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soumis qui Taimera d^égal à égal et qui ne se pliera pas à la minutieuse étiquette d'une cour? Mais je vous prie, si M^e de Montespan s'en va, quelle est la malheureuse qui la remplace ? )>
A cette question inattendue et pourtant si naturelle, M^^^de Maintenon parut accablée; elledevint froide et tremblante comme un accusé devant son juge : sans doute, sous le regard actif et pénétrant de son amie, elle vint à se rappeler que cette belle de Montespan, qu'elle supplantait aujourd'hui, avait commencé sa fortune, l'avait tirée delà misère, l'avait présentée au roi, l'avait défendue contre les répugnances, lui avait confié l'éducation de son enfant, et tant d'autres souvenirs que le remords attire en si grand nombre dans un cœur coupable d'une mauvaise action qu'on est souvent en peine de savoir d'où vous viennent à la fois tant de souvenirs.
A la fin, reprenant la parole et les yeux baissés :
« Cette malheureuse c'est moi, ma chère Ninon, et voilà le secret qui me pesait tant à te confier !
— Toi la maîtresse de Louis XIV ! toi succéder à Mme cle Montespan ! toi si régulière dans tes mœurs ! toi, toi, ma belle amie, renoncer à ton âge à tout ce qui a fait ta gloire ! toi, prendre ainsi le génie du combat au milieu de la journée ! et pour qui, je te le demande? pour un homme vieux et
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impotent, qui, après les premiers jours de votre union, te laissera là, déshonorée, comme il a laissé toutes ses maîtresses, sans que tu aies leurs illusions, ou ton amour, à donner pour excuse!
— Ah ! mon excellente amie, toi qui es habituée à parler en reine, que tu as peu compris cette puissance d'un roi qui se soumet à des prières, qui vous demande de faire son bonheur et qui, pour lever vos scrupules, vous propose de vous épouser en secret ?
— S'il t'épouse, reprit Ninon sans avoir le visage étonné, ce qu'attendait peut-être son amie, si le roi t'épouse, ma chère, je ne vois là qu'un malheur plus grand, puisqu'il est sans espoir. Était-ce donc pour cela, ma pauvre amie, que tu avais fait ton apprentissage chez notre bon et cher Scarron ?
— Scarron! ah! silence là-dessus, je te prie; voilà un nom que le roi ne veutdéjà plus entendre prononcer; je m'appelle chez lui M"ie d'Aubigné.
— A la bonne heure. Madame; mais il n'en est pas moins vrai que tes années les plus heureuses se sont passées chez Paul Scarron.
« C'était là un pauvre diable bien jovial et bien innocemment amoureux, ne songeant qu'à te plaire et à te faire des contes pour te divertir. Quoi donc ! parce qu'on veut le dépouiller de son nom
dans ta personne, ne te souvient-il plus que c'est pourtant lui qui t'a produite dans le monde, que c'est lui qui t\i fait connaître combien il y avait de ressources dans ton esprit et de qualités dans ton cœur?
« Ah! pauvre couronnée, si tu fais cette insigne folie, plus d'une fois dans ton palais doré, au milieu de tes courtisans, plus d'une fois tu regretteras cette longue salle tapissée de livres où ton époux nous donnait de si mauvais mais de si gais soupers, suppléant souvent au rôti qui manquait par une de ces bonnes histoires que tu nous racontais si bien.
— Ah! je te prie, ma bonne Ninon, ne me dis pas que je serai malheureuse ; songe donc ce que c'est que Versailles, ce que c'est que la France, ce que c'est que le roi, et, en un mot, tout ce que je vais être une fois que j'aurai épousé Louis XIV.
— Ah ! c'est justement parce que j'y songe que je te trouve malheureuse. N'as-tu donc pas vu que Versailles, depuis que le roi ne donne plus de fêtes, est le lieu du monde le plus triste et le plus empesé .'* Ne t'y trompe pas, ma chère, le roi et par conséquent tout Versailles tournent à la dévotion. Dans cette ville, si belle et si froide, dans ces palais de marbre, vastes, silencieux, on dirait que l'ennui a choisi son séjour.
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ce A peine ces allées si bien tenues sont-elles traversées de temps à autre par quelques antiques courtisans ou par quelques femmes sur le retour.
« Pour ce qui est du royaume, je m'imagine que tu auras de la peine à en venir à bout. Le grand règne du roi est passé. Le peuple commence à se sentir et à se trouver pauvre; il déteste les dragonnades de Louvois; il s'inquièie sur son avenir; il a hué naguère un long prologue d'opéra où le roi était métamorphosé en soleil.
« Quant au roi lui-même, je ne vois en lui que ce qu'il est réellement, un homme ennuyé, dégoûté de ce monde par les flatteurs ; un pauvre roi timoré et tremblant pour l'avenir ; enfin un corps vieilli, un cœur blasé, un souvenir perpétuel et fatigant de tout ce qu'il fut, qui ne lui permet pas de voir ce qu'il est. De bonne foi, que penses-tu devenir au milieu de tant d'ennui?
