protection, au
Théâtre des Chiens Savans pour y jouer la
Pantomime sautante. Ce Théâtre des Chiens Savans est aujourd'hui le Théâtre des Funambules, où l'on chante le Vaudeville. Voilà comment tout dégénère dans ce monde; on chante le Vaudeville partout, on ne voit plus de Chiens Savans nulle part.
Chronologie. — L'histoire de ce Théâtre des Chiens Savans serait une histoire fort curieuse, si quelqu'un savait la faire. Tous les progrès de TArt, tels qu'ils ont été développés par les Philosophes de tous les temps, se retrouveraient en résumé dans l'histoire de ce petit Théâtre si méprisé, si inconnu, si riche! Les destinées de Deburau et les destinées du Théâtre des Funambules sont unies à tout jamais; ils ont grandi l'un et l'autre en même temps, ils sont arrivés en même temps à la Renommée, au Succès, à la Gloire. Ils sont également populaires tous les deux et l'un par l'autre. Otez Deburau à son Théâtre, ce Théâtre tombe aussitôt au
niveau du Théâtre-Français ; ôtez à Deburau son Théâtre déguenillé, ses chandellespuantes, son Parterre en chemise et en bonnet rond, Deburau devient sur-le-champ Tégal d'un Eileviou de province. Ils mourront le même jour, l'Acteur et le Théâtre. Mais aussi, comme ils sont fiers l'un de l'autre! comme ils s'entendent! comme ils s'aiment et se comprennent! Kt puis, que d'heureux jours Deburau a passés là !
Topographie. — Quand la salle des Funambules n'était encore que la salle des Chiens Savans, Deburau n'était encore que le Paillasse de son père. On descendait alors dans la salle par un escalier de dix degrés, comme on eut fait pour une cave. Arrivé au bas de l'escalier, on se trouvait en présence de deux rangs de loges. La scène, fort étroite, était garnie de coussins fort larges. Après la Symphonie d'usage, la toile était levée, le Spectacle commençait^ alors on voyait ar-
river M. et M"^*^ Denis, habillés avec le plus grand luxe, à la mode de Louis XV : mouches, paillettes, perruque poudrée, culotte de velours, bas de soie, manchettes brodées, jabot en dentelle, fontange, tout Tattirail d'un Marquis à la mode, toutes les grâces d'un homme du bel air; la démarche élégante, l'air insolent et musqué, rien n'y manquait! A la suite du grand seigneur, familier de Richelieu pour le moins, venait Carlin, son valet; Carlin, habillé en Jockey, portait le parapluie de monsieur, le manchon et le serin de madame; bientôt passait le Guet, l'arme au bras et la queue en trompette; le Guet arrêtait un Déserteur; à peine arrêté, le pauvre Déserteur passait devant un Conseil de Guerre; là, il était jugé et condamné à mort. Au dernier acte, il était lentement conduit sur le Préau, aux sons d'une musique lamentable; arrivé sur le Préau, on le mettait en joue; — et puis, feu! On faisait un feu de peloton terrible. Le fusillé tombait avec autant de
courage qu'un Héros de la vieille armée condamné par la Chambre des Pairs.
Élégie. — C'était là le beau temps du Drame ! C'était là un Drame vif, animé, passionné, allant droit au but \ sans paroles oiseuses, sans réflexions, sans hésitation, sans couplets surtout, sans musique de Vaudeville ou d'Opéra-Comique! Drame sentimental.
Drame Bourgeois, Drame Grand Seigneur-, Roman, Histoire, Philosophie, Politique, Amour, tout convenait aux Chiens Savans. Pauvres et grands Acteurs, ils ont joué Marivaux et Corneille sans s'en douter! Ils ont passé à travers toutes les nuances de la passion, dans toute la naïveté de leur talent ! Ils ont précédé le Mélodrame du boulevard. Les Chiens Savans sont les véritables pères du Mélodrame! Le Mélodrame leur appartient comme les racines grecques appartiennent à Port-Royal. Ils ont éveillé le Génie de M. de Pixérécourt, comme la pomme tombée de
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l'arbre éveilla le Génie de Newton! Honneur aux Chiens Savans ! Honneur à la pomme de Newton!
Anaîj'se. — Il fallait les voir, ces intrépides Artistes, aux grands jours ! Le Génie militaire de TEmpire les animait de toutes ses flammes. Ils montaient à Tassaut comme les guerriers des Pyramides. On voyait la Ville assiégée et les Remparts défendus. Des Chiens, ou plutôt des Héros, étaient aux remparts; d'autres Héros apportaient des fascines, appliquaient des échelles; battans, battus, assiégeans, assiégés, c'étaient des cris de gloire, c'étaient des cris plaintifs, c'étaient des mourans et des morts! On eût dit qu'il pleuvait du sang. La Ville assiégée capitulait à la fin ; les trompettes sonnaient, et le Roi vainqueur passait la revue de ses troupes, aux grandes acclamations des spectateurs.
