I.K'ITHKS
Le pont d'Oi'lruns ne me parut pas non plus d'une largeur ni d'une majesté proportionnée à la noblesse de son emploi, et à la place qu'il occupe dans l'univers.
Ce n'est pas petite gloire Que d'être pont sur la Loire.
On voit à ses pieds rouler La plus belle des rivières Que de ses vastes carrières Phébus regarde couler.
Elle est près de trois fois aussi large à Orléans que la Seine l'est à Paris, l'horizon très beau de tous les côtés, et borné comme il le doit être. Si bien que cette rivière étant basse à proportion, ses eaux fort claires, son cours sans replis, on dirait que c'est un canal. De chaque côté du pont on voit continuellement des barques qui vont à voiles; les unes montent, les autres descendent; et comme le bord n'est pas si grand qu'à Paris, rien n'empêche qu'on ne les distingue toutes : on les compte, on remarque en quelle distance elles sont les unes des autres; c'est ce qui fait une de ses beautés : en effet, ce serait dommage qu'une eau si pure fût entièrement couverte par des bateaux. Les voiles de ceux-ci sont fort amples : cela leur donne une majesté de navires, et je m'imaginai voir le port de Gonstantinople en petit^. D'ailleurs Orléans, à le regarder de la Sologne, est d'un bel aspect. Gomme la ville va en montant, on la découvre quasi tout entière. Le mail et les autres arbres qu'on a plantés en beaucoup d'endroits le long du rempart font qu'elle paraît à demi fermée de murailles vertes; et, à mon avis, cela lui sied bien. De la particulariser^en dedans, je vous ennuierais : c'en est déjà
1. La Fontaine a rélonnointMit naïi' ])ciir, il n'iia pas y voir,
dos voyageurs (iiii voyafront i)OMr la 2. Do la iain^ oonnaîtro on dôlail.
proinioro l'ois, ("osl un i)eu au hasaril « Moïso no ])arlo point on l'air : il
((u'il parle là de Constanlinoplo. particularise ot circonstancié toutes
Oiuimo les longs voyages lui l'ont choses u (Bossukt, //^.■;^ il, .3).
trop pour vous de cette matière. Vous saurez pourtant que le quartier par où nous descendîmes au pont est fort laid, le reste assez beau ; des rues spacieuses, nettes, agréables, et qui sentent leur bonne ville. Je n'eus pas assez de temps pour voir le rempart, mais je m'en suis laissé dire beaucoup de bien, ainsi que de l'église Sainte-Croix^.
Enfin notre compagnie, qui s'était dispersée de tous les côtés, revint satisfaite. L'un parla d'une chose, l'autre d'une autre. L'heure du souper venue, chevaliers et dames se furent seoir à leurs tables assez mal servies ; puis se mirent au lit incontinent, comme on peut penser. Et sur ce le chroniqueur fait fin au présent cliapitre.
1. Sainte-Croix est la cathôdralc d'Orléans: commencée on 1600. elle a élé achevée seulement de nos jours.
niclioliou, Cl- 3 scplombro IfiOH.
Autant que la Beauce m'avait semblô ennuyeuse, autant le pays qui est depuis Orléans jusqu'à Amboise me parut affréable et divertissant. Nous eûmes au commencement la Sologne, province beaucoup moins fertile que le Vendômois, lequel est de l'autre côté de la rivière. Aussi a-t-on un niais du pays pour très peu de chose ; car ceux-là ne sont pas fous comme ceux de Champagne ou de Picardie^.
Le premier lieu où nous arrêtâmes, ce fut Gléry*. J'allai aussitôt visiter l'église. C'est une collégiale^ assez bien rentée pour un bourg; non que les chanoines en demeurent d'accord, ou que je leur aie ouï dire. Louis XI y est enterré* : on le voit à genoux sur son tombeau, quatre enfants aux coins : ce seraient quatre anges, et ce pourraient être quatre amours, si on ne leur avait point arraché les ailes. Le bon apôtre de roi fait là le saint homme ^, et est bien mieux pris que quand le Bourguignon le mena à Lièffe^.
