DES FUNAMBULES
Une chaîne de montre en acier.
Une petite sonnette.
Une sphère.
Un pupitre; boîte à couleurs, avec tiroirs.
Une longue-vue en carton.
Une baguette de magicien.
Une bouilloire.
Un bidon en fer-blanc.
A^erres à eau-de-vie.
Douze bâtons de cormier.
Une paire de girandoles à deux branches.
Une urne en carton bronzé.
Un vase à anse.
Une fourche en bois brut.
Un sceptre en bois doré.
Deux clarinettes.
Deux boucliers en carton.
Deux vases en bois peint.
Un plan monté sur deux rouleaux.
Onze volumes dépareillés, dont Œuvres complètes de M. Viennet, moins VEpitre aux Muses.
Serpens mécaniques.
Un carton de chapeau à trois cornes.
Une boîte en fer-blanc, avec couvercle détaché.
Un petit coffre en bois.
Huit branches de laurier fleuri.
Une coupe en bois doré.
Deux bourriches.
Malles de différentes grandeurs.
Un métier en bois peint et doré.
Une écritoire riche en cuivre doré.
Deux corbeilles de fruits en carton.
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Une mèche de cheveux.
Un plat de pâtisserie en carton.
Une hure de sangHer en carton.
Une crème en carton.
Sept coupes en bois doré.
Deux masses d'huissier, bois et carton dorés.
Deux bâtons de héraut, en velours et carton doré.
Un livre relié en maroquin.
Un lustre en bois doré, à seize branches
Un petit flacon.
Une lanterne en cuivre.
Une lanterne sourde.
Trente fusils en bois.
Douze hallebardes.
Une écharpe en soie verte, brodée en or.
Une écharpe tricolore.
Une écharpe blanche.
Un petit coffre de bois peint et doré.
Un eustache.
Une bonbonnière.
Un sablier.
Six gobelets de fer-blanc.
Une cruche.
Une paillasse.
Un pain en carton.
Un bissac.
Un paquet d'assignats.
Quinze squelettes.
Trois chiens aboyans.
Un chat noir.
Un paon.
Un coq.
Deux mortiers.
Quatre boulets de canon.
Deux canons.
Un faucon vivant.
Une diligence.
Quinze croix de la Légion-d'Honneur.
Dix croix de Saint-Louis.
Neuf crachats.
Trente-six épaulettes.
L'habit du maréchal Augereau.
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Une pluie, composée de feuilles de paillon, renfermée dans une boîte.
Neuf bâtons dorés.
Quatre corbeilles de fleurs.
Une écharpe en soie noire.
Quatre couronnes à feuilles d'or.
Six palmes en laurier, carton peint.
Trois cassolettes en carton doré.
Six aigles de légions romaines.
Deux lyres en or, bois peint.
Deux grandes trompes en bois doré.
Deux grandes rames.
Six torches à esprit-de-vin.
Quatre torches à bougies.
Vingt-quatre cannes, bambous.
Une main de justice.
Un sceau royal.
Une clef en fer doré.
Des dés.
Un album.
Une épée à deux mains.
Une pipe.
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Un carton de dessins.
Un coucou avec ses poids.
Un bilboquet.
Un jeu de loto.
Quatre ballots de toile.
Un globe ro3'al.
Deux rasoirs, avec un cuir.
Une arbalète.
Une hache d'armes.
Deux écrans.
Un pistolet à piston.
Un bouquet de roses blanches.
Des lettres écrites et simulées.
Huit baguettes blanches.
Une lampe à l'esprit-de-vin.
Plusieurs dossiers.
Une paire de conserves.
Deux roues dentelées, avec un manche.
Des cartes de visite.
Des pinceaux.
Vingt journaux.
Une béquille.
Six cuillers.
Dix billets de banque.
Un polichinelle.
Douze glaces en coton , godets et soucoupes.
Douze serpettes sacrées.
Six lanternes de bois.
Une toque virginale.
Une poêle à marrons.
Un volume de la Pucelle relié en veau.
Deux coussins de velours.
Un stilet.
Une paire de gants jaunes.
Un grand sabre de bois.
Une broderie à main.
Un buste.
Un cercueil.
Des balances en fer.
Un éventaire.
Un poulet en carton.
Une paire de pistolets de poche.
Un tambourin.
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Une pièce de drap.
Deux carafes en cristal.
Des éclairs dans une boite à compartimens.
Une épée qui se casse.
Quatre cartons de bureau.
Une boîte de clous.
Un masque noir.
Un gros marteau
Un médaillon.
Deux fleurets.
Une corbeille de mariage.
Un compas.
Un paquet de parapluies.
Des plumes, canifs, règles et grattoirs.
Des cartouches et des gargousses.
Vingt cartes numérotées.
Une espingole.
Sept tasses de café, avec soucoupes.
Un grand plateau, avec sucrier.
