ET NINON DE LENCLOS
rait-elle d^envie d'être informée une fois à coup sûr.
Mais, dans celte circonstance, Ninon avait trop d'esprit pour procéder par la méthode interrogante, la plus sotte des méthodes depuis qu'il y a des secrets sous le soleil. Ninon savait trop bien ce que c'est qu'un secret dans lequel une femme est compromise pour ne pas apporter dans cet éclaircissement tout ce qu'elle pouvait avoir d'indifférence et de froideur apparentes.
Elle parla donc très peu à son amie, et, après le premier bonsoir, elle parut tout occupée des minutieux apprêts de la simple toilette pour la nuit; ce fut avec la même vivacité qu'elle se délivra de ses longues dentelles, de sa poudre, de ses mouches , du peu de rouge qu'elle mettait alors pour obéir à la mode ; peut-être même cette femme charmante oublia-t-elle un instant le secret qu'elle allait découvrir, en voyant sa taille si svelte et si bien prise dégagée des larges et ridicules paniers qui en défiguraient les contours. En effet, pour une femme à cette époque, il y avait le soir une heure bien précieuse de simplicité et de grâce, pendant laquelle elle pouvait se féliciter à loisir de la blancheur de sa peau , de la souplesse de sa taille, de ses noirs et longs cheveux , en un mot, de toutes les beautés sans fard qu'elle était obligée malgré elle de déguiser le matin.
Cependant, plustimideou moins vive, M^e^l'Aubigné défaisait avec lenteur les modestes atours de la journée. Il y avait dans son action quelque chose de la pudeur d'une jeune fille dans le dortoir de son couvent, et, pour un œil exercé, il était facile, à la solennité de M^^ Scarron, de s'apercevoir qu'elle avait été Pépouse d\in homme vieux et impotent.
A la fin pourtant, les deux amies furent prêtes à se mettreaulit : Ninon s'y jeta la première, vive et légère comme toujours; son amie s^ plaça au contraire avec tant de circonspection et de timidité craintives qu'on eût dit que le bon Scarron était ressuscité; en même temps, se souvenant de ses longues prières du soir, la belle veuve se mit à les répéter tout bas, pendant que Ninon criait tout haut la seule prière qu'elle eût su de sa vie :
(( Mon Dieu ! faites de moi la femme que vous voudrez, pourvu que je sois un honnête homme ! »
Il n'y avait pas une heure que les deux belles amies étaient couchées, feignant toutes les deux de dormir profondément et ne dormant ni Pune ni l'autre, lorsque enfin la conversation commença, à peu près comme dans un conte des Mille et une Nuits.
« Dormez-vous donc si entièrement, ma chère Ninon, et ne voulez-vous pas m'adresser une
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parole de toute la nuit ? s'écria M"'^ de Maintenon avec un son de voix doux et faible, comme si en effet elle eût craint de troubler le sommeil de son amie.
— Je dors, répondit Ninon avec un de ces jolis bâillements qu'elle avait mis à la mode; je dors, ma belle amie, et entre nous il me semble que la nuit n'est faite que pour cela.
— C'est qu'en vérité, ma chère, ta chambre est si remplie de parfums et ces figures de Mignard sont si belles, ton lit est si doux, que toute cette atmosphère diabolique m'empêche absolument de fermer les yeux; j'aimerais mieux causer avec toi puisque je ne puis m'endormir !
— Voici, ma chère d'Aubigné, un véritable propos de janséniste. Eh ! dis-moi donc, je te prie, pourquoi la vie est faite s'il faut la passer sur un grabat? Puisque Mignard fait de jolies peintures, pourquoi M'^^ ^q L'Enclos n'en parerait-elle pas sa chambre ? et, s'il plaît au cygne de se dépouiller tous les ans de son duvet, pourquoi donc irais-je coucher sur la paille comme cette pauvre duchesse de La Vallière qui est morte si misérablement à la suite de ses austérités de carmélite?
— Pauvre et malheureuse femme ! quel est le moment de sa vie, ma chère Ninon, que tu lui envierais, si tu avais à le choisir?