— Mais il me semble que tu fais le roi bien vieux, reprit M'^e Je Maintenon avecun air piqué.
— Tu devrais savoir, ma chère, qu'un roi, à vie égale, est bien plus tôt vieux qu'un autre homme. Ah! crois-moi, puisque tu me demandes conseil, ne va pas te mêler de gaieté de cœur à toutes les vieillesses de notre siècle ; regarde autour de toi, je te prie, comment dans ce temps tout a passé avec une effrayante rapidité ; ce grand siècle
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a été Paffaire d'un instant, un grand bruit tout d'un coup, après quoi un morne silence.
« Turenne est dans la retraite, le grand Condé soupe chez lui ou se promène à Chantilly; Despréaux, jadis si méchant, fait une épître à son jardinier; le bon La Fontaine s'amuse à des opéras et vient d'écrire une satire; Racine, depuis la chute de sa Phèdre et le succès de Pradon, s'est retiré dans sa tente ; il n'y a plus guère qu'un nommé Labruyère, que je ne connais pas, que personne ne connaît, qui occupe encore la ville et la cour ; nous sommes comme des arbrisseaux grandis dans une serre chaude ; restons donc à notre place et n'allons pas, à nos derniers jours, nous mêler aux vieilles intrigues des cours, pendant que nous avons encore tout notre mérite, l'amitié, l'amour, les plaisirs de la poésie ou les bons mots de la table.
ce Plutôt que de te faire reine avec Louis XIV, fais-toi reine avec moi. Viens, tu vivras avec tout ce qu'il y a de bon et d'honnête à Paris; viens, ma chère, tu verras ce que c'estque cette société à part que je me suis faite ; viens, je te rendrai le marquis de Villarceaux , que tu aimais tant et si prudemment sous ton premier mari ; viens, ma belle, viens, ma chère amie: c'est moi, c'est ton amie qui t'en prie; cesse de vouloir amuser les dernières années d'un
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libertin; reste avec moi, partage tout ce que j'ai, au nom du Ciel, puisque tu sais ce qu'il en est, ne te fais pas de nouveau Tesclave d'un vieux mari. «
Et comme M^^ de Maintenon ne se rendait pas :
« Ecoute-moi, s'écria Ninon en se levant sur son séant, écoute un aveu que Je n'ai fait à personne, que je ne ferais pas à toi-même s'il ne s'agissait pas de te sauver.
« J'étais la fille d'un pauvre musicien, j'avais à peine quinze ans quand, dans une matinée d'hiver, mon père et moi nous vîmes entrer dans notre pauvre demeure le favori, l'émissaire, le confesseur du terrible cardinal Richelieu. Le P. Joseph venait me chercher de la part de Son Excellence, et mon père tout tremblant m'ordonna de le suivre ; je le suivis.
0 II faisait si plein jour, le cardinal était si vieux, j'étais si enfant, que, si ce n'eût été ma répugnance à donner la main à un sale capucin, je me serais fait de cette visite une partie de plaisir.
« Enfin nous arrivâmes au Palais-Cardinal.
« Je traversai une haie de gardes et de mousquetaires, et tout à coup, dans une vaste salle, vis-à-vis d'une large table couverte de papiers, j'aperçus Richelieu, et je me trouvai en tête-à-tête avec lui.
« Ah! ma chère amie ! épargne-moi le reste!
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épargne-moi la douleur de te raconter le sangfroid d'un homme immolant à son plaisir d'un instant uHe innocente créature qu'il ne devait plus revoir.
« Pourtant Richelieu aussi était une grande puissance, une plus grande puissance que Louis XIV; mais de cet instant, me voyant si misérablement flétrie, je jurai de ne plus appartenir à un époux, je jurai une haine immortelle aux misérables qui vont cherchant au sein des plus honnêtes familles de quoi amuser leurs dernières années de débauche; et ce ne fut jamais sans un serrement de cœur que je vis tant de malheureuses qui, séduites par je ne sais quel aspect de grandeur ou de richesses, ont été perdre leur vie dans un misérable esclavage, pendant qu'elles pouvaient être heureuses et libres ailleurs. )>
Ainsi parla Ninon. Il y avait dans son discours tant d'émotion vraie et douloureuse que M.^^ de Maintenon, touchée de tant d'amitié, serra son amie dans ses bras et se prit à pleurer avec elle.
Bientôt, fatiguées de tant de secousses, elles s''endormirent, et le matin se séparèrent, ayant couché ensemble pour la dernière fois.
Vous savez ce que devint M^e de Maintenon, et comme pendant quinze ans elle fut, après le père Lachaise, la personne que le roi aima le mieux;
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VOUS savez aussi ce que fit Ninon de L^Enclos, le jour de son soixante-dixièmeanniversaire^ avec le jeune et frais abbé de Châteauneuf.
C^est à vous à présent à juger quelle fut la plus heureuse et par conséquent la plus sage de ces deux femmes.