Une paire d'éperons.
Une brochure.
Deux couverts brisés.
Un crucifix .
Un parcliemin rouge et une plume de fer. Un rameau d'argent.
Un trictrac.
Trois registres.
Huit arcs et liuit carquois.
Une éponge.
Un faucon.
Une urne en fer-blanc.
Une paire de castagnettes.
Une grosse caisse pour le canon.
Une cloche.
Une guitare.
Deux cors de chasse en osier et toile dorée. Deux triangles.
Un violon.
Un éclat de tonnerre, se composant de trente feuilles de tôle.
Un tambour à broder.
Un trousseau de clefs.
Bourses de différentes grandeurs.
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Jetons en cuivre et en fer- blanc.
Une tabatière à double fond.
Quatre boîtes de dragées.
Bagues de différentes grandeurs, avec écrin.
Un cornet acoustique.
Un écrin en maroquin rouge.
Une paire de ciseaux.
Une tabatière en cuivre.
Un médaillon en argent, garni de pierres.
Trois chaînes de fer avec bracelets.
Une couronne garnie de pierres fausses.
Un sac de nuit.
Un cachet de montre en cuivre, avec pierre.
Un bandeau garni de pierres.
Deux petits barils.
Un pot au lait en osier, toile et papier argenté.
Une valise en peau.
Un petit panier d'écolier.
Une barcelonnette en osier.
Une cage avec un oiseau empaillé.
Deux gibecières en filet.
Un carton vert pour robe.
Un carton à chapeau.
Chaînes en corde.
Un rouet à filer.
Deux pots d'étain.
Gobelets en fer-blanc.
Six assiettes de terre.
Plusieurs chaînes en fer-blanc.
Une timbale argentée.
Six serviettes en toile écrue.
Une montre en cuivre.
Une sonnette d'appartement.
Une gourde.
Une couronne à pointes, ornée de pierres.
Une boîte de pharmacie avec flacons.
Trois bracelets en soie noire.
Une pendule en bois d'acajou, avec cadre.
Une paire de chandeliers en cuivre argenté.
Un petit bougeoir en cuivre argenté.
Seize étuis avec stores pour bougies.
Deux petites lanternes antiques en ferblanc.
Huit verres à patte.
Deux carafons.
Une bouteille de marasquin.
Un plateau en carton.
Quatre cartons de bureau.
Deux plateaux en tôle peinte.
Trois coupes en carton doré.
Un plat de carton argenté.
Deux pâtés de carton.
Un buisson d'écrevisses.
Une assiette de biscuits.
Une assiette de pommes.
Une assiette de poires.
Une assiette d'oranges.
Une cassolette en carton doré.
Un trépied en bois et en carton doré.
Une cravache.
Deux tambours de basque.
Trois fouets de poste.
Un fouet de conducteur.
Une canne à pomme d'or.
Une canne de tambour-major.
Une queue de billard.
Une canne à pomme d'ivoire.
Une ombrelle verte.
Un parapluie avec étui.
Deux trophées d'armes en bois et carton doré.
Une hache en fer.
Dix seringues en bois argenté.
Une harpe en bois peint.
Des tablettes pour écrire.
Quatre portefeuilles de différentes grandeurs.
Un portefeuille de notaire.
Un encrier gothique avec sonnette argentée.
Une écritoire de poche.
Un étui de mathématiques.
Un baromètre.
Une canne d'exempt, à pomme d'ivoire.
Un srand éventail.
Une palette, en faïence.
Un livre de la loi, doré.
Un vieux cor de chasse.
Un miroir à main.
Une petite malle d'osier, couverte de toile peinte.
Douze tctcs de mort.
Rétlexions. Prix d'entrée. Destinée de l'art. L'art noble. Industries. Apothéose.
^^;ï; ouze têtes de mort! Vous pouvez ■ftn i suivre facilement, à la lecture de cette liste, les progrès, ou plutôt la
décadence de Fart dramatique. Si cette liste était faite dans Tordre chronologique, elle commencerait par la coupe tragique pour finir par la tête de mort. La coupe et le poianard furent longtemps les seuls accessoires de l'art dramatique en France Nous en sommes venus au squelette et cà la tête de mort. Cela devait être en eflet, à focce de se servir du poison et du poignard.
Les lecteurs attentifs, après la lecture de cette pièce originale, pourront se faire une
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idée de toutes les peines que donne la moindre action scénique. Ce sont des détails sans fin, des frais énormes, sans compter les billets de banque^ par-dessus le marché.
