‹ Œuvres diverses de La FontaineChapitre 32 sur 115 · En vrais moutons, de Panurge · texte numérisé non relu

En vrais moutons, de Panurge

Dans la comédie de Clym'ene, cette comparaison est développée, et appliquée aussi aux imitateurs, o bétail scrvile et sot ». — Le pasteur de Mantoue, Virgile. Le mot de moutons entraîne, pour ainsi dire, le mot correspondant de pasteur.

23. Me laissant guider, quoique je me laisse guider d'ordinaire... Le vers suivant est noblement fier; il n'étonnera que ceux qui se font une idée fausse ou tout au moins exagérée de la modestie du bonhomme : ses préfaces, prologues et épilogues montrent bien qu'il avait conscience de faire parler aux bêtes « un langage nouveau » et d'ouvrir un nouveau chemin à la poésie.

2G. C'est la théorie de l'imitation originale, fondement de toute la cri-tique au xvii" siècle ; elle est ici formulée, non seulement avec une netteté admirable, mais ave"" une exceptionnelle autorité par un imitateur de génie qui a été aussi et surtout un créateur. « Je prends l'art des anciens comme ils l'eussent pris du moi, si j'eusse été le premier au

iii>iTiu;s

'Je ne prends que Tidcc, et les tours, et les lois

Que nos maîtres suivaient eux-mêmes autrefois.

Si d'ailleurs quelque endroit, plein chez eux d'excellence,

Peut entrer dans mes vers sans nulle violence, 30

Je l'y transporte, et veux qu'il n'ait rien d'afFectéi

Tachant de rendre mien cet air d'antiquité.

Je vois avec douleur ces routes méprisées :

Art et guides, tout est dans les Champs Elysées.

J'ai beau les évoquer, j'ai beau vanter leurs traits, 33

On me laisse tout seul admirer leurs attraits.

Térence est dans mes mains ; je m'instruis dans Horace ',

Homère et son rival sont mes dieux du Parnasse.

monde; mais je ûe djipeilds pas scrvilemerlt de leur esprit) ni ne suis pas ne leur sujet pour ne suivre que leur loi et leur exemple ii. (Balzac.) « Il ne faut pas croire que le caractère original doive exclure l'art d'imiter. » (Vauvenargues.)

30. Sans nulle violence, voilà la condition môme et la règle de l'imitatioil qui n'est pas servile : elle doit être avant tout naturelle, et s'offrir comme d'elle-même à la main de l'imitateur.

Elle n'aura, dès lors, « rien d'aifccté ». Dans une épître à Lebrun, André Cliènier définit avec éclat et précision l'art du poète qui, par une « une couture invisible », unit à son étoffe « une pourpre étrangère », et il multiplie les images :

Dca autiquea vergers ces rame.aux enipruntés

Croissent sur mon terrain mollement Iranf-

[plantcs,

Auï troncs de mon verger ma ninin avec

[adresse

Les attache et bientôt même écorce les rresse.

De ce mclange heureux l'insensible douceur

Donne à mes fruits nouveaux une antique

[saveur

32. De rendre mien, de m'approprier, de m'assimiler. « Horace ou Despréaux l'a dit avant vous. — .le le crois sur votre parole; mais je l'iii dit comme mien. Ne puis-je jias penser après eux une cliosc vraie, et que

d'autres encore penseront après moi? » (La Bruyère, Ouvrages de l'esprit.)

33. Cette doilleur est touchante dans sa candeur. Sous la plume d'uil autre, un tel mot paraîtrait forcé; mais dans le camp des partisans dô l'antiquité chacun a soil accent différent : La r*ontaine se plaint, Boileail s'irrite; Racine se moque; La Bruyère aiguise son iroilie, ïiuet disserte.

34. C'est'à-dire : chez lés morts. Tout, c'est vraiment trop dire. Perrault aura beau jeu à railler ées exagérations dans son Parallèle. Dé même, deux vers plus bas, tout sent ne laisse pas d'étonner : si le distrait La E'ontaine regardait autour de lui, il verrait que les admirateurs de l'antiquité ne manquent pas, et quô plusieurs sont parmi les plus habiles d'entre les modernes. Que dut penser Huet lui-^mème de ce tout seul désolé ?

