‹ Œuvres diverses de Jules JaninChapitre 85 sur 87 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Un De proftmdis, s'il vous plaît.

(Le Père La Chaise.)

LAMART est un cimetière, un morceau de terre qu'aucun prêtre n^a bénite. Jamais les prières des morts n'y retentissent, jamais une fleur n'y est Jetée, jamais une croix n'a été plantée dans ce lieu de désolation. C'est le champ de repos des suppliciés; la plupart des tombes sont vides ; dans ce champ la sépulture n'est qu'un vain simulacre, la bière du mort n'est qu'un prêt qu'on lui feit : enseveli ù quatre heures, il est dépouillé à sept heures de son linceul pour Tinstruction des amphithéâtres, et pour lui point de regrets, point de pleurs. Un seul fossoyeur suffit à l'œuvre; quand j'entrai dans le cimetière, j'en vis un qui creusait une fosse, le gazon était mêlé à la

terre, la terre était dure, on voyait qu'elle n'était pas souvent remuée. Je m'approchai du fossoyeur. a Vous y allez nonchalamment, brave homme, et votre fosse n'est guère profonde, à ce qu'il me paraît.

— J'y vais comme je puis, me dit-il ; quant à la fosse, m'est avis qu'elle sera toujours assez profonde pour ce qu^on en veut faire, et puis le mort y resterait jusqu'à la fin du monde qu'il ne donnerait pas de contagion; d'ordinaire nous n'avons pas de pestiférés, ce sont tous des gaillards qui se portent bien, aussi sains que vous et moi, c'est le seul cimetière de Paris où l'on n'ait pas à craindre la contagion.

— Je pense qile vous êtes content de voti'e place, mon brave, et que vous ne porter envie à personne»

-- Porter envie à personne ! Ah ! que ne suis-je seulement fossoyeur surnuméraire au Père-Lachaise ! voilà un métier qui rapporte et qui amuse I chaque jour des pourboires et des évolutions militaires. C'est une suite de mères désolées et d'épouses en deuil ! et ensuite des monuments superbes^ des fleurs à répandre, des saules pleureurs à tailler, de petits jardins à entretenir. Voilà sans doute un métier supportable ! y>

Et il donnait un coup de bêche dans la terre, puis il reprenait :

c( Ici, au contraire, rien; pas un petit convoi, pas un parent qui pleure, pas un bouquet à vendre, des valets de bourreau pour tout visage qui à peine vous payent à boire. Triste métier, ajoutat-il, j'aimerais autant être gendarme ou commis de Poctroi. »

Et il s'arrêtait sur sa bêche^ dans Tattitude d'un honnête cultivateur qui voit s'achever une longue Journée d'été.

« Il me faut une fosse profonde, repris-je d'un air impérieux, six pieds, creuse toujours, et tu auras pour boire.

— Six pieds! pour un supplicié, vous n'y pensez pas ; il faudrait une heure avant de le déterrer ce soir.

— Six pieds, tout autant! le cadavre est à moi.

— Raison de plus , reprenait le fossoyeur. » Puis retournant la tête : « Il se fait tard, dit-il, ils ne peuvent manquer d'arriver bientôt. »

En effet, je vis de loin venir lentement une lourde charrette, un voiturier à pied la conduisait, deux hommes étaient sur la banquette de devant, les bras croisés; on les eût pris pour deux garçons bouchers arrivant de l'abattoir : au milieu de la charrette on pouvait distinguer confusément quelque chose de rouge, et représentant grossièrement un corps humain; c'était le panier destiné à rece-.

voir le cadavre du condamné, quand justice est faite. ■ Arrivés à la porte du cimetière, un des hommes descendit; le fossoyeur, casquette en main, vint pour le recevoir, et pendant que celui qui était resté dans la voiture tenait la corbeille, les deux autres la recevaient dans leurs bras ; le fardeau était moins lourd qu'embarrassant; ils le laissèrent maladroitement tomber à mes pieds, la terre fut teinte de quelques gouttes de sang, j^étais assis à moitié contre la borne et je voyais tout cela confusément, comme dans un songe.

Un des valets s'approcha de moi.

c( C^est vous , me dit-il , que j^ai vu ce matin chez Monsieur.

— Moi-même; que me voulez-vous ?

— Comme vous avez acheté le corps de la condamnée, Monsieur a pensé que vous étiez peutêtre son parent, et que vous ne voudriez pas qu^elle mourût insolvable; il m'a donc chargé de vous remettre la petite note que voici. »

Je pris la petite note; elle était faite comme toutes les autres, comme une note d'épicier ou de marchande de modes, sur beau papier blanc et en belle écriture; je la lus lentement, en homme qui voulait bien payer, mais qui ne voulait pas être volé.

Voici la note littéralement copiée :

2o6 l'ane mort.

Pour placement et déplacement de la guillotine, à Charles le charpentier 5ofr. » c.

Pour une course en voiture du Palais de

Justice à la Grève 3 »

Pour avoir fait aiguiser le couteau à neuf, et

réparations amicales 2 »

Pour une chandelle pour graisser la rainure. » 3o

Pour le son dans le sac » 20

A Monsieur, pour son droit 200 »

Au premier valet 20 »

Pour trois petits verres que nous allons boire

à la santé de la défunte » 3o

Le corps entier 60 »

Total 338fr. 80 c.