Et si vous ajoutez à cette masse de petits meubles qui s'entassent les uns sur les autres le détail des costumes qui embrassent les quatre parties du monde, et qui représentent deux mille ans ; et si à ces détails de costumes vous ajoutez les décorations qui envahissent la scène chaque jour, qui se multiplient et se perfectionnent à Tinfini, et si, quand tout est fait, costumes, décors, accessoires, la pièce enfin, et la musique sur cette pièce, aux entrées et aux sorties, on vous dit que pour voir tout cela vous n'aurez à payer que :
Prix d'entrée. — i franc aux avantscènes, si vous êtes riche ;
Et 4 sous au paradis, si vous êtes avare ou pauvre ;
Et si on vous dit que, malgré ce bas prix et ce prix de luxe également à la portée de tous,
La foule se fait prier longtemps par un pauvre vieillard à la voix rauque et cassée, qui se promène à la porte du théâtre en criant :
Entrei^ Messieurs! entre'^^ Mesdames!
Vous serez étonné, n'est-ce pas? et, dans votre étonnement, vous demanderez o\x va Fart? quel est l'avenir de l'art? Maigre question par le temps qui court!
Destinée de l'Art. — L'art ne va plus nulle part, Tart ne marche plus, l'art est stationnaire, Tart s'est arrêté à la porte des Funambules, criant d'une voix cassée :
Entre';, Messieurs! L'art est fatigué et rauque; il porte des lunettes et une queue. Après avoir passé à travers l'extrême luxe et Textrême misère, il s'est reposé dans l'ignoble; il est là à son aise, il vit, il respire, il
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s'anime, il ne se marie pas, ce qui nous fait espérer qu'il sera le dernier de sa race *, et, ma foi ! il n'y a pas de quoi se désoler.
L'Art noble. — Plusieurs théâtres, dans Paris, sont consacrés à Tart ignoble, et ces théâtres-là ne sont pas les moins heureux. L'Odéon, cette belle salle du faubourg Saint- Germain, le théâtre de l'Impératrice, bâtie aux frais de la Chambre des pairs, par la permission de Bonaparte, TOdéon a été ruiné trois fois par un théâtre ignoble^ son voisin, le théâtre de Bobineau, lieu charmant, où rétudiant en droit conduit sa maîtresse, où l'étudiant en médecine va chercher un cœur qui réponde aux battemens du sien. Parcourez Paris : partout vous rencontrerez le petit théltre à côté du grand théâtre, qui pompe les sucs nourriciers de son voisin et se nourrit de sa substance, comme fait rinsecte. Le Théâtre-Français , livide et hideux, étale son squelette transparent à coté
de l'embonpoint du Vaudeville ; les Folies- Dramatiques dévorent la Gaîté; V Ambigu tire aux jambes de TOpéra; M'"'^ Saqui saute et danse à se casser les reins vingt fois par jour, pour tenir les Figures de cire en haleine. C'est une tuerie, une boucherie de théâtres. Le peuple de Paris, indifférent à cette émulation dramatique, passe, flâneur qu'il est, devant la porte, bouche béante et le nez en l'air. Le peuple de Paris est flâneur et farceur avant tout. Une troupe de comédiens l'appelle d'un air agaçant; le peuple, malin qu'il est, fait semblant de se laisser prendre au piège; il avance, il sourit, il tire son argent de sa poche; le buraliste frémit de joie, il tend la main. Bah ! voilà mon peuple qui achète une pomme cuite, un mor* ceau de pain d'épice, une saucisse bouillante et autres friandises, et qui dévore le tout à la porte du théâtre désappointé. S03TZ donc artiste après cela!
Le théâtre ignoble est donc le seul pos-
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sible aujourd'hui. Ne me parlez pas des autres : ils sont morts Les grands portiques dramatiques sont déserts; Therbe pousse dans les parterres tragiques; la Psyché de Célimène est couverte de poussière; la livrée de Mondor est toute râpée; la toge même de Brutus implore en vain un blanchissage indispensable. Il n'}' a pour vivre un peu que le théâtre ignoble ; et non seulement il vit, le théâtre ignoble, mais encore que de gens il fait vivre, dans les murs, hors des murs! Dans les murs, c''est un peuple de comédiens à la retraite, qui viennent au théâtre ignoble rêver encore à leurs beaux jours. Dès qu'un financier a le ventre trop gros, il se fait financier du théâtre ignoble. La jeune première perd ses dents et ses cheveux : elle est jeune première au théâtre ignoble. Tout ce qui est vieux, fêlé, édenté, malpropre et malsain au théâtre, est excellent pour le théâtre ignoble. Le théâtre ignoble est à Tart dramatique ce que le fiacre est au cheval de
course. Le beau cheval anglais tirelephaéton à six chevaux; il finit par conduire le fiacre à deux. Le théâtre ignoble, c'est la sentine où se rendent à bas prix toutes les impuretés de Tart ; c'est le Montfaucon des théâtres de province, la voirie des théâtres de Paris. Allez au théâtre ignoble si vous voulez avoir en résumé les vieilles reliques du vieux drame et de la vieille comédie. Quel livre on ferait avec ces moeurs, avec ce monde, avec ces amours-propres en paillettes, avec ces vices en Hnge sale, avec cet art nu et pelé, et qui a perdu jusqu'à son fard, qui ne tient plus!