1. Les ni.ils do Sologno no sont pas si niais qu'ils affectent do l'être. On disait proverbialement :
Les Solos:notB, sotR à demi;
Qui se trompent à leur pi'ofit.
Au contraire des Champenois et dos Picards, ils se laissent emmener loin de leur pays pour peu de chose.
2. Aujourd'hui chef-lieu do canton du Loiret, à l't kilomètres d'Orlcîans.
3. Une collégiale est une église qui n'est pas une cathédrale et qui a un collège de chanoines.
'«. On sait quelle dévotion Louis XI avait à Notre-Dame de Cléry, dont il portait une médaille fixée à son cha-
peau. Il avait fait rcb?itir cette église, détruite par les Anglais; son tombeau s'v voit encore, malgré les outrages que lui ont fait suliir les guerres religieuses et les troubles révolutionnaires.
5. La Fontaine a dit aussi de son Raminagrobis : « Un saint homme de chat » {VII, 16).
6. Louis XI commit l'imprudence de visiter Charles le Téméraire à Péronne au moment où ses émissaires soulevaient Liège contre le « Bourguignon » et, retenu prisonnier, il dut marcher lui-même contre les Liégeois.
Je lui trouvai la mine d'un matois :
Aussi l'était ce prince, dont la vie Doit rarement servir d'exemple aux rois, Et pourrait être en quelques points suivie.
A ses genoux sont ses Heures et son chapelet, et autres menues^ ustensiles, sa main de justice, son sceptre, son chapeau, et sa Notre-Dame*; je ne sais comment le statuaire n'y a point mis le prévôt Tristan' : le tout est de marbre blanc, et m'a semblé d'assez bonne main. Au sortir de cette église, je pris une autre hôtellerie pour la nôtre ; il s'en fallut peu que je n'y commandasse à dîner; et, m'étant allé promener dans le jardin, je m'attachai tellement à la lecture de Tite-Live, qu'il se passa plus d'une bonne heure sans que je fisse réflexion sur mon appétit^ : un valet de ce logis m'ayant averti de cette méprise, je courus au lieu où nous étions descendus, et j'arrivai assez à temps pour compter.
De Gléry à Saint-Dié, qui est le gîte ordinaire, il n'y a que quatre lieues, chemin agréable et bordé de haies; ce qui me fit faire une partie de la traite à pied. Il ne m'y arriva aucune aventure digne d'être écrite, sinon que je rencontrai, ce me semble, deux ou trois gueux et quelques pèlerins de Saint-Jacques
Il n'était quasi que huit heures quand nous nous trouvâmes vis-à-vis de Blois, rien que la Loire entre deux.
Blois est en pente comme Orléans, mais plus petit et plus ramassé; les toits des maisons y sont disposés, en beaucoup d'endroits, de telle manière qu'ils ressemblent
1. Ustensile était souvent féminin, mont rcxécuteiir de ses vengeances. Ce n'est pas le seul exemple qu'on 4. Promenade, lecture, distraction, en trouve chez. La Fontaine. nous avons là tout La Fontaine : il
2. C'est la petite image en ploml) faut pourtant que le charme de la de Notre-Dame de Cléry. lecture soit bien fort pour lui faire
3. Louis Tristan, grand |)révôt de oublier la table. Heureusement, il l'hôtel de Louis XI, qui ra))i)elait arrive à temps encore pour « compson compère, était plus particulière- ter» parmi les convives.
