TRAITÉ DE LA LAIDEUR MORALE
Oh! horrible! horrible! horrible!
(Hamlet.)
EPENDANT, sans Ic vouloîr, je venais de faire une importante découverte : je ^venais d'apprendre que, même dans Phorreur, la nature morale était au moins Pégale de la nature physique ; que la lèpre du cœur était aussi hideuse que toute autre, et que, puisqu''il nous fallait de Fhorreur à toute force, c^eût peutêtre été chose sage de ne pas s'arrêter à des tortures corporelles. Désormais, là était le problème que je devais chercher; désormais, je devais être froissé entre ces deux criminelles natures. Malheureux que j'étais ! cette science me coûtait cher : elle me coûtait ma gaieté, mon repos, mon bonheur ; d'une
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question presque littéraire elle avait fait d'abord une question d^amour, puis enfin elle faisait une question de cour d^assises. Jetais trop avancé pour reculer; j'étais comme un homme qui a commencé une collection d'insectes, et qui pour la compléter se voit forcé d'adopter les plus hideux. D'ailleurs, cette étude triste et cruelle devait, selon moi, me conduire plus sûrement à la connais^nce des hommes que tous les livres des moralistes. On a fait beaucoup de traités sur la nature morale qui ne prouvent rien; on s'est arrêté à d'insignifiantes apparences, quand on aurait dû creuser jusqu'au tuf. Que me font vos mœurs de salon dans une société qui ne vivrait pas un jour si elle perdait ses mouchards, ses geôliers, ses bourreaux, ses maisons de loterie et de débauche, ses cabarets et ses spectacles ? Ces agents principaux de l'action sociale, il entrait dans mon plan de les connaître, d'autant plus que par leur moyen je devais échapper un instant à ces tortures du monde physique dont je m'étais occupé jusqu'alors.
Je me mis donc à étudier ces héros de mon histoire; j'en ai vu de toutes les espèces. J'ai étudié l'espionnage en grand chez les hôteliers, chez les grands seigneurs, chez toutes nos femmes à la mode; l'espionnage en petit, dans les cabarets, sur les places publiques, aux carrefours; et je n'ai