Industries. — Voilà pour le dedans du théâtre ignoble; quant au dehors, le théâtre ignoble ne fait pas vivre moins de pauvres diables que le dedans. Allez, à Theure de midi, les mains dans vos poches, à la porte de ces étroites cavernes dramatiques; voyez ces vieillards, Achilles d'autrefois, Paillasses
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aujourd'hui ; ces Iphigénies du siècle passé, Colombines de notre temps, s'épanouissant au soleil comme fait Thuître. Autour de ce peuple d'artistes en guenilles accourent à Fenvi les cuisiniers ambulans, les Charlet de carrefour, les Beauviiliers de la borne, les Frères Provençaux de Testaminet; puis arrivent à la suite les vendeurs de contremarques, fumant leur pipe et balançant leur chaîne de montre; les marchands de cannes, philosophes pratiques qui changent le cerisier en bois d'ébène; les distillateurs de coco, tisane populaire à l'usage des maçons qui travaillent. Tout ce monde vit, pense, agit, calcule et mange pêle-mêle à la porte du théâtre; puis, à quatre heures, quand le repas est fini et la table levée, c'est-à-dire quand chacun s'est essu3'é le pouce, les comédiens retournent à leurs coulisses , les marchands de contremarques vendent leurs billets d'auteur, le chef de claque assemble ses acolytes chez le marchand de vin, les
DEBURAU l83
vendeuses de bouquets, jolies décrépites de vingt-deux ans, la vue et le visage usés, présentent au passant leurs bouquets fanés de la veille. Cependant au dedans le lustre s'allume, les quinquets fument déjà, la clarinette fait semblant de s'accorder avec le violon, on entre dans les salles ignobles, on applaudit ou l'on siffle les auteurs ignobles, tout ce monde est occupé pendant quatre heures à jouer, à siffler, à rire, à pleurer, à crier de l'ignoble -, à voir des assassinats, à recevoir des leçons de morale ou des coups de pied au derrière; et le préfet de police, grâce à l'ignoble, prend haleine un instant.
Apothéose. — Honneur à Deburau! honneur au Roi du thétitre ignoble! Malgré tant d'obstacles, il a été comédien chaste et comédien original. Dans ce monde usé, il a été un comédien tout neuf. Il a commencé par tirer le fiacre, il est vrai; mais il Ta tiré comme un noble animal bien fait pour un
destin meilleur. Honneur à lui! il a fait une vocation d'une contrainte, un art d'un métier, une joie d'un supplice. Il est né dans l'ignoble, pendant que les autres y sont tombés. Il est fier du théâtre ignoble et le théâtre ignoble est fier de lui, parce qu'ils n'ont voulu ni s'ennoblir ni s'avilir l'un l'autre et l'un par l'autre ; parce qu'ils ont été ignobles naïvement et sans prétention! Honneur à lui ! Aussi les gens de goût, voyant ce pauvre diable qui a trouvé le moyen d'être grand artiste sur un plancher si mal joint et de faire illusion à son parterre sur ces toiles si mal peintes, lui en ont su un gré infini. Deburau, en effet, a vaincu un préjugé qui paraissait immortel, il a réalisé une chimère : le grand comédien à bon marché ! Il a prouvé que l'illusion dramatique n'appartenait spécialement à aucun théâtre; qu'elle était de tous les lieux, de tous les temps et de tous les visages. C'est un homme d'un esprit si intelligent et si vif, d'une physionomie si
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spirituelle et si mobile, qu'il pourrait jouer tout Rcgnard sans parler, si Deburau daignait jouer Regnard. Grands acteurs d'autrefois, illustres descendans de Dugazon ou de Dazincourt, gardez pour vous vos brillantes garde-robes, vos perruques si comiques, vos traditions notées comme une partition de musique; gardez votre brillant théâtre, vos décorations pompeuses, votre lustre étincelanf, appuyez-vous hardiment sur Molière lui-même, le plus grand génie des temps antiques et des temps modernes, Deburau vous laisse tout cela;, il ne faut à Deburau qu'une casaque de Paillasse, un peu de farine sur la figure, quatre chandelles pour son théâtre, deux violons faux, et pour poète le premier décorateur venu qui lui donnera une forêt, un temple, une taverne, un enfer, un ciel, mêlant tout cela sans art, sans apprêt, comme dans le chaos. Laissez faire Deburau, il débrouillera à merveille ce chaos; il en fera un drame tout cà lui, il en
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fera une comédie plus intéressante mille fois, plus animée, plus vive et plus vraie que tout le répertoire impérial du Théâtre-Français.
