COMMENTAIRE
Un savant docteur en droit, qui est cependant homme d'esprit et de goût, s'était chargé de faire un commentaire sur le pré' sent engagement , dans le genre des commentaires de Domat. Après plusieurs jours de travail, le docteur y a renoncé; il a trouvé que les clauses étaient trop simples pour pouvoir être expliquées, A défaut de ce commentaire que nous regrettons beaucoup, nous ferons quelques réflexions qui ne seront pas déplacées ici.
En général, cet engagement consenti à un si grand artiste est fait dans des termes durs et malsonnans. L'article premier, jouer tons les rôles^ donne un démenti formel au texte même de l'engagement, où il est dit : « Moi, Nicolas -Michel, etc., j'engage Deburau pour l'emploi de P/erro^. » Serait-ce à dire qu'on pût faire jouer au Pierrot les rôles
d'' Arlequin et chanter le vaudeville à V artiste fmiambide mime? Malgré la clause jouer tous les rôles^ le docteur en droit ne le croit pas, non plus que nous. Quant à faire les marches et à faire les combats, nous croyons aussi qu'il faudrait expliquer quels combats. A la rigueur le combat à la latte, à la savatte, à coups de poings, ne pourrait pas être refusé par le Pierrot ; mais le combat à Parme blanche, le combat au pistolet, tous les combats, assauts, embuscades, batailles, etc., nous pensons, le docteur en droit et moi, que Deburau, engagé comme Pierrot, serait parfaitement en droit de les refuser. Une autre observation à faire à Farticle premier, c'est sur cette clause cruelle : « ne pourra rien exiger que la voiture en cas de voj'age » . Or on ne dit pas oià s'arrêteront les voyages. Le docteur pense que^ si le directeur ou son régisseur entraînaient Deburau dans un pays où les auberges seraient trop chères, à Londres, par exemple,
OÙ le vin blanc est à si haut prix, il lui serait dû un dédommagement par lesdits directeur ou régisseur. Je pense aussi que, bien que le voyage ne soit pas spécifié , Deburau aurait le droit de plaider si on voulait le faire voyager au delà des frontières, à Moscou ou à Vienne, ou même à Berlin; nous ne sommes pas éloignés d'être de Tavis du docteur.
L^irticle 2 , relatif au payement des amendes, présente une importante question : Qîiid juris, dans le cas oià les amendes de Deburau s'élèveraient à une somme plus forte que lesdits 35 francs par semaine? L'artiste serait-il obligé de combler la différence avec son argent ? Le docteur dit : « Oui w, en ajoutant que cela serait rigoureux. Nous, nous disons : « Non «, sans hésiter et par une très bonne raison de droit, parce que la chose serait impossible !
Une seconde observation sur l'article 2 :
l'artiste s'engage à jouer autant de représentations ordonnées ; on demande combien de représentations. L'humanité veut qu'on n'en joue pas plus de quatre, l'usage en permet jusqu'à six. Les tribunaux seraient fort embarrassés pour décider cette question.
Et remarquez aussi ce mot: ordonnés par le directeur, qui n'est guère d'usage en pareil cas.
L'article 3, au premier abord, paraît fort innocent. Se contenter du luminaire et du chauffage tel quel, la chose est raisonnable et juste \, et cependant ce fatal article 3 a été le sujet d'un procès très mémorable, lequel procès élève ledit article à la hauteur de ce fameux article 14 de la vieille Charte, qui a produit les ordonnances et la révolution de Juillet, ^'oici l'histoire de ce procès.
Vous savez que le théâtre des Funambules était primitivement une espèce de cave dans
laquelle on descendait par une demi-douzaine de marches. Depuis les nouvelles constructions, le public a monté au théâtre, au lieu d'y descendre ; mais le théâtre conservait toujours quelques-unes de ses anciennes excavations. Le Directeur ne pouvait faire autrement que de les utiliser. Dans une de ces excavations avait été placée la loge de Tartistei) il s'habillait et se déshabillait dans cette cave", encore tout humide de ses émotions dramatiques, il venait déposer dans ce lieu sombre et désert sa perruque et son ame, sa passion et son habh de Paillasse : transition pénible, qui l'exposait à un double rhumatisme également dangereux : rhumatisme d'esprit et rhumatisme de corps, rhumatisme d'homme et rhumatisme d'artiste.
La position était dangereuse : Tamour de l'art le soutint dans sa cave. Pendant l'été, le logement était habitable; mais l'hiïver, l'hiver avec ses glaçons, et sa neige fondue, et son haleine infecte et chaude dans cette
cave, rhiver faisait de cette cave un endroit insupportable. Les premiers succès obtenus, rillusion, flatteuse enchanteresse, qui jette aux plus laides choses une teinte rose et décevante, ôta peu à peu son illusion au caveau dramatique. A force de succès, le comédien en vint à s'apercevoir qu'en effet sa loge était un peu humide. Il fit quelques représentations modestes à ce sujet- il représenta que la cave était sombre et malsaine, qu'il rhabitait depuis longtemps^ qu^il ne serait pas fâché de voir aller chez lui la lumière du jour. On ne tint pas compte de ses plaintes^ on lui répondait toujours par l'article 3 : Je consens à me contenter du luminaire et du chauffage-) etc., etc. G cruauté!
; L'article 3 était donc là, retenant beburau dans sa cave, lui jetant la porte au nez quand il Yjouîait l'ouvrir, lui présentant la clef de cette cave avec un air moqueur. L'article 3
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faisait à Dcburau ce que faisait l'article 14 sur M. de Polignac. Infortuné! c'est Tarticle 14 qui a présenté au ministre la plume fatale qui signa les ordonnances! Deburau séchait, se démenait, et se pararlysait corps et âme sous l'influence pernicieuse de l'article 3.
Se contenter du luminaire et du chauffcige, etc. — O ma cave! ô ma cave! — Deburau se désespérait. L'article 3 se levait debout devant lui, inflexible, osseux, railleur, infect; il s'asseyait à table à ses côtés, il se couchait dans son lit avec lui, il plaçait sa jambe flasque et molle sur la jambe du malheureux, qui se jetait effrayé contre le mur. C'est toute une histoire que l'histoire de l'article 3.