‹ Œuvres diverses de Jules JaninChapitre 71 sur 87 · LE CACHOT · texte numérisé non relu

LE CACHOT

Des pleurs et des grincements de dents. [Evangile.)

UAND j'entendis cet arrêt, je pensai en moi-même que j'avais enfin trouvé la solution du problème que je cherchais; encore un peu de courage, et Fhorreur était à bout. Je résolus de me roidir contre la fin du drame, d'assister à Texpiation de cette vie si malheureusement employée. La victime n'intéressait plus que moi dans le monde; je voulus la revoir encore, et Sylvio, grâce à ses liaisons avec le commissaiic, m'introduisit dans cette vaste prison dont les plus heureuses habitantes sont condamnées aux galères, véritable supplice bâtard, aussi horrible, quoique moins en évidence, que les tortures des bagnes de Brest et de Toulon. Là j'entendis des gémisse-

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ments et des cris de joie, des blasphèmes et des prières ; je vis de la rage et des larmes : mais tous ces faits généraux m'intéressaient fort peu; je n'en voulais qu'à une femme, à une seule; il m^importait de découvrir son cachot, je le découvris : il était enfoncé profondément dans la terre, à Pangle d'une cour abandonnée. A Pentrée du soupirail, un banc vermoulu et recouvert d^une mousse épaisse comme un beau tapis vert me permettait de m'asseoir et de plonger dans le cachot sans être aperçu. Je connais ce banc comme je connais la maison paternelle; je vivrais mille ans, que je pourrais le décrire encore. Le temps et la mauvaise saison l'avaient creusé à moitié ; à son extrémité, du côté du soupirail, il offrait dans le milieu une large fente dans laquelle je pouvais placer ma tête sans projeter d'ombre dans le cachot, sans avoir peur d'être aperçu; des journées entières j'étais couché sur ce banc; cette cour entourée de fortes murailles était devenue mon domaine : à force de protections j'étais presque guichetier surnuméraire, et chaque jour je pouvais à mon gré étudier les moindres mouvements de ma captive. Cette étude était douloureuse. Ces murs humides, cette lumière douteuse, cette paille en lambeaux, et sur cette paille une jeune femme sans autre espoir que la Cour de cassation ! Comment

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aurais-je pu conserver ma colère en présence d'un si lamentable tableau? Le matin j'assistais à son lever : le premier rayon de soleil qui tombait d'aplomb sur son lit la réveillait; ses yeux s'ouvraient précipitamment et effrayés ; puis elle se levait sur son séant, et restait pensive; plus tard elle était debout, ramassant la paille éparse çà et là, approchant sa cruche de sa bouche, se livrant aux soins attentifs d'une propreté minutieuse, arrangeasses longs cheveux, faisant durer autant que possible cette occupation importante, car elle y était tout âme; et quand tout était fini, quand elle n'avait plus une épingle à mettre, plus un ruban à attacher, ses bras retombaient lentement le long de son corps, et elle avait l'air de ne plus penser à rien.

Puis le geôlier lui apportait du pain noir et de la soupe chaude dans une épaisse gamelle de bois où nageait une cuiller d'étain. La gamelle était posée sur la terre ; la condamnée s'agenouillait, et la tête penchée, elle en respirait la bienfaisante vapeur; ses deux mains la tenaient embrassée et se coloraient légèrement à sa chaleur pénétrante; et quand elle s'était emparée de sa soupe partons les sens, elle la dévorait en un clin d'œil pour se dédommager d'avoir attendu si longtemps. Le soir h^ elle mangeait lentement son pain noir, levant les

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yeux vers le soupirail où la nuit commençait à descendre sur les quatre heures, et, pensant déjà à la longueur de cette nuit nouvelle, elle restait dans une extase pénible, les yeux mouillés de pleurs, la bouche à moitié pleine, et laissant tomber sur la terre humide le reste de son pain.

Un jour qu'il faisait chaud et que la large toile d'araignée suspendue au plafond brillait de feux rouges et violets, pendant que l'insecte joyeux parcourait son ouvrage dans tous les sens, multipliant à l'infini ses fils si déliés, la jeune captive se mit à chanter. D'abord elle fredonna son air tout bas; elle chanta plus haut ensuite; elle y mit enfin toute sa voix : estait un air insignifiant, un air de bravoure, une bonne fortune de chanteur de carrefour aux sons ambigus de l'orgue; mais elle lui donnait une expression indéfinissable; et moi, couché sur mon banc, je recevais ces chants tout tremblant: c'était le sourire d'un jeune homme blessé à mort, et qui tombe comme s'il devait se relever et se venger Pinstant d'après.

Une autre fois, elle était joyeuse, elle riait aux éclats; puis, sur un morceau de laine, sur sa couverture trouée, elle frottait je ne sais quoi, mais elle le frottait avec une persévérance et une activité incroyables. Tantôt elle restait un quart d'heure entier sans examiner le progrès du frottement; tan-

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tôt au contraire elle considérait son morceau de métal à chaque minute : il s'agissait de le rendre luisant et poli, de le débarrasser de la rouille qui le chargeait, et elle n^en venait pas à bout ; elle s^impatientait, s'épuisait, se décourageait, se remettait au travail, quand tout à coup elle poussa un cri de joie : c'était un bouton de métal dérobé à son geôlier, et elle lui avait donné assez de poli et de brillant pour qu'il pût lui servir de miroir.

D'abord elle fut heureuse : il y avait si longtemps qu'elle ne s'était vue ! Mais bientôt elle redevint triste : cette figure n'était plus la sienne ! ce n'était ni ses yeux si vifs, ni sa blanche peau, ni ses lèvres roses; ce n'était plus elle! L'instant d'après, elle se regardait encore, elle avait réfléchi que ce miroir était menteur, que ce métal tout rond allongeait son visage, que cette glace jaune le décolorait, que ce faux jour la rendait moins blanche ; alors elle se reportait aux beaux jours de sa beauté; ses souvenirs les embellissaient encore, un sourire faisait le reste.

Au momentOLi elle se souriaitainsi à elle-même, son geôlier entra.

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