Que de fois, loin, bien loin même de rOpéra, ce fantastique spectacle où je conçois qu'on puisse s'amuser, loin des Bouffes, ce savant plaisir pour lequel il faut une science complète, une habitude longtemps méditée, suis-Je entré dans la salle si enfumée, si petite, si étroite, si obscure et si joyeuse des Funambules ! Ce spectacle est un spectacle à part, où se rendent tous les artistes qui cherchent de l'art tout neuf, tous les poètes qui aiment la rêverie, tous les honnêtes gens du boulevard rassasiés de héros et de scélérats.
En effet, ce n'est qu'aux Funambules que vous trouverez ce plaisir sans remords, cet intérêt sans assassinat, cette amusante narration sans longueur, ce vaudeville sans couplets, que cherchent si vainement les sages de notre époque; les Funambules, es-
pèce d'Eldorado auquel on arrive à dos de mouton, sans danger et sans fatigue. Seulement il ne faut pas avoir honte quand on cherche le plaisir innocent d'aller à cheval sur un mouton!
Apothéose. Dernières interrogations. Dernières réponses. Son mobilier. Sa famille. Homme de salon. Succès du monde. Talens d'agrément. Ses goûts. II déteste le rossignol.
^ présent laissons notre héros à lui- 'même. Il est arrivé à Tapogée de .Part; son succès est entier, sa popularité est entière; le monde sait son nom, et, ce qui est plus difficile, il sait lui-même qu'il a un nom dans le monde, complément indispensable de la gloire humaine. Ma tâche est terminée, je ne vous parlerai plus de Deburau.
Dernières interrogations. — Quelquesuns, hommes qui veulent tout savoir, femmes sensibles qui ne peuvent supporter
igo DEBURAU
aucune incertitude dans la destinée de ceux qu'elles aiment, voudront peut-être apprendre où en est la vie réelle de cet homme étrange, de ce citoyen à part, de ce père de famille respectable, et s'il a des rentes sur TÉtat, s'il a une femme, et si sa femme lui a fait beaucoup de petits ?
L'auteur sait trop ce qu'on doit à Tinflexible curiosité des hommes et à l'insatiable sentiment des femmes pour ne pas ajouter un chapitre de plus à ce livre, malgré toute la longueur de ce travail, que personne ne peut nier, qu'il songe à nier moins que personne.
Vous saurez donc. Messieurs et Mesdames, tout ce que nous pourrons vous dire sur l'intimité de cette vie d'artiste, sans indiscrétion trop grande cependant et sans briser le mur qui enveloppe la vie d'un citoyen.
Dernières réponses. Soji mobilier. —
Deburaii paye des contributions depuis la révolution de Juillet, et voilà pourquoi il aime la révolution de Juillet, qui Ta élevé à ce degré d'importance. Deburau possède un mobilier honorable, six chaises, une commode, un lit à estrade, deux berceaux, une commode et un secrétaire, où sont enfermés ses cols de chemise, ses cravates et ses gants, quand il en met.
Sa famille. — Sa femme, dont on fait le portrait à Theure où je parle, pour le salon prochain, sa femme est Jolie, à Tceil vif, au teint coloré et basané en même temps ; elle a donné à son mari quatre enfans, dont il serait difficile de dire précisément le sexe, mais tous joyeux, alertes, malins et jouant comme de petits chats. C'est une charmante couvée de Pierrots, de Colombines et d'Arlequins. Leur père ne mourra pas.
Deburau n'est pas encore de la garde nationale.
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Homme de salon. Succès du monde. — Il a été, il y a six mois, cet hiver, invité à la noce d'un avoué; il y est allé en habit noir, en bas de soie, il a dansé avec des femmes d'avoués, il a joué à Técarté avec des agréés au tribunal de commerce. La noce était toute blanche et très parée; les bougies étaient parfumées ; il 3' avait une truite du lac de Genève; la musique venait de la maison CoUinet; on a dansé et valsé jusqu'au jour. Chacun a été émerveillé de notre héros; on n'avait de regards que pour lui, on n'avait de sourires que pour lui; il n'}^ a eu de la truite que pour lui, attendu qu'il l'a prise par la queue, voyant que les convives l'oubliaient. Chacun se demandait, à l'aspect d'un si aimable cavalier : « Quel est ce monsieur ? et d'où vient-il? » Les plus savans répondaient : « Maître un tel , ce monsieur est le Pierrot des Funambules ! » Puis les dames braquaient leur lorgnon d'acier sur cet homme étrange, pour mieux le voir.
DEBURAU igj
Si bien que tous les accidens et toutes les faveurs de la fortune, tous les dédains et tous les amours de la société, la rue et le salon, la sultane et la cousine d'huissier, Deburau a réuni tout cela dans sa vie. O grand homme !
Dans le monde, il est posé, il parle peu ; il fume beaucoup toutes sortes de tabacs, qu'il renvoie par toutes sortes d'orifices ; il est poli et bien élevé, il attend pour s'asseoir que tout le monde ait un fauteuil; on le prendrait, à son air méditatif, pour un commis voyageur.