LliTTRKS 120
aux degrés d'un aiMphilliûâtrc' . Gela nie parut très beau, et je crois que difiicileiuent on pourrait trouver un aspect plus riant et plus agréable. Le château est à un bout de la ville, à l'autre bout Sainte-Solenne^. Cette église paraît foi-t grande, et n'est cachée d'aucunes maisons; enfin elle répond^ tout à fait bien au logis du prince. Chacun de ces bâtiments est situé sur une éminencedont la pente se vient joindre vers le milieu de la ville, de sorte qu'il s'en faut . peu que Blois ne fasse un croissant dont Sainte-Solenne et le château font les cornes. Je ne me suis pas informédes mœurs anciennes. Quant à présent, la façon de vivre y est fort polie, soit que cela ait été ainsi de tout temps, et que le climat et la beauté du pays y contribuent ; soit que le séjour de Monsieur^ ait amené cette politesse, ou le nombre de jolies femmes. On me voulut outre cela montrer des bossus, chose assez commune dans Blois, à ce qu'on me dit; encore plus commune dans Orléans. Je crus que le ciel, ami de ces peuples, leur envoyait de l'esprit par cette voie-là : car on dit que bossu n'en manqua jamais ; et cependant il y a de vieilles traditions qui en donnent une autre raison. La voici telle qu'on me l'a apprise. Elle regarde aussi la constitution de la Beauce et du Limosin.
La Beauce avait jadis des monts en abondance,
Comme le reste de la France :
De quoi la ville d'Orléans, Pleine de gens heureux, délicats, fainéants,
1. C'est dans les mêmes termes que 4. Monsieur, ce «prince » dont il l'auteur des Feuilles d'automne décrit est question quelques lignes plus Blois, « la ville ctagée en long aniphi- haut, c'est Gaston d'Orléans, cet tliéàtri! )i. éternel conspiralcur, qui avait reçu
2. Ou plutôt Saint-Solenne. C'est le Blésois en apanage, et s'y retira le nom d'un évoque de Chartres, dont quand, au lendemain des troubles de parle Grégoire do Tours. Quinze ans la Fronde, il reçut l'ordre de quitter après, cette église fut à demi ruinée Paris. Il y était mort peu d'années par un violent orage. avant le voyage do La Fontaine. Sa
3. Répondre est ici dans le sens de veuve allait bientôt, après la discorrespnndrc ,i\ùre pendant à, être àla grAcc do Fouquet, devenir la protochautcur de, égaler. trice du poète.
Qui voulaient marclier à leur aise,
Se plaignit, et lit la mauvaise;
Et messieurs les Orléanois
Dirent au Sort, tous d'une voix,
Une fois, deux fois, et trois fois,
Qu'il eût à leur ôter la peine De monter, de descendre, et remonter encor.
« Quoi ! toujours mont, et jamais plaine !
Faites-nous avoir triple haleine,
Jambes de fer, naturel fort.
Ou nous donnez une campagne
Qui n'ait plus ni mont ni montagne.
— Oh ! oh ! leur repartit le Sort, Vous faites les mutins ! et dans toutes les Gaules Je ne vois que vous seuls qui des monts vous plaignez !
Puisqu'ils vous nuisent à vos pieds,
Vous les aurez sur vos épaules. »
Lors la Beauce de s'aplanir ^
De s'égaler, de devenir
Un terroir uni comme glace ;
Et bossus de naître en la place.
Et monts de déloger des champs.
Tout ne put tenir sur les gens :
Si bien que la troupe céleste,
1. L'oxplicatiou donnée par Rabe- l'orest, et que les freslons luy curent
lais (i, 17) n'est pas moins fantaisisle, livré l'assault, elle desguaina sa
bien que fort différente. Quand Gar- queue, et si bien s'escarmouchant.les
gautua jeune se rend à Paris, le pays esmoucha, qu'elle en abattit tout le
est couvert d'une immense forêt, bois, à tords, à travers, de çà, de là,
« horriblement fertile et copieuse en par cy, par là, de long, de large,
mouches bovines et freslons, de sorte dessus, dessoubs,abattoit bois comme
que c'estoit une vraye briganderie un fauscheur faict d'herbes. En sorte
pour les pauvres juments, asnes et que depuis n'y cust ne bois ne fres-
chevaulx. Mais la jument de Gar- Ions, mais fut tout le pays reduict
gantua vengea honnestement tous les en campaigne. Quoy voyant, G'*r-
oultraiges en icelle perpétrez sur les gantua y prit plaisir bien grand,
bestes de sou espèce par un tour du- sans aultrcment s'en vanter, et dit à
quel ne se doubtoient mie. Car, sou- ses gens : " Je trouve beau ce », dont
dain qu'ils furent entrez eu la dicte fut depuis appelé ce pays la Beauce ».