38. Le rival d'Homère, c'est Virgile, comme l'indique une note do La Fontaine. On entrevoit que La Fontaine ne se rend pas un compte exact des différences si profondes qui séparent Virgile d'Homère, si tant est qu'Ho-i mère soit le nom d'un poète unique*; En général, ses « dieux » sont plutôt des poètes élégants et fins, comme

Je le dis aux rochers, on veut d'autres discours :

Ne pas louer son siècle est parler à des sourds. 40

Je le loue, et je sais qu'il n'est pas sans mérite;

Mais, près de ces grands noms, notre gloire est petite :

Tel de nous, dépourvu de leur solidité,

N'a qu'un peu d'agrément, sans nul fonds de beauté,

Je ne nomme personne : on peut tous nous connaître. 45

Je pris certain auteur autrefois pour mon maître :

Térence, si estimé de Montaigne parce qu'il sentait « son gentilhomme », et Vante encore par Diderot ; ou comme Horace, répicurien délicat. Ce seront aussi les « dieux » de Fénelon.

39. Alix rochers, comme, plus bas, à des sourds. Saint-Simon dit aussi :

« Je parlais aux rochers », c'est-à-dire à des personnes qui ne voulaient pas se laisser persuader, ni même m'entendra.

42. Dit par La Fontaine, cela est très fort contre la thèse des modernes : car les écrivains précisément qu'ils eussent pu opposer aux anciens, protestaient que les ancieus étaient fort supérieurs, et les partisans des modernes étaient réduits, comme l'a dit La Bruyère, à tirer les exemples de leurs propres ouvrages, qui étaient médiocres.

44. Ces deux antithèses, agrément, beauté, un peu, fonds, se complètent l'une l'autre. On n'a pas la vraie beauté pour avoir l'agrément, c'est-à-dire l'apparence agréable et séduisante des choses, car la beauté est vérité; l'idée de perfection en est inséparable. Un peu d'agrément, extérieur et passager, n'est donc rien auprès de ce fonds solide et durable. Appliquée aux anciens et aux modernes de second ordre, cette opposition est très juste. L'est-elle autant appliquée à Pascal et à Corneille, à Uossuet et à Racine ? La Fontaine, il est vrai, dit prudemment tel de nous, et ne nomme

personne, bien que les exemples ne lui eussent pas manqué, même parmi ses confrères de l'Académie.

46. Dans la préface de la seconde partie des Contes (1666-1667), il cite les œuvres de Voiture, qui « fait revivre le caractère de Marot ». Longtemps après, en 1690, La Fontaine écrit à Saint-Evremond :

J'ai profitù dans Voiture, Et Marot, par sa lecture.

M'a fort aidé, j'en conviens.

Voiture était fort estimé dans l'entourage du poète : son ami Maucroix observe que « les anciens n'avaient pas trouvé l'enjouement de Voiture, cette ingénieuse manière de badiner qui, pour l'ordinaire, consiste à dire les choses d'une certaine façon, les entendant d'une autre «. Il ne faut pas oublier que le talent de La Fontaine a ses origines dans un âge antérieur au règne personnel de Louis XIV. Ce talent ne devint génie qu'en échappant peu à peu aux iufluences de la mode.

Voilà pourquoi Voiture a failli le <( gâter », car il y avait du Voiture dans les premiers essais poétiques du protégé de Fouquet. — Je dois dire pourtant que des couimeulalcurs modernes, parmi lesquels M. Mesnard, auteur de la notice biograplùque publiée entête de l'édition des (jra.i?ls Ecrivains, veulent qu'il s'agisse en ce vers, non de Voiture, mais do Malherbe. Ils s'appuient sur le vers 54, qui est, eu eflet, emprunté à Malherbe.

KPITKES

Il pensa nie gâter; ù la fin, grâce aux dieux, Horace, par bonheur, me dessilla les yeux. I/auteur avait du bon, du meilleur, et la France Estimait dans ses vers le tour et la cadence. Qui n(! les eût prisés? j'en demeurai ravi; Mais ses traits ont perdu quiconque l'a suivi. Son trop d'esprit sépand en trop de belles choses Tous métaux y sont or, toutes fleurs y sont roses.