Talens <.f agrément . — Outre son talent d'artiste, il a plusieurs talens de société : il sait faire une planche, démonter une serrure, jouer du galoubet, faire des armes, signer son nom, et clouer un tableau contre le mur,
A son théiitre il règne en maître ; c'est un tyran quelquefois capricieux, toujours despote. Il est connu pour ses niches à ses ca-
marades, que ceux-ci reçoivent avec soumission et respect. Plus d'une fois il a dérangé le tonnerre, troué le tambour, égaré les écharpes, donné un croc-en-jambe à Tamoureuse, poché Toeil de l'amoureux, étouffé le chanteur avec de la galette chaude, abîmé les comparses de poudre sternutatoire; il a coupé plus d'une queue, volé plus d'une perruque, fait manquer plus d'une entrée. C^est un homme aussi disposé à lancer une épigramme qu'un coup de pied. Tout cela fait rire, au théâtre, ses joyeux camarades, dont il est adoré, tant c'est un homme de bon naturel.
Ses goûts. — Il aime la bière et les échaudés, le vin chaud et la galette, et le thé, et le café, et le rhum, et tout ce qui se boit et se mange, excepté Peau de mélisse et les crêtes de coq. Voilà son goût.
Il déteste le rossignol. — Il a en horreur
DEBURAU IQS
les champignons et les omnibus. Quand il entend chanter un rossignol , il porte ses deux mains à ses oreilles, en s'écriant : Veux-tu te taire, vilaine ^e/e/ Chacun sa musique et son plaisir.
Il vient de faire un héritage.
En un mot, il porte un crêpe à son chapeau. J'ai dit.
Ses protecteurs. Le cheval. Bonaparte. Picard. Fontaine. Gérard. Redouté. Pension. Charles Nodier. Charlet et Béranger. Mars. Georges. Malibran. Son portrait. Illustrations proposées. Parallèle entre Gibbon et l'auteur. Hermières. Conclusion.
ous avez donc à présent cet homme illustre, non pas tel qu'il est en effet, qui peut savoir comment il est ?
mais tel que nous Tavons vu, nous autres, nous qui Tavons cherché avec soin, avec âme, avec intelligence, avec cœur! Nous vous le livrons tel que nous avons pu le saisir, notre héros enfariné ! Prenez-le, le voilà, il est à vous ; nous sommes fatigués de le tenir. Notre mystère est enfin révélé au public; le voile du temple est déchiré. Vous
êtes initiés à cette gloire grâce à nous ; seulement gardez bien cette gloire, que nous vous confions, ami lecteur; désormais si quelqu'un doit en répondre, c'est vous!
Notre tâche est donc finie, et, si nous ajoutons quelques pages à ce récit, très simplement, c'est pur égoïsme, pure vanité; pardonnez-nous.
Nous voulons attacher quelque chose de nous à ce monument; nous voulons graver nos initiales sur ce chêne robuste : il y a tant de gens qui ont écrit leurs noms propres, Jean, Paul, Jacques, Nicolas, au sommet de la pyramide d'Egypte ou du dôme du Panthéon, que nous autres nous pouvons bien attacher aussi notre nom à ce héros, que nous avons fait un peu.
Les Protecteurs. — A ce sujet nos recherches ont été grandes : peut-être ne sontelles pas complètes, du moins sont -elles exactes. Il manquerait quelque chose à notre
histoire si nous passions sous silence le nom des protecteurs de Deburau.
Le cheval. Bonaparte. — Le premier protecteur de Deburau, c'est !e cheval de son père; le premier vieux cheval qui l'a porté sur son dos, qui a reposé ses pieds fatigués et sanglans. Pauvre vieux cheval ! Le second protecteur de Deburau fut Bonaparte, qui était en même temps protecteur de la confédération du Rhin.
Puis, plus tard, quand il eut commencé à charmer quelques âmes d'élite, il trouva, un beau soir, quatre protecteurs d'un grand nom, illustrations diverses qui un soir en ont fait à la fois une œuvre d'artiste et une bonne action. Voici le fait :
Picard. Fontaine. Gérard. Redouté. — Un jour, à quatre heures. Picard, ce Molière de vingt-quatre heures, qui eut tant d'esprit pendant huit jours; Fontaine, qu'une révo-
lution a fait architecte du roi, homme heureux, savant, qui a retouché les Tuileries après avoir retouché le Palais -Royal, et pour le même maître cette fois, chose étrange ! Gérard, le grand peintre de Psyché^ de Bélisaire et des quatre âges, le peintre de Corinne et de sainte Thérèse; Gérard, à qui la révolution de Juillet a rendu le signalé service de briser le tableau du sacre; Redouté, qui sait faire les roses mieux, que ne les faisait Dorât lui-même : oui, c'étaient bien eux tous les quatre. Picard, Fontaine, Gérard et Redouté. — Ils étaient les premiers en France à aimer, à comprendre, à applaudir Deburau.