Pour acquît.

a Voilà tout le compte? demandai-je au premier valet.

— C'est au plus juste, me dit-il, vous ne paye^ pas un sou de plus que la ville, et vous aurez la consolation de savoir que la défunte n'est pas morte aux frais du gouvernemeUt. »

Je relus le compte, Je refis l'addition : « Il y a trois francs de trop à votre bénéfice. Monsieur, repris-je en faisant la preuve. »

Je payai comme s'il n'y eût pas eu d'erreur.

Puis je fis l'inventaire de la corbeille rouge, le valet rouvrit : il en sortit d'abord une tcte blanche, les cheveux coupés et tranchés comme par un ra-

soir; la bouche s^était contractée horriblement, la convulsion avait été si forte que les mâchoires n''étaient plus parallèles ; de sorte que cette bouche, jadis si gracieuse, était fermée d^un côté et horriblement ouverte de Pautre.

« Malheureuse ! elle a dû bien souffrir !

— Mais, pas absolument, me répondit le second valet, qui tenait le haut de l'enveloppe, nous avons eu pour elle mille égards ; dès qu'elle nous a été livrée, nous l'avons fait asseoir un instant, puis nous l'avons portée jusqu'à sa voiture, et je vous assure que c'était un fardeau bien léger.

— Vous l'avez portée, et comment était-elle, je vous prie?

— Fort belle, en vérité ! Elle avait obtenu du geôlier la permission de s'habiller à son gré. Elle portait une robe de laine noire dont le haut se terminait à ses épaules, un petit fichu de crêpe couvrait son cou ; cette femme avait les épaules et le col très-bien.

— Ajoute aussi qu'elle avait des mains charmantes, reprit l'autre valet; c'est moi qui les ai attachées; des mains douces et faites au tour : à tout prendre c'était une belle créature.

— Et cependant cette belle créature, vous l'avez tuée impitoyablement...

— Nous avons fait pour elle tout ce que nous

pouvions, reprit le premier valet, nous Pavons soutenue, nous lui avons caché réchafaud : aussi est-elle morte avec honneur.

— Et, avant de mourir, n'a-t-elle demandé personne ?

— Personne ! Seulement en sortant, elle a regardé plusieurs fois autour d'elle d'un air inquiet et comme si elle s'attendait à trouver une connaissance dans la foule.

— Oui, reprit Tautre; et quand elle n'a vu personne, elle a dit tout bas : Chariot ! puis elle a poussé un profond soupir, et je n'ai pu m'empêcher de rire quand j'ai vu mon maître se retourner au nom de Chariot : il croyait qu'on l'appelait. »

Je mis fin à la conversation : « Laissez-moi, laissez-moi, leur dis-je, donnez-moi le corps, et partez. »

Le corps était sorti à moitié du panier rouge, l'autre moitié en fut tirée... toute nue!

Le fossoyeur approcha la bière : « Maître, ditil, je reviens dans un instant, je vais boire la goutte et je reviens. »

Alors Je retirai mon linceul : je pris la tcte, je l'ensevelis dans la taie d'oreiller; puis le corps. Sylvio, qui était là, me prêta son aide. Nous entourâmes le corps de la chemise blanche. La broderie

couvrait à peine les chevilles, le haut couvrait parfaitement les épaules, il y restait encore assez de cou pour qu'on pût attacher le nœud qui devait fixer ce vêtement funèbre.

De vieilles femmes, de jeunes femmes, toutes les femmes de Tendroit avaient fait irruption dans le cimetière, et nous regardaient.

« Sainte Vierge! s'écria Tune d'elles, n'est-ce pas un meurtre de voir du si beau linge jeté dans la terre comme un cadavre !

— Encore si c'était dans une terre bénite, disait une autre !

— Vous verrez qu'une guillotinée aura des chemises plus neuves qu'une chrétienne ! » reprenait une troisième.

Parmi toutes ces femmes il y avait un homme gros, fleuri, à la voix douce et flûtée, un beau parleur s'il en fut. Cet homme était sur le bord de Ja fosse ; il fit une observation atroce. Je venais de fixer le linceul et il expliquait aux femmes comment ces chemises sans col étaient plus favorables que les nôtres à une exécution ; puis remarquant de grosses larmes qui roulaient dans mes yeux : a Peines de cœur, reprit-il; que les hommes sont insensés ! J'ai été dix ans de la musique de Saint- Pierre de Rome ; j'ai été maître de chapelle à Florence, j'ai vu les plus belles femmes de l'Italie et

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des États Vénitiens, et je n^ai pas senti une fois cette folle passion qu'on appelle Pamour. »

Les femmes le regardaient avec mépris, et moi avec pitié. C'était un soprano napolitain !

Cependant le cadavre était placé dans le cercueil ; le fossoyeur revint à demi ivre; nous descendîmes le corps dans la tombe; la terre retomba avec un bruit monotone et qui s'affaiblissait toujours...

Le lendemain, quand je revins, il n'y avait plus de tombe; on avait volé le cadavre pour TÉcole de médecine, les femmes de l'endroit avaient pris le linceul pour s'en servir à leur usage. Je compris alors que s'il en eût été autrement, cette destinée de malheur n'eût pas été entièrement accomplie.

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