‹ Œuvres diverses de Jules JaninChapitre 49 sur 87 · LA QUÊTEUSE · texte numérisé non relu

LA QUÊTEUSE

Monsieur, c'est une dame.

(Madeleine.)

E me représentai à moi-même que je faisais dans l'horreur des progrès trop rapides ;

Que ce n'était pas ainsi que procédaient les anciens maîtres en fait de douleur; qu^ Œdipe sur le mont Cithéron, Didon^ la Mort d'Hector et le vieux Priam aux genoux d'Achille auraient dû me suffire; que la douleur morale était autrement puissante en émotions vives et fortes que la douleur physique; qu'enfin l'opération de la pierre ou le trépan n'arrivaient jamais à faire un drame, et je résolus d'être plus gai à l'avenir.

Mais bientôt je revenais à mon étude favorite.

6o L^ANE MORT.

Nous étions dans une société trop égoïste pour que les malheurs d'autrui nous pussent toucher; la pitié nous trouvait aussi insensibles que Tégoisme; se contenter aujourd'hui des passions de l'ancien monde poétique, c'étaitse rayer du nombre des vivants dans une société qui, lasse de demander des émotions aux héros de Phistoire, n'a rien trouvé de mieux, pour se distraire, que des forçats et des bourreaux. J'en revenais toujours à mon premier calcul.

Il est vrai que, grâce à ces acres douleurs, je ne pleurerais pas, me disais-je en gémissant ; moi si jeune renoncer à la volupté des larmes! Comprenez-vous ce malheur? Pas une émotion au dehors, tout au dedans, comme un poids qui oppresse le cœuri Un homme mourant de soif, qui tient à la main une bouteille pleine d'un bienfaisant liquide, et cette bouteille qui ne lui donne pas une goutte pour se rafraîchir parce qu'elle est trop pleine !

Et puis je voulais savoir ce que deviendrait l'héroïne de mon livre.

Elle était devenue grande dame; grande dame, elle s'était faite dame de charité pour être quelque chose, et à toutes les belles fêtes je la voyais précédée du suisse en large baudrier, tenant dans sa main blanche, ornée de diamants, un sac de velours

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violet, appelant par un sourire la vaniteuse charité des hommes, par un salut la mesquine charité des femmes. Un matin elle entra chez moi pour quêter, heureusement j'étais seul.

Il était deux heures, un ardent soleil d'été dévorait le côté de ma rue; mes volets étaient fermés, j'avais sur ma table un charmant bouquet de roses, mon appartement était frais et brillant, éclairé seulement par un joyeux rayon de soleil qui, vainqueur de tous les obstacles, bleu et blanc comme mes rideaux, allait justement prendre ses ébats sur une délicieuse tête de Madone qu'on dirait échappée au pinceau de Raphaël. Elle entra donc, cette jeune beauté ; elle était seule, elle était parée, elle agita l'air embaumé de mon salon, et sur sa tête émue je retrouvai le vif incarnat que je lui avais vu d'abord. Je fus empressé et tendre auprès d'elle. Elle, qui n'avait pas fait attention à moi, homme de la foule, venait aujourd'hui chez moi, à une heure aussi indue que si c'eût été le soir; elle était assise là, à côté de moi, me regardant enfin , m'adressant la parole , là pour moi; j'oubliai un instant tout ce que je savais d'elle pour ne plus me souvenir que d'elle et de Chariot.

« Vous venez donc enfin me voir, ma jeune Henriette, lui dis-je en la faisant asseoir, comme

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un homme qui parle à une vieille connaissance, ou encore comme un homme qui sait à qui il parle et qui débute sans façon.

— Henriette! reprit-elle; vous savez mon nom de baptême?

— Et Chariot, Henriette? Savez '•vous ce qu'il est devenu, Chariot?

— Chariot ! » Et elle me regardait, soit qu^elle cherchât à s^expliquer si elle me connaissait, soit qu'elle fît semblant de ne pas se souvenir de Charlot : cet oubli me fendit le cœur.

« Oui, Chariot, repris-je plus ému, Chariot, que vous aimiez tant, que vous embrassiez avec tant de transport; Chariot, le bon Chariot, sur lequel vous galopiez dans la plaine de Vanves; Chariot qui vous a fait perdre un jour votre chapeau de paille. Chariot qui portait le fumier de monsieur votre père. Chariot que j'ai vu !... »

Elle tira un petit souvenir en maroquin avec les coins en or, et sans me répondre : « Je quête pour les enfants trouvés ; combien donnez-vous? me ditelle.

— Rien.

— Je vous en prie, donnez-leur pour l'amour de moi; à la dernière quête j'ai eu cent vingt francs de plus que M'"" de ***; je serais désolée d'être vaincue par elle aujourd'hui.

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