i.Kiriiics l.îl
Ne sachant que laire du rcslc, S'en allait les placer dans le terroir voisin, Lorsque Jupiter dit : « Epargnons la Touraine,
Et le Blésois; car ce domaine
Doit être un jour à mon cousin* :
{ Mettons-les dans le Limosin. »
Ceux de Blois, comme voisins et bons amis de ceux d'Orlépis, les ont soulagés d'une partie de leurs charges. Les uris et les autres doivent encore avoir une génération de bossus, et puis c'en est fait.
Vous aurez pour cette tradition telle croyance qu'il vous plaira. Ce que je vous assure être fort vrai, est que M. de Ghâteauneuf et moi nous déjeunâmes très bien, et allâmes voir ensuite le logis du prince. Il a été bâti à plusieurs reprises, une partie sous François P"", l'autre sous quelqu'un de ses devanciers. Il y a en face un corps de logis à la moderne, que feu Monsieur a fait commencer : toutes ces trois pièces ne font. Dieu merci, nulle symétrie, et n'ont rapport ni convenance l'une avec l'autre : l'architecte a évité cela autant qu'il a pu. Ce qu'a fait faire François P"", à le regarder du dehors, me contenta plus que tout le reste : il y a force petites galeries, petites fenêtres, petits balcons, petits ornements sans régularité et sans ordre; cela fait quelque chose de grand qui plaît assez*. Nous n'eûmes pas le loisir de voir le dedans; je n'en regrettai que la chambre où Monsieur est mort, car je la considérais comme une relique : en effet, il n'y a personne qui ne doive avoir une extrême vénération pour la mémoire de ce prince.
1. A Moiisicurqui, en sa qualité d'en- écrivait. Gaston, en 163.5, avait fait défant des dieux, comme dit La Bruyère, niolir cette partie ijour la reconstruire est traité ici en demi-dieu par Jupiter, à neuf. Notre poète vit la façade qui
2. Les premiers comtes de Blois, regarde l'orient, et celle qui fait face des maisons de Champagne et de Châ- au midi, qui avaient été bâties par tillon, avaient bùti la partie occidcn- Louis XII, et la façade septentrionale taie, mais il n'en restait plus qu'une ([u'avail iail construire François l'"' grosse tour lorsque La Fontaine (Walckk.n.^uui.
132 ŒUVRES DIVERSKS DE LA FOXTAIXK
Les peuples de ces contrées le pleurent encore avec raison : jamais règne' ne fut plus doux, plus tranquille, ni plus heureux que l'a été le sien ; et en vérité de semblables princes devraient naîti'e un peu plus souvent, ou ne point mourir. J'eusse aussi fort souhaité de voir son jardin de plantes*, lequel on tenait, pendant sa vie, pour le plus parfait qui fût au monde : il ne plut pas à notre cocher, qui ne se soucia que de déjeuner largement, puis nous fit partir.
Tant que la journée dura, nous eûmes beau temps, beau chemin, beau pays : surtout la levée ne nous quitta point, ou nous ne quittâmes point la levée; l'un vaut l'autre. C'est une chaussée qui suit les bords de la Loire, et retient cette rivière dans son lit : ouvrage qui a coûté bien du temps à faire, et qui en coûte encore beaucoup à entretenir. Quant au pays, je ne vous en saurais dire assez de merveilles. Point de ces montagnes pelées qui choquent tant notre cher M. de Maucroix'; mais, de part et d'autre, coteaux les plus agréablement vêtus qui soient dans le monde
La Loire est donc une rivière Arrosant un pays favorisé des cieux.