— Moi, envier la vie de M"^*^ de La Vallière ! s'écria Ninon; ah! ma chère, vous me connaissez mal ! Pourtant, ajouta-t-elle après un moment de réflexion, ce dut être un beau moment pour cette jeune femme quand elle vit le roi soupirer pour elle et oublier à ses pieds les flatteries de ses courtisans.
— Oui certes, ce dut être un beau moment, reprit M'^^^ Je Maintenon. Te figures-tu, ma bonne Ninon, ce grand roi mettant aux pieds de sa maîtresse tout ce qu'il avait de gloire et de pouvoir? te figures-tu M'^i^de La Vallière présidant aux conseils d'État, voyant naître Trianon et Versailles , protégeant les lettres , les arts, et jetant partout la douce et salutaire influence de ses grâces et de ses attraits ?
— Et toi-même^ reprit M'i^de L'Enclos, te figurestu à ton tour cette malheureuse jeune femme abandonnée tout à coup par son royal amant? as-tu pensé aux cruelles douleurs de ce cœur aussi profondément blessé ?
(c Mme de La Vallière avait tout fait pour le roi : elle lui avait sacrifié sa vertu, ses préjugés, son avenir; elle s'était mise à ne vivre que pour
lui et parlui, et tout d'un coup Pauvre femme!
Je la vois encore prenant le voile !
a La chapelle était tendue de noir. M, de Condom
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venait de faire un de ces lugubres discours qui lui ont si fort réussi.
« Les beaux cheveux de sœur de la Miséricorde tombèrent impitoyablement sous le fatal ciseau, et de tant de vertus, de tant de beautés, il ne fut plus parlé qu'une fois, pour nous dire que tout cela était mort, couché sous la cendre et dans toutes les austérités d'une vie de pénitence et de repentir.
— Heureusement, ajouta M'^^^ Je Maintenon, que le roi n^est plus tel qu'il était alors, volage, inconstant, volontaire, tout occupé déplaisirs et de fêtes ; c'est aujourd'hui un homme grave et occupé, qui est hdèle pour peu qu'on prenne le soin de lui plaire et de Tintéresser.
— Ce n'est plus le même homme, j'en conviens, reprit Ninon; mais, si son cœur, est toujours le cœur d'un égoïste, je ne vois pas ce que le roi aurait gagné à perdre les grâces de la jeunesse : à tout prendre, je conçois bien l'amant de M"^^ Je La Vallière, jeune, beau, entouré de poésie et d'admiration, mais entre nous, ma chère, je ne conçois pas l'amant de M"^^ Je Montespan.
— M"ie de Montespan î reprit la belle janséniste; je vous assure, ma belle amie, que c'est elle que je ne conçois pas pour la maîtresse de Louis XIV : c'est une femme si brusque, si emportée, si des-
pote, quMl est bien difficile qu^avec elle le roi puisse être jamais heureux !
— Eh ! par mon saint patron, que voulez-vous donc que fasse M"ie de Montespan des dernières heures d'amour de notre vieux roi ? N'est-ce déjà pas assez qu'elle lui permette de Taimer? faudra-t-il encore qu'elle contrefasse sa nature pour lui plaire? Non, non, ma chère, il n'en doit pas être ainsi. Louis le Grand est un grand roi, j'en conviens, mais nous autres femmes n'avons-nous pas aussi notre royauté ? Dès que nous sommes aimées, tous ceux qui nous aiment ne sont-ils pas égaux devant nous ?
« En vérité, je ne vous comprends pas de blâmer M^'^^ de Montespan, la seule des maîtresses de Louis XIV qui ait compris sa dignité de femme. Pour moi qui vous parle, si le roi m'aimait, ce serait tant pis pour lui, et je ne me conduirais pas autrement que M^- de Montespan.
— Pourtant, je vous dirai entre nous, ma chère, que le roi ne veut plus d'elle, et que cette haute faveur où vous la voyez n'est que le commencement d'une longue et interminable disgrâce.
— Une disgrâce, ma chère! La disgrâce sera toute pour le roi ; que voulez-vous que M^e Je Montespan y perde, si ce n'est qu'elle changera ce maître vieux et despote contre un amant jeune et