ôo

Mais La Foiilaiiiu iio dit aufiiueinent <Hi'il fiupniulc ce vers à l'aiilcur dout il vient de critiquer lo<i trop d'esprit». Tout au contraire, il semble emprunter el détoiu'uer de son sens un vers de Malherbe pouren faire une épigrammc contre Voiture. Ajoutons que ce jugement ne serait pas juste de Malherbe cl que La Fontaine le juge tout autrement, et dans ses Fables, et à la fin de ce Dixcnurs. M. Marty-Laveaux tient, comme nous, pour Voiture.

47. Grâce aux dieux, cela est tout antif[ue, et n'étonne pas dans une épilre tout à l'honneur des anciens.

Lui-même le docte évèque d'Avranclics a dû ti'ouver tout simple qu'on invoquai les dieux auxquels il avait voué un culte littéraire. — La Fontaine écrit en note, au bas de ce passage : « Quelques auteurs de ce tempslà afTectaiont les antithèses, et ces sortes de pensées qu'on appelle concetti. Cela a suivi immédiatement Malherbe. i>

48. Dessiller les yeux (dccilier, de cil), c'était ouvrir les yeux du faucon, en séparant ses paupières cousues par le fauconnier qui le domptait; par <'Xtcnsion, c'est ouvrir les yeux de quelqu'un à la lumière. Horace rendit ce service à La Fontaine, qui avait trop de goût pour ne pas conqsreadre à ([uel point l'esprit du familier de Mécène l'emportait sur le bel esprit du familier de M""" de Uambouillet.

Boiloau pourtant, dans sa satire IX (1CG7), a cru pouvoir associer ces deux noms comme ceux de deux modèles

excelleiils : « A moins d'être au rang d'Horac(; el de Voiture... " — " Horace! dit Sainte-Beuve; il faut courir vite sur ce nom, ([uand ou parle de Voiture, de peur d'être trop sévère à celui-ci... Voilure n'avait d'Horace ni la justesse morale, ni l'élévation, ni le noble souci de l'immortalité, rien de solide, ni même cette libéralité d'àme c[ui achève le goût... »

.50. La Fontaine n'exagère rien : « la France » entière a fort admiré Voiture. On a vu le jugement du sévère Boilcau. M""" de Sévigné se récriait quand on comparait ses lettres à celles do Voiture; Fléchior l'a loué; Condé lui est resté obstinément fidèle.

Vers la iin du siècle, au temps de La Bruyère, sa gloire avait beaucoup vieilli. Mais Perrault dit encore dans son Parallèle : « Voiture ne s'est formé sur personne : c'est un original s'il y en eut jamais. Combien y a-t-il de choses dans ce qu'il a fait, qui n'ont ijoint de modèle ailleurs, et qu'il a néanmoins portées d'abord à leur dernière perfection!... On préférera 'toujours au style trop soutenu de Pline l'air naturel et aisé de Voiture qui i)lait i)artout, sans qu'il paraisse qu'il y songe. »

53. Boileau, La Bruyère, Fénelon, Buffon condamneront plus sévèrement que La Fontaine les écrivain»

qui abusent de l'esprit et des faux brillants.

.5't. .( Vers de Malherbe " (Not.; do La Fontaine). Voici le vers exact de

F. H. — La Fontaine.

ŒuvnKS Divi;iîSi:s ru: i,a kontaim:

On me dit là-dessus : De quoi vous plaignez-vous? De quoi? Voilà mes gens aussitôt en courroux; Ils se moquent de moi, qui, plein de ma lecture. Vais partout pi'êchant l'art de la simple nature. Ennemi de ma gloire et de mon propre bien, Malheux'eux, je m'attache à ce goût ancien. Qu'a-t-il sur nous, dit-on, soit en vers, soit en prose? L'antiquité des noms ne fait rien à la chose, L'autorité non plus, ni tout Quintilien. Confus à ces propos, j'écoute, et ne dis rien.

GO

J'avoûrai cependant qu'entre ceux qui les tiennent J'en vois dont les écints sont beaux et se soutiennent

Malherbe que La Fontaine modifie :

La terre en toiis enSroits produira toutes

[choses :

Tous métaux seront or, toutes fleurs seront

[roses.

{Ballet de Madame, princeese d'Espagne,

— Mécit d'un berger.)

C'est sur le même ton que Philaminte et Armande louent Trisotin.

Page 1