Douce, quand il lui plaît, quand il lui plaît, si fière Qu'à peine arrête-t-on son cours impérieux. Elle ravagerait mille moissons fertiles.
Engloutirait des bourgs, ferait flotter des villes.
Détruirait tout en une nuit^ :
1. Dans cet apanage princier, Gas- avaitfondé à Paris, en 1C35, le premier ton d'Orléans était une sorte de roi. Jardin des Plantes, dit Jardin du roi. On remarquera cet éloge d'un |)rince 3. N'étaient-ee pas les montagnes si peu loué par les historiens. Gaston romaines surtout qui choquaient tant était aimable, mais faible, indolent, le cher Maucroix, alors qu'il était amirrésolu. Ses défauts n'étaient peut- bassadeur secret de Fouquet à Rome? être pas de ceux qui devaient sembler 4. De nos jours même, certaines les plus graves à La Fontaine. inondations de la Loire ont été désas-
2. Gaston aimait fort la botani- treuses. La levée de la Loire, dont c[ue. C'est le médecin de son frère parle ici La Fontaine et dont on fait Louis XIII, Guy de la Brosse, qui remonter l'origine à Charlemagne.
11 nu faudruil (ju'une joiinu'c Pour lui voir enlraînei" le fi'uit ])e tout le labeur dune année, Si le long de ses bords n'était tine levée
Qu'on entretient soigneusement :
Dès lors qu'un endroit se dément*, On le rétablit tout à l'heure ; La moindre brèelie n'y demeure Sans qu'on y touche incessamment ; Et pour cet entretènement*, Unique obstacle à tels ravages, Chacun a son département.
Communautés, bourgs, et villages.
Vous croyez bien qu'étant sur ses rivages, Nos gens et moi nous ne manquâmes pas De promener à l'entour notre vue :
J'y rencontrai de si charmants appas Que j'en ai l'âme encore toute émue.
Coteaux riants y sont des deux côtés; Coteaux non pas si voisins de la nue Qu'en Limosin, mais coteaux enchantés, Belles maisons, beaux parcs, et bien plantés. Prés verdoyants dont ce pays abonde.
Vignes et bois, tant de diversités.
Qu'on croit d'abord être en un autre monde.
Mais le plus bel objet, c'est la Loire sans doute : On la voit rarement s'écarter de sa route ; Elle a peu de replis dans son cours mesuré : Ce n'est pas un ruisseau qui serpente en un pré;
prologc la rive droili', do Blois ;i 1. On a vu plus haut se démentir
Angers. Elle a été bien fortifiée et dans le sens de menacer ruine.
anu'lioréc depuis le xvii» siècle et 2. Entrctcncmeiit, pouv entretien, a
toutefois elle n'a |)U résister a cer- vieilli, taincs crues exceptionnelles.
134 ŒUVRES DIVERSES DE LA lOXTAlNE
C'est la fille dAiiiphitrite; C'est elle dont le mérite, Le nom, la gloire, et les bords*, Sont dignes de ces provinces Qu'entre tous leurs plus grands trésors Ont toujours placé ^ nos princes.
Elle répand son cristal
Avec magnificence; Et le jardin de la France Méritait un tel canal.
Je lui veux du mal en une chose; c'est que, l'ayant vue, je m'imaginai qu'il n'y avait plus rien à voir; il ne me resta ni curiosité ni désir. Richelieu m'a bien fait changer de sentiment.
C'est un admirable objet que ce Richelieu : j'en ai daté ma troisième lettre parce que je l'y ai achevée. Voyez l'obligation que vous m'avez : il ne s'en faut pas un quart d'heure qu'il ne soit minuit, et nous devons nous lever demain avant le soleil, bien qu'il ait promis en se couchant qu'il se lèverait de fort grand matin. J'emploie cependant lies heures qui me sont les plus précieuses à vous faire des relations, moi qui suis enfant du sommeil et de la paresse. Qu'on me parle après cela des maris qui se sont sacrifiés !pour leurs femmes !
