LE RETOUR
Vraiment!
la fin Je sortis de ce lieu fatal : arrivé à la porte, je remontai dans ma voiture, un cabriolet de campagnard assez laid, mais large et commode, et mon conducteur attendait encore Tordre du départ, quand tout à coup, vers le milieu de la rue de la Santé, tout au coin et sur le bord des boues éternelles qui Tencombrent, je découvris quelque chose de blanc et de glacé, qui semblait attendre un moyen de se retirer de cette fâcheuse situation. Mon parti fut bientôt pris : ce Donne-moi ton carrick et ton chapeau, monte derrière », dis- je à Gauthier, et, m^enfonçant dans le carrick galonné, me couvrant les yeux du vaste
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chapeau , je m'aventurai en véritable cocher de fiacre vers ces deux femmes.
C'était Henriette et, à côté d'elle, cette jeune et honnête femme dont la décence et la douleur m'avaient frappé. Guéries en même temps toutes les deux, elles avaient été jetées toutes les deux à la porte, à demi nues, mortes de froid, l'une n'ayant pas d'asile, l'autre ne sachant comment se rendre dans le sien.
Je descendis: «Voulez-vous monter. Mesdames?» leur dis-je. A peine eus-je parlé qu'Henriette avait pris sa place sans se faire autrement prier.
« Je n'ose pas. Monsieur, me répond l'autre femme, mon mari demeure bien loin, et je doute que vous soyez payé ! » En même temps elle se cachait de son mieux sous un châle noir, le seul de ses effets qu'elle n'eût pas donné à ses compagnes d'infortune; et elle s^asseyait sur la borne, les pieds dans de vieilles pantoufles qui prenaient l'eau de toutes parts.
« Montez toujours. Madame, lui rcpondis^je le fouet à la main, vous me payerez quand vous voudrez. » Et je me plaçai entre elles deux; au même instant une foule de filles sortaient aussi de l'hôpital. La plupart étaient reçues avec transport par des hommes à figures équivoques; le cabaret voisin retentissait de cris de joie; les fiacres se rem-
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plissaient, et dans la foule quelques vieilles femmes à Tair ignoble venaient reprendre leurs captives, de pauvres filles qu^elles avaient achetées au pays de Caux, jeunes et vierges, et qui n'avaient pas fini leur temps.
« Où allons-nous. Madame? » demandai-je en m'adressant d'abord à la jeune femme.
Elle était si troublée qu'elle m'entendait à peine. Elle demeurait près de la Bastille ! Nous avancions, et à chaque rue nouvelle elle devenait plus triste. J'en -fis la remarque, et, allant au pas : « Qu'avezvous donc, pauvre jeune femme, et pourquoi tremblez-vous si fort? — Hélas! me dit-elle, mon mari, comment va-t-il me recevoir? comment me pardonnera-t-il tout le mal qu'il m'a fait? « Et je la regardai pâle et livide; sur son visage, des traces de souffrances, de la douleur et de la faim. « Ayez bon courage, lui disais-je, et nous passions sous l'arcade de l'Hôtel de ville. — Bon courage ! j'en ai eu grand besoin depuis que j'existe ! Malheureuse ! un an de torture et de prison pour un mois de mariage! « Et nous avancions toujours. Nous arrivâmes à la porte. J'arrêtai mon cheval; cependant la jeune femme ne disait rien, j'attendais qu'elle parlât; je lui laissai le temps de se remettre de son mieux. Quant à Henriette, transie de froid, elle avait caché sa tête sous le dernier collet de
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mon carrick, elle avait mis ses deux mains sur mes genoux, épuisée de fatigue et de douleur.
A la fin je dis à la jeune dame : « Voulez-vous que je vous accompagne jusqu'à votre mari? » Elle me jeta un regard languissant, mais plein de reconnaissance. Alors je soulevai la tête d'Henriette, je la relevai avec précaution et j'ouvris la portière; Pair frappa sur la tête de la fille endormie, le froid la saisit, elle ouvrit les yeux et prononça quelques mots et une plainte vague et sans suite. La jeune femme était déjà sur le seuil de la porte. Sans rien dire elle ôta le châle noir qui couvrait ses épaules; j'en entourai les épaules d'Henriette qui luttait encore contre le sommeil. Gauthier tenait la bride de mon cheval.
La malheureuse femme montait, s'appuyant sur mon bras; la maison était calme, propre, froide, aussi correcte qu'une maison d'usurier. Nous nous arrêtâmes au second étage; nous frappons; une voix répondit: « Entrez. » J'ouvris la porte, la jeune femme était pâle comme la mort; son beau sein, qui n'était plus voilé, était haletant, j'entrai le premier; un homme entouré de cartons verts et de papiers nous reçut; il accueillit sa femme comme s'il l'eût vue la veille : pas un mot d'intérêt, pas un sourire; un baiser qui me fit peur, car cet homme avait les yeux rouges, ses cheveux tom-