LA QUÊTEUSE
— Savez-vous ce que c'est qu'un enfant trouvé? m'écriai-je violemment.
— Pas encore, me répondit-elle.
— Allez rapprendre, Madame; et alors, en passant par le chemin de Thôpital, pauvre, fanée, tremblante, couverte de honte, revenez ici, appelez mon valet, parlez-lui de Chariot, et je ferai Taumône à votre enfant. »
Elle sortit lentement, regardant sa bourse avec regret, jetant un coupd'œil satisfait sur ma psyché, puis un autre sur moi-même qui s'efforçait d'être méprisant, qui n'était rien, pas même colère : la colère est la dernière des vertus qui veulent du cœur.
Quand elle fut sortie, j'eus du regret de Pavoir ainsi reçue pour la première fois. Un dur refus à sa première demande! Mais il y avait trop de coquetterie dans sa prière, trop de vanité dans son aumône; d'ailleurs, pas un mot de Chariot! Charlot, pas un souvenir pour toi ! Froide et vaine, égoïste et ingrate, et pourtant si jolie ! « Je saurai ce que tu deviendras, me dis-je en moi-même; je m'attacherai à tes pas comme ton ombre, je te suivrai dans ta vie, qui doit être courte ! Malheureuse fille, déjà assez méprisée pour être devenue riche tout d'un coup! Cette fortune ne peut durer longtemps, le caprice d'un homme t'a enrichie, un
autre caprice doit te replonger dans le néant. » Et je repassai en moi-même l'histoire de la plupart des jeunes filles que le sort fait naître dans une basse condition pour servir de jouet à quelques riches de la terre, qui s'en arrangent comme d'un beau cheval et s'en défont aussi facilement.
Après quoi j'en revenais à ma théorie, qui me paraissait plus plausible que jamais, savoir que la plus malheureuse créature de la terre, c'est la femme! D'abord, enfant, elle végète et s'ennuie; à dix-huit ans mille hommages^ un amant qu'elle aime et qui la bat; à vingt ans deux amants qu'elle trompe et qui sont prêts à en mourir; trois ans plus tard, un imbécile qu'elle ruine, un vieillard qui la paye avec avarice, une première ride côtoyant légèrement les contours de la bouche, des cheveux qui tombent, un profond désespoir; sa jeunesse est perdue, perdue comme un rêve, perdue et traînant après elle de banales amours et des remords; de la misère ensuite, et enfin de l'infamie; pour tout refuge une borne ou quelques coulisses de mélodrame. J'en ai vu de ces femmes qui, pour vivre, se faisaient casser des pierres sur le ventre et qui avaient été charmantes; d'autres épousaient des espions. J'en sais une qui a consenti à devenir la femme légitime d'un censeur, d'un vil et infâme censeur, dont l'index et le
LA QUETEUSE.
pouce étaient encore tout rougis du ciseau ! Etaitce, je vous prie, la peine d^être belle? Pourtant c'est un don si rare que la beauté ; il y a dans ce seul mot tant de bonheur et d^amour, tantd^obéissance et de respect ; mais pour cela il faut savoir se connaître, il faut s'estimer un peu, il faut avoir une âme. Hélas! si j^en avais la force, j^aurais à ce sujet une lamentable histoire à vous conter !