1. La Fontaine a dùjà dit (Lettre 2) : de la première moitié du xvu<^ siècle.
(( Ses eaux sont claires, son cours ^ ■ „» i „ • » j . . i ■ x
,. . , T.«. pa> un long rucit de toutes les misères
sans rephs ; on dirait que c est un q^^^ ,,^,,.,„t ^^j^^ ^^^^^^ „„t ^^^^^^ ^^^
canal. » [itères
2. Ces participes sans accord sont iCinna 174) assez fréquents chez les écrivains
i,i;iiiu:s 135
A fJiAtolloraiill , ce ."> sept<'ml>rf' 1 OfiS.
Nous arrivâmes à Aniboise d'assez bonne heure, mais par un fort mauvais temps : je ne laissai pas d'employer le reste du jour à voir le château. De vous en faire le plan, c'est à quoi je ne m'amuserai point, et pour cause. Vous saurez, sans plus, que devers la ville il est situé sur un roc, et paraît extrêmement haut. Vers la campagne, le terrain d'alentour est plus élevé. Dans l'enceinte il y a trois ou quatre choses fort remarquables. La première est ce bois de cerf dont on parle tant, et dont on ne parle pas assez selon mon avis : car, soit qu'on le veuille faire passer pour naturel ou pour artificiel, j'y trouve un sujet d'étonnement presque égal'. Ceux qui le trouvent artificiel tombent d'accord que c'est bois de cerf, mais de plusieurs pièces : or, le moyen de les avoir jointes sans qu'il y paraisse de liaison? De dire aussi qu'il soit naturel, et que l'univers ait jamais produit un animal assez grand pour le porter, cela n'est guère croyable.
Il en sera toujours douté.
Quand bien ce cerf aurait été Plus ancien qu'un patriarche :
Tel animal, en vérité.
N'eût jamais su tenir dans l'arche.
Ce que je remarquai encore de singulier, ce furent deux tours bâties en terre comme des puits : on a fait dedans des escaliers en forme de rampes par où l'on descend
1. Lors du passage à Aniboise do (1700), ce bois de cerf fut examiné de ^ Philippe d'Anjou, roi d'Espagne ])rés et reconnu i'aclice.Miy^ nrv flCN*>»'*v-*A.
jusqu'au pied du château; si bien qu'elles touchent, ainsi que les chênes dont parle Virgile*,
D'un bout au ciel, d'autre bout aux enfers.
Je les trouvai bien bâties, et leur structure me plut autant que le reste du château nous parut indigne de nous y arrêter. Il a toutefois été un temps qu'on le faisait servir de berceau à nos jeunes rois 2; et véritablement, c'était un berceau d'une matière assez solide, et qui n'était pas pour se renverser si facilement. Ce qu'il y a de beau, c'est la vue^ : elle est grande, majestueuse, d'une étendue immense ; l'œil ne trouve rien qui l'arrête; point d'objet qui ne l'occupe le plus agréablement du monde. On s'imagine découvrir Tours, bien qu'il soit à quinze ou vingt lieues^ : du reste, on a en aspect la côte la plus riante et la mieux diversifiée que j'aie encore vue, et au pied d'une prairie qu'arrose la Loire : car cette rivière passe à Amboise.
De tout cela le pauvre M. Fouquet ne put jamais, pendant son séjour^, jouir un petit moment : on avait bouché toutes les fenêtres de sa chambre, et on n'y avait laissé qu'un ti'ou par le haut. Je demandai de la voir : triste plaisir, je vous le confesse, mais enfin je le demandai. Le soldat qui nous conduisait n'avait pas la clef : au défaut, je fus longtemps à considérer la porte, et me lis conter la manière dont le prisonnier était gardé. Je vous en ferais volontiers la description ; mais ce souvenir est trop affligeant.
1. Géorgiqucs, II, 291. Voyez aussi 4. Amboise n'est qu'à six lieues le Chêne et le Roseau. de Tours.
,,,^ . . 5. Arrêté à Nantes, Fouquet avait