‹ Œuvres diverses de Jules Janin (volume 5)Chapitre 32 sur 43 · DE MADAME DE GRIGNAN I · texte numérisé non relu

DE MADAME DE GRIGNAN I

cette immense colonne en réparation des injures faites à notre ambassadeur.

— Je vous assure, Madame la marquise, que cette statue est bien peu de chose ; c^est une drôlerie en terre cuite, moins haute de douze pouces que la statue de Pasquin, et le roi notre maître n\i pas beaucoup gagné de gloire à se faire élever à ses frais cette petite réparation. Mais, de grâce, Mesdames, permettez à un voyageur de vous faire quelques questions à son tour. Que fait-on à la cour, et que sont devenus tous nos amis?

— Le roi cherche une maîtresse, répondit vivement Miis de Montbazon avec un profond soupir.

— Sans compter qu^il en a déjà eu deux ou trois, répliqua non moins vivement la vieille Mi'^ de Chevreuse.

— Et que la première était une femme de chambre vieille et borgne, ajouta avec aigreur M"^'^ de Chevreuse, en se redressant sur son fauteuil avec un maintien raisonnablement mélangé de jalousie et de dédain.

— Et le Parlement? et Mgr le premier président? reprit le cardinal.

— Exilés pour crime de rébellion «, répondit toute la société, comme si rien n'était plus naturel.

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Pour le cardinal, il ne comprenait pas qu'on pût exiler le Parlement et surtout M. le Premier. 11 avait bien vu, il est vrai, le jeune Louis XIV entrer en bottes et le fouet à la main dans cette auguste assemblée, mais il n'admettait pas que cette première saillie de jeune homme pût se prolonger indéfiniment.

« Pourriez-vous me dire, ajouta-t-il après un instant, comment se nomme le ministre, aujourd'hui ?

— Un ministre! Il n'y en a plus aujourd'hui, moucher cardinal. C'est à peine si nous avions un surintendant il y a quelques jours; mais, au milieu d'une fête que ce pauvre F^ouquet lui donnait, le roi l'a fait arrêter; il esta la Bastille à l'instant où je vous parle, il est même menacé de 'perdre la tête pour avoir déplu au roi, car il n'a pour le défendre, dans tout le royaume, qu'un de ses secrétaires, nommé Pellisson, et un gentilhomme d'assez douteuse origine, nommé Jean de La Fontaine, à qui le surmtendant faisait une petite pension du temps de son pouvoir.

— Et il a fait une élégie là-dessus qui est belle comme un chapitre de Nicole^ ajouta M"^*^ de Sévigné avec cette admiration si expressive et si ornée qui faisait son plus grand charme.

^ — Une élégie ! Madame, mais je croyais qu'on

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ne faisait en pareille circonstance qu'une ballade ou un rondeau à la manière de M. de Benserade ou de riiôtel de Rambouillet.

— Mais d'où venez-vous donc, monsieur le Coadjuteur ? reprit M^e de Chevreuse : il y a beau temps que Thôtel de Rambouillet n'existe plus. Croiriez- vous bien qu'un histrion nommé Molière, le fils d'un tapissier, a osé mettre les précieuses sur la scène, et qu'il a fait rire à nos dépens tous les gens à quinze sous ?

« C'est la vérité tout comme je vous le dis; nous sommes à présent des Cathos et desMadelons; et pour le récompenser, le roi a permis à Fauteur de cette comédie de faire son lit trois fois par an ; on dit même qu'il n'y a pas huit jours, il a partagé son en-cas avec lui.

— En ce cas-là. Madame, il faut que M. Scudéry soit mort et enterré depuis longtemps?

— Scudéry! reprit M^e de Chevreuse, plût à Dieu qu'il fût mort, ce grand poète! il n'aurait pas été outragé publiquement par M. Despréaux, une espèce de Molière en satires, qui s'est mis de son plein gré à attaquer tous nos grands auteurs.

— 11 a attaqué jusqu'à Chapelain, reprit Mn^^de Montbazon.

— En vérité? répliqua le cardinal; il a attaqué Chapelain?

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— Oui, Monseigneur, il a attaqué Chapelain, reprit MlledeChevreuse; et il fera si bien que nous n'aurons peut-être que dix-huit chants de la Puce! le !

— C'est un grave désordre, ajouta la vieille M"ie de Chevreuse; cette rage de satires se répand partout, et il n'y a pas jusqu'à M. Biaise de Pascal qui n'ait calomnié dans ses livres les RR. PP.de la Compagnie de Jésus pour faire plaisir à messieurs de Port-Royal des Champs.

— Ah ! Madame, ne dites pas de mal, je vous en prie, du grand M. Arnauld et de M. Nicole ! » s'écria M'"° de Sévigné, contenant à peine son jansénisme bien prononcé.

A toutes ces choses le cardinal ne comprenait rien.

La société du XV II^ siècle, ses mœurs, ses lois, sa politique, sa cour, avaient si subitement changé en vingt-quatre heures, qu\in homme qui revenait de Rome et qui avait été obligé d'y vivre dans la retraite devait sans contredit ne rien reconnaître dans une ville qu'il avait quittée encore toute tremblante sous un cardinal-ministre, et aussi entêtée des sermons de ses jésuites que des sonnets de ses poètes.

En ceci le grand Corneille n'avait pas eu d'influence directe. Corneille, avec le Cid et les Ho-

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