DE MADAMK DE GRIGNAN
races^ n'avait fait qu'indiquer une route nouvelle à la langue française, mais il était venu trop tôt pour pouvoir se mettre à la tête de cette langue; de même que Bossuet vint trop tard pour se faire souverain pontife.
D'ailleurs, le cardinal de Retz était plutôt un homme politique qu'un homme littéraire; s'il fut écrivain, il le fut à la manière de César, et écrivit naïvement à force d'inspiration et de souvenirs; il avait trop bien vu les choses, pour avoir besoin d'art à les raconter, et, comme tout le reste de cette France latine qui avait été obligé de passer à travers la Sorbonne pour s'instruire, M. de Retz ne connaissait dans le monde d'autre littérature que les littératures grecque et latine; et son incrédulité fut grande quand on lui parla de Molière, de La Fontaine, de Despréaux, comme des beaux génies qui avaient remplacé les quarante premiers immortels fondés par Richelieu.
Dès cet instant le cardinal comprit que son rôle politique était fini à tout jamais, puisque la littérature de son temps était changée. Que lui auraitil servi, en effet, de vouloir parodier encore les émeutes populaires des Gracques ou même la conjuration de Catilina dans une ville qui ne savait déjà plus assez de latin pour comprendre la parodie?
Le parti du coadjuteur fut bientôt pris.
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Se rappelant à la fin pourquoi il était venu dans la maison où il se trouvait, il se leva de son siège et se mit à parcourir Tappartement avec le soin minutieux d'un homme qui Tétudie avant de rhabiter. Les autres personnages le suivaient avec inquiétude; et quand le prélat s'écria, tout comme en se parlant à lui-même : Mon prie-Dieu sera fort bien à cette place, le dernier espoir de M^e de Longueville s'évanouit; elle venait d'entendre le dernier écho de la Fronde, de ces temps où elle avait été reine absolue.
Alors la société s'écoula sans rien dire, M°"^ de Montbazon avait trouvé l'appartement trop mesquin pour elle ; les livres de M"e de Chevreuse, qui possédait tous les romans de La Calprenède, n'auraient pu y tenir, et d'ailleurs M"'^ de Sévigné, enchantée du cardinal, comme si elle eût été de son diocèse, faisait déjà des plans sur son hôte qui ferait si bien sa partie d'échecs avec l'abbé de Coulanges, sans compter qu'elle aurait une longue lettre à écrire à sa fille à ce propos-ci ; aussi l'aimable marquise, avec une foule d'aimables attentions, marchait devant M. le cardinal, pendant que la duchesse de Longueville le suivait tristement et les yeux baissés.
Arrivé à la chambre à coucher, le coadjuteur remarqua encore un changement dans les habi-
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tudes de cet appartement^ dont le style était si sévère autrefois.
Déjà les glaces étaient moins hautes, les fauteuils s'étaient rétrécis de moitié, les cheminées n'auraient plus contenu que dix personnes , et il y avait dans tout le reste de Tappartement un air si riant et si jeune, une apparence même si frivole que le cardinal ne put s'empêcher de se retourner vers M™^ de Longueville avec un regard plein de regret et de douleur.
La duchesse comprit ce regard ; il la reportait au milieu du vaste appartement où le soir elle recevait les chefs de la Fronde, relevant leur courage abattu, ou modifiant leur enthousiasme et les gouvernant à son gré, comme une reine ferait de simples sujets.
Le cardinal se rappelait ces délicieuses soirées de politique et d'amour, ces succès d'église-et de corps de garde, ces acclamations du peuple, ces flatteries de la cour, cette puissance perdue du rochet de cardinal, dont Mazarin avait été le dernier héros. Il n'y avait pas longtemps que toutes ces scènes s'étaient passées, et pourtant on s'en souvenait à peine.
Du pouvoir ministériel, la France tombait sous le pouvoir royal ; de l'influence de l'église, elle passait sous l'influence de la cour; c'était un des-
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potisme pour un autre, il est vrai, mais un despotisme plus élégant, plus sage, plus français et surtout plus voisin de ce pouvoir mitigé du peuple et des rois, tel que le rêvait déjà le jeune abbé de Fénélon.
Ce fut la dernière fois que le cardinal de Retz et la duchesse de Longueville se rencontrèrent ; la duchesse, selon Tusage de cette époque encore mystique, ne trouvant pas d'appartement qui pût lui convenir, fut s'ensevelir dans un couvent de jansénistes: la piéié de la belle duchesse était encore de l'opposition.
Pour M'"*^ de Montbazon, elle alla retrouver en Angleterre la duchesse Hortense, qui un instant avait pensé être reine de France, et qui se consolait avec Saint-Evremond de n'être que la maîtresse de Charles IL
M. de La Rochefoucauld était trop grand seigneur pour s'exiler de la cour, et plus tard il lui fut permis dV rentrer.
Quant au héros de mon conte, il se trouva encore assez riche pour louer l'appartement de M"ie de Grignan; et là-, dans une solitude peuplée par M"^^ de Sévignéet ses amis, il s'occupa à écrire ses Mémoires^ à prendre du café et à lire Racine, malgré la niauvaise opinion de son aimable hôtesse pjur Racine et le café.
jean-jacqup:s rousseau