TRAITA DE LA LAIDEUR MORALE. "^S
jamais été plus surpris que de voir ces gens-là être pères de famille, sourire à leurs femmes, caresser leurs enfants, avoir des amis qui n'étaient pas de leur espèce et qui venaient dîner chez eux: un bon bourgeois n'eût pas mieux fait.
Un jour, au petit cabinet de la rue Sainte- Anne, je vis entrer un homme en guenilles, affreux à voir : sa barbe était longue, ses cheveux en désordre, toute sa personne était souillée; l'instant d'après je l'en vis sortir décemment vêtu, la poitrine chargée des croix de deux légions, une figure vénérable, et il allait dîner chez un magistrat.
Cette transformation si subite me fit peur, et je pensai en tremblant que c'était peut-être ainsi que les deux extrêmes se touchaient.
J'ai vu un employé subalterne des jeux publics qui, après avoir toute la nuit contemplé d'un œil sec la ruine et le désespoir de plusieurs familles, rentrait le matin à sa demeure, et donnait son manteau à un pauvre transi de froid.
Ce juste milieu entre le vice et la vertu, entre la cruauté et la pitié, m'épouvanta plus encore que l'extrémité de la rue Sainte-Anne.
J'ai vu une femme de loterie, jeune et jolie, assise à son comptoir à côté d'un beau jeune homme et écouter tranquillement ses propos d'amour, pendant que d'un air indifférent elle vendait à de
pauvres ouvriers un papier infâme qui devait combler leur misère.
Cet amour, en présence d'une roue de fortune, me fit soulever le cœur.
J'ai vu un censeur se mettre à son échafaud, retranchant sans pitié une pensée d'homme, comme s'il ne s'agissait que de sa tête; un homme ivre et ignoble qui mutilait une opinion comme un bon soldat qui se battrait contre un ennemi.
Dans toutes ces ordures sociales, je n'ai rien vu de plus hideux qu'un censeur.