‹ Œuvres diverses de Jules JaninChapitre 86 sur 87 · FIN · texte numérisé non relu

FIN

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L'auteur qui tressaillait, dit-il, au souvenir de ce voile vert, n'a pas résisté au désir d'en écrire plus tard le récit. 11 l'a intercalé dans une des dernières éditions de son œuvre favorite, en le faisant précéder de Fénumération de quelques-uns des objets les plus précieux de son trésor sentimental, et qui se trouve seulement à l'état d'indication sommaire dans les premières éditions. Nous reproduisons ici ce petit tableau si vif et si finement tracé. On le lira avec d'autant plus d'intérêt que l'auteur a semblé regretter, lors du premier jet de sa composition, de passer sous silence ce qui se rapporte à l'anneau de la fiancée, -au gant brodé d'Anna, au poignard de Louise, à la pantoufle de Lucy, et enfin au voile de Pauline, — son cher petit voile vert.

Jules Janin attachait un grand prix à cette pure et naïve impression de sa jeunesse. Il lui est arrivé quelquefois d'en parler, et au doux et mélancolique sourire que cette pensée amenait encore sur ses lèvres, après tant

d'années écoulées, on pouvait aisément pressentir qu'elle naissait d'une émotion facile à réveiller, mais dont il ne lui convenait pas de révéler le secret.

Voici ce passage, que nous aurions été tentés de mettre à sa véritable place, au chapitre IX, si nous n'en avions été empêchés par la règle que nous nous sommes imposée de n'admettre, dans cette collection des Œuvres diverses, que le texte exact des publications originales.

Toutes ces douces reliques sont précieusement rangées dans le coffre-fort de mes souvenirs, par ordre de dates et d'amours. Ce sont des lettres d'une grosse écriture ou bien si finement écrites que, Pamour passé, on ne saurait les lire qu'à la loupe. Ce sont des cheveux bruns ou noirs, encore chargés d'un léger parfum. Ce sont des bagues d'or ou d'argent qui portent avec elles une heure et un jour, une date incomplète; mais le moyen de croire jamais que nous oublierons même l'année de ces éternelles amours? Ce sont des portraits effacés, des fleurs desséchées, toutes sortes de frivolités, d'oublis, de mensonges, de serments, de bonheurs, de promesses, toutes sortes de noms.

Eh bien, telle est la toute-puissance des souvenirs du cœur, que tous les bonheurs, toutes les joies, tous les transports, toutes les fortunes, toutes les terreurs, toutes les larmes, toutes les nuits agitées, tous les reproches, tous les désespoirs renfermés et contenus dans ce tiroir, tous ces parfums

évanouis, toutes ces ivresses évaporées, si je veux, je les vais ranimer en même temps et leur dire : « Levez-vous et m^entourez! » Oui, vous êtes encore mes jeunes et éclatantes passions : portraits, cheveux, lettres, rubans, fleurs fanées ! Je sais vos noms, je sais vos couleurs, je reconnais vos voix et vos murmures. Vous êtes les fantômes souriants de mes amours ! Toi seul, cher petit voile, tissu fragile, tu me fais entendre une voix du ciel au milieu de tous ces accents confus des passions et des faiblesses de la terre.

Vous dirai-je toutes mes richesses?

Voici Tanneau de la fiancée de Prosper. Elle m'avait juré de lui être infidèle, et elle a tenu sa parole, Phonnéte fille. A peine eut-elle à son doigt cette alliance bénie par le prêtre, qu^elle Péchangea avec moi contre une bague mystérieuse qui portait notre chiffre; voici un bout de la jarretière rose que me tendit sa jambe complaisante sous la table du banquet. Portez à votre lèvre le petit gant de la belle Anna, elle me le jeta au visage dans un moment de triste humeur, parce que j'avais dansé avec Julie. Ne touchez pas à ce poignard dont le manche est ciselé avec tant de caprice; ce poignard défendait Louise, que ne pouvait pas défendre sa vertu. Jenny, quand elle quitta la France pour TAngleterre où Pattendait

un vieux mari, me laissa la fragile porcelaine oii elle renfermait la blancheur ei Téclat de son teint. « Gardez cela, me dit-elle, je n'ai plus personne à tromper ! » Suzanne m'envoya sa ceinture, le jour Qii elle sentit qu'elle était mère. — Telle était pourtant cette taille de guêpe! Pour cette rose tombée des blonds cheveux d'Augustine, deux jeunes gens de vingt ans se sont battus, et j'étais le témoin d'Ernest; la rose est encore rougie de son sang, le pauvre enfant! J'avais dit de Lucy la folle qu'elle avait le pied grand, le lendemain elle m'envoya cette pantoufle noire dans laquelle le pied de Cendrillon eût été mal à l'aise; même je n'ai jamais pu avoir l'autre pantoufle ! O bonjour, bonjour à toi, mon honnête petit voile vert, tout fané, tu as bien recouvert le plus frais, le plus joli, le plus animé, le plus joyeux petit visage qui ait jamais souri à la jeunesse. Voici cette histoire : M"'** de G... me dit un jour (elle était malade) : « Allez de ma part tout au haut du faubourg Saint-Honoré, chercher ma fille, dans sa pension, je veux la voir; vous lui direz que si elle est sage elle ne quittera plus sa mère ! » Moi, j'allai chercher l'enfant. J'entrai dans cette maison heureuse et innocente, au milieu de tant de maisons remplies de passions et d'inquiétudes de toutes sortes. Toute la bande des jeunes filles était lâchée dans

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le jardin. — Il fallait les voir! — il fallait les entendre ! Cétaient des petits cris d^oiseaux joyeux qu'on vient de mettre en liberté. Dans ce pêlemêle de frais visages, je reconnus à sa fraîcheur la petite Pauline, déjà pensive. Je l'emmenai triomphante et sans qu'elle prît le temps de dire adieu à ses jeunes compagnes. Arrivés à la porte de sa mère : « Que me donnerez-vous, lui dis-je, si je vous dis une bonne nouvelle? Salut à vous, mademoiselle Pauline; vous resterez chez votre mère, si vous êtes sage; la pension n'est plus faite pour vous ! » Alors Pauline, détachant son petit voile vert : « Tiens, me dit-elle, je te le donne pour ta bonne nouvelle », et du même pas elle courut embrasser sa mère.

Mon joli petit voile! mon chaste gage! Tu es d'une gaze grossière, le soleil du Midi a enlevé ta couleur, tu n'as pas d'autre odeur que cette odeur indicible que laisse après elle une belle et honnête enfance de quinze ans ! Eh bien, mon voile ingénu, mon voile qui n'avais rien à voiler, mon voile qui flottais aux vents, faisant peur aux papillons, tu es le 'plus précieux de mes trésors, tu es la partie honnête et sainte de tous ces souvenirs profanes; tes quinze ans, ton innocence, ta beauté, ton amour filial, ta douce ignorance de toutes choses, ont surnagé au-dessus de tous les trans-

ports, de tous les prestiges que représentent ces morceaux d^or et ces lambeaux de soie; pardon, mon petit voile vert, de t'avoir mêlé à tous ces souvenirs des profanes amours; mais ne fallait-il pas bien toute ton innocence pour les purifier?

Pour toi, Henriette, j'aurais donné tout ce trésor, — tout mon trésor! — Et même, ô profanateur! ô insensé! ô ingrat! je n'aurais donné à personne, mais j'aurais brûlé pour toi mon petit voile vert!

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