Ce soir-là, ils avaient loué une loge d'avant-scène, la plus belle de la salle. On traverse le parterre et le dessous du théâtre; on baisse la tête, on monte six marches : — c'est là !
Les quatre amis se firent ouvrir la loge. L'ouvreuse était si triste qu'ils remarquèrent
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la tristesse de l'ouvreuse. « Qu'avez-vous donc, ma bonne, lui dit Picard ? )> L'ouvreuse répondit: « Hélas! Monsieur, M. Deburau nous quitte dans huit jours! w Et une grosse larme roulait dans ses yeux.
« Hum! hum! dit M. Picard, cela n'est peut-être pas malheureux ! Vous verrez qu'il aura reçu un ordre de début à la Comédie- Française. Je n'en suis pas fâché pour ma part -, tant pis pour le boulevard ! » En même temps il tirait sa lorgnette, qu'il apprêtait avec autant de soin que s'il eût été à l'Opéra.
L'ouvreuse, en sanglotant, apprit aux quatre amis stupéfaits que Deburau quittait le théâtre par misère, et qu'il allait se faire serrurier.
Et elle pleurait à fendre le cœur.
Picard la regarda, puis il regarda Deburau, et il fut tout entier à son héros, à son acteur. — S'il avait eu une autre Petite Ville à faire jouer à ce gaillard-là !
S'il avait eu à animer ce visage, à faire pétiller ce regard, à faire sourire ce grand farceur ! « C'est un homme qui a manqué à ma comédie, » pensait Picard.
Les autres regardaient aussi bouche béante, mais ils étaient tristes, comme on est triste la veille du jour où Ton perd ce' que l'on aime ! Le spectacle leur profita mal.
La nuit eût été bien triste pour eux sans la résolution qui leur vint tout à coup de faire une pension à Tartiste, jusqu^à ce que le public fût moins ingrat.
Pension. — Et cette pension fut de 9 francs par mois pour chaque tête. Quatre fois 9 francs pendant six mois ont sauvé à la France son grand comédien. Quel honorable argent que celui-là, Messieurs! L'argent de Picard, de Fontaine, de Gérard et de Redouté ! Les amateurs de médailles recherchent avec soin les petits écus de ce temps-là. Les plus rares sont empreints de vert-de-
gris; ce sont les petits écus qui ont séjourné le plus longtemps dans la poche de Deburau.
Inscrivons avec honneur, sur notre colonne votive, les noms de Picard, de Fontaine, de Gérard et de Redouté!
Charles Nodier. — Vint après eux, ou en même temps, le plus aimable écrivain de nos jours, homme d'un st3'le aussi pur que son âme; railleur bon enfant, qui n'a pas son pareil dans le monde des railleurs; malicieux censeur dont toutes les malices sont innocentes, Charles Nodier, Il a compris Deburau comme il a compris tant de choses qu'il a enseignées à la foule. Charles Nodier n'a jamais eu de sa vie qu'une loge louée à Tannée, c'est au théâtre de Deburau.
En ce moment Charles Nodier, aidé de Cruickshank, s'occupe de l'histoire de Polichinelle, en 4 tomes in-4°. Puisse-t-il nous pardonner, à nous indigne, cette histoire si
mesquine du grand acteur qu'il nous révéla un des premiers !
Nommerai-je toutes les gloires qui sont venues rendre hommage à cette gloire? Il faudrait nommer tout le Paris littéraire, tout le Paris artiste, tout le Paris actif qui sent, qui applaudit, qui aime l'art partout où il se trouve.
Charlet et Béranger. — J'ai vu, aux Funambules, Charlet à côté de Béranger; Charlet qui ressemble autant à Béranger que Béranger ressemble à Charlet ; tous les deux admiraient cette nature populaire dont ils sont si amoureux tous les deux.
J'ai vu M"^ Mars et M"'^ Georges, et jyjme Malibran, dans une loge, qui applaudissaient Deburau. La comédie, le drame, la passion, les trois grandes gloires des trois grandes scènes, qui se donnaient rendezvous à ce petit théâtre si misérable et si infect î C'était charmant à voir !
J'y ai vu rire un maréciial de France en petit costume, que Je ne veux pas nommer, de peur de rendre les autres maréchaux jaloux.
La peinture et la sculpture ont rivalisé d'etiorts pour célébrer cette gloire, reconnue par tous. Au dernier salon, parmi tant de barricades, de Libertés, non loin du Cromivell de Delaroche et de la Salle du bal de Roqueplan, sous le feu italien des tableaux de Robert, la foule s'arrêtait étonnée au dernier point devant le portrait de Deburau. Elle a tant d'intelligence et d'esprit, la foule !
Sun Portrait. — Ce portrait de Deburau était de M. Bouquet, à qui il a fait un nom.