Regi^ets. — Hélas! hélas! ce spectacle
DEBURAU 5l
tant suivi, tant fêté, ces braves Caniches, ces fiers Boule-Dogues, ces spirituels Carlins, ces élégantes Levrettes, ces Molosses de Terre-Neuve, ces Anglais mouchetés, tout ce Monde Dramatique, qui fit les délices de la Ville et de la Province, a disparu peu à peu de nos mœurs. Voyez l'inconstance du Théâtre ! Chaque siècle voit éclore une monstruosité nouvelle. Les Confrères de la Passion sont remplacés par les Comédiens profanes de Corneille; après Corneille 'et la politique viennent Racine et Tamour; puis arrivent à la curée Voltaire et la liberté, Crébillon et le sang, De Belloi et les Français; puis le Théâtre de la Foire ; puis Beaumarchais et la révolution de 89, la grande, la vraie, la sincère Révolution! Puis M. Ducis, M. Jouy, M. Etienne, et les Chiens Savans, dont la Gloire écrase toutes les Gloires; puis sur les Ruines de ces Chiens Savans, assis eux-mêmes sur tant de ruines, vient s'asseoir, à côté de Picard et de M. Scribe, Rois dé-
trônes à leur tour, insouciant du Passé et de TAvenir, homme de sang-froid comme tous les Conquérans qui sentent leur force , le Paillasse, le Muet, le Savant, TEnfariné Deburau !
Ce que c'est que la Gloire du Théâtre! Courez donc après cette fugitive Renommée du Comédien, qui, semblable à la Gloire du Joueur de violon , ne laisse rien après elle, pas un souffle, pas un geste, pas un son de voix, rien qui rappelle ce que vous fûtes ! Appelez-vous donc Mole, d'Azincourt, Contât, Talma ! grands Comédiens morts, auxquels la Foule inditïérente et oublieuse préfère mille fois Dcburau vivant !
La pantomime sautante. Définitions. Les combats. L'affiche. Les arlequins. Les barbes.
UAND le Théâtre des Chiens Savans '^|eut disparu pour faire place au i Théâtre des Funambules tel qu'il existe aujourd'hui, la Danse sur la Corde fit bientôt place à une nouveauté inouïe jusqu'alors, et que les plus grands Rhéteurs, depuis Aristote jusqu'à Despréaux, étaient loin sans doute de prévoir. Je veux parler de la Pantomime sautante, cette importante innovation, qui fut comme le germe de cette autre plus importante innovation qu'on appelle la Pantomime dialogiiée; gloires imm.enses de ce siècle, qui pourtant a produit coup sur coup et à flocons les Épîtres, les
Satires, les Discours, les Tragédies et les Poèmes Burlesques de M. Viennet! Voici quelques détails sur la Pantomime sautante^ dont notre célèbre Artiste est en grande partie Tinventeur.
Définition. Pretnière Pantomime sautante. — La Pantomime sautante peut se définir en ces mots; Une petite intrigue mêlée aux exercices du corps. C'est le dernier progrès d'une société de Sauteurs qui, pour obéir au Caprice populaire, consentent à devenir Comédiens, à condition cependant qu'ils resteront Sauteurs. Ceci est Thistoire des écrivains en prose qui ont voulu faire des vers blancs. La première pantomime sautante que j'aie pu découvrir est celle-ci : Arlequin vient se lamenter sur le théâtre. Quand il s'est bien lamenté, il fait trois cabrioles. Alors survient Cassandre, qui répond à Arlequin; puis Cassandre fait un saut de sourd^ accompagné d'un saut de carpe ; puis arrive
TAmant Idiot, bel esprit et fort aimé, poltron et portant un bouquet au côté tel que vous l'avez vu dans le Tableau parlant. L'Amant fait un saut de poltron et un saut périlleux en arrière ; après quoi arrivait Deburau sur les deux mains; Deburau faisait un saut d'ivrogne. A la fin de la pièce, chacun s'en allait comme il était venu, Tun I sur ses jambes, Tautre sur ses mains, et la
pièce était finie. Cette Pantomime sautante, ces tours de force mêlés de Drame, obtinrent un prodigieux succès.
Les Combats. — Ce fut à peu près dans ce temps-là que furent inventés les Combats à outrance, au sabre et à l'hache. Après les Chiens Savans , le Combat à outrance est une des grandes causes du mélodrame en France. La première pièce de ce genre s'appelait le Siège du Château. Jamais Drame moderne n'eut un succès égal à celui-là. Au lever de la toile, on voyait le Château; le
Château était gardé en haut par deux Soldats et en bas par deux Soldats. En haut et en bas il y avait un Soldat traître et un Soldat fidèle; Tun voulait livrer le Château, l'autre voulait le défendre. Ils se battaient en haut et en bas en vrais Chiens Savans. A la fin, le Traître d'en haut et le Traître d'en bas étaient mis à mort, et le Château était sauvé. C'était là tout le Spectacle, et jamais Drame romantique ou représentation à bénéfice n'a attiré un pareil concours.
Par un étrange bonheur qui a voulu que la Biographie de notre Héros fut complète, nous avons retrouvé une des afiiches à la main dont on se servait dans ce temps-là; c'est un morceau d'éloquence très curieux et très digne d'être conservé :