Ce même portrait a été exécuté sur porcelaine par une jeune artiste de beaucoup de talent, M"^ Arsène Trouvé, qui en a reproduit toutes les nuances et les trois sortes de blanc avec beaucoup de lidciité et de bon heur.
2o6 DEBURAU
Enfin, après ces grands noms, si je puis placer le mien, moi aussi je serai trop heureux de m'attacher à cette gloire moderne, la seule gloire moderne qu'on ne conteste pas.
Illustrations proposées. — Je dois dire aussi , à Tannonce de cette histoire que voilà, toute la littérature s'est émue. Il n'est personne, vers ou prose, qui n'ait demandé à inscrire son nom dans ce temple de mémoire que nous élevions à notre artiste à si grands frais. — Les sonnets, les odes, les ballades, que sais-je? en latin, en espagnol, en italien, toutes les langues, me sont venus en foule : « Mettez ma ballade! imprimez mon sonnet ! » s'écriait-on de toutes parts. — On m'a même adressé une inscription en vers grecs, pleine de goût et d'esprit, et que je n'inscrirai pas ici, probablement parce que Deburau lui-même ne la comprendrait pas. Il ne faut chagriner personne.
Mon dessein, à moi, était aussi d'inscrire en tous petits caractères mon nom obscur sur la table d'airain où sont inscrits tous ces grands noms; mais, à présent que je compare le héros et l'historien, l'importance des faits et la faiblesse de l'histoire, inscrire mon nom à côté de ces noms-là, je n'ose plus et je me tais. Mieux vaut encore renoncer à la récompense de gloire que j'attendais pour mes travaux que de m'exposer au reproche de présomption.
Trop heureux si je mérite un regard, un sourire de mon héros!
Parallèle entre riiisîorien Gibbon et f auteur. — On dit que Gibbon, l'historien du Bas-Empire, quand il eut fini son histoire, le plus beau monument historique qu'il ait été donné d'élever à un historien sceptique, se sentit près de défaillir, tant il avait de joie au cœur de voir sa tâche accomplie! Il regarda longtemps son oeuvre gigantesque entassée
là devant lui, impatiente de s'élancer dans le monde. 11 contemplait son livre du regard et de Tclme; puis, n'en pouvant plus, il descendit dans son jardin sous le ciel étoile, se promenant de long en large et prêtant l'oreille, comme s'il eût entendu marcher derrière lui toutes ces armées de Barbares et de vieux Romains dont son histoire est pleine, toute cette décadence efféminée, tout cet avenir de fer. Si la nuit n'eût pas fini bientôt, si le silence des étoiles n'eût pas été interrompu par le joyeux matin, si les hommes ne l'avaient pas arraché à sa contemplation muette sur lui-même, lui rappelant par leur présence la misère et la vanité des plus belles choses, Gibbon serait mort ce so'r-là de vanité et d'orgueil.
Ainsi moi, l'historien du Bas-Empire dramatique, moi qui viens d'écrire la dernière ligne de mon histoire du théâtre ignoble, je me sens saisi de joie, vo3'ant enfin ma grande entreprise accomplie. Allons, mon page,
mon chapeau de paille et mon fusil de chasse! Allons, mes chiens! allons, la forêt silencieuse! Venez, toutes mes Joies, entourer votre maître Thistorien, votre maître qui vient d'écrire les Commentaires de Jean-Gasvard Deburau! Venez, mes fidèles : je veux avoir, moi aussi, mon moment d'orgueil, de vanité !
Hermières . — Mon moment d'orgueil et de vanité sous les vieux chênes de Tabbaye d'Hermières. Noble abbaye ! Le réfectoire est encore garni de larges dalles, les vastes cours regorgent de moissons comme autrefois, la chapelle est encore debout, abritant de son bois vermoulu les vieilles tombes aux inscriptions effacées. Regarde l'autre Gibbon qui se promène à ton ombre féconde, ma noble abbaye ! O vanité des gloires humaines ! cette chapelle élevée là, ces vieux arbres plantés là, ces vastes et joyeuses cellules, toute cette attitude monastique, tous ces vieux souvenirs
enterrés dans ces deux mille arpens de terre, tout cela pour qu'un jour je puisse venir achever en paix dans ces beaux lieux, au bord de ces eaux, sous ce beau ciel, la vie de l'histrion Deburau !
Conclusion. — Et toute cette vie de Tillustre Paillasse écrite avec tant de périls et d'orgueil, sans que mon héros m'en sache gré! Insouciant Bohémien, pendant que son historien est encore dans toute son extase, peut-être à Theure qu'il est est-il, lui, à Jouer avec les vieilles savates de la boutique dans la Mauvaise tête, ou bien encore est-il occupé sérieusement à marier pour la dix millième fois au moins, dans le Billet de mille francs^ Colombine avec le rival d'Arlequin!