A M. DE MAUCROIX
Ce samedi malin (septembre 1G62).
Je ne puis te rien dire de ce que tu m'as écrit sur mes affaires, mon cher ami, elles me touchent pas tant* que le malheur qui vient d'arriver au surintendant. Il est arrêté, et le Roi est violent contre lui, au point qu'il dit avoir entre les mains des pièces qui le feront pendre. Ah! s'il le fait, il sera autrement cruel que ses ennemis, d'autant qu'il n'a pas, comme eux, intérêt d'être injuste. M™^ de B.* a reçu un billet où on lui mande qu'on a de l'inquiétude pour M. Pellisson : si ça est, c'est encore un grand surcroît de malheur. Adieu, mon cher ami, je t'en dirais beaucoup davantage, si j'avais l'esprit tranquille présentement; mais la prochaine fois, je me dédommagerai pour aujourd hui.
. . . . Feriunt sunimos Fulmina montes"^.
1. Observez l'absence de la né- frappelafoudre (Horace, 0(ie.f, II, 10). gation. La Fontaine écrivait de — « L'homme se montre surtout dans même à Mi'i= de Champmeslé (12 dé- cette lettre, et j'aime à l'y voir, parce ccmbre 1675) : « Bois, champs, ruis- que plus tard, en admirant le poète et seaux et nymphes des prés me tou- les beaux vers qu'il a consacrés à la chcnt plus guère. « disgrâce de Fouquet, je saurai qu'il y
2. M™« de Belliére, parente et amie a là une véritable inspiration du de Fouquet. cœur, n 'Saixt-Marc Girardin', La
3. Ce soûl les hauts sommets que Fontaine et les fabulistes.)
Paris, ce 30 janvier 1603.
MONSKIGXEUH,
J'ai toujours bien ci'u que vous sauriez conserver la liberté de votre esprit clans la prison même; et je n'en v(;ux pour témoignage que vos défenses : il ne se peut l'ien voir de plus convaincant ni de mieux écrit. Les apostilles ([uc vous avez faites à mon ode^ ne sauraient partir non plus que d'un jugement très solide et d'un goût extrêmement délicat. Vous voulez, Monseigneur, que l'endroit de Piorae^ soit supprimé; et vous le voulez, ou parce que vous avez trop de piété, ou parce que vous n'êtes pas instruit de l'état présent des affaires. Ceux qui vous gardent ne font que trop bien leur devoir. L'exemple de (^ésar étant chez les anciens, il vous semble qu'il ne sera pas assez connu. Gela pourrait arriver, sans le jour^ que les écrivains lui ont donné : ils ne manquent jamais de l'alléguer en de pareilles occasions. Je m'en suis servi, parce qu'il est consacré à cette matière. D'ailleurs, ayant déjà parlé de Henri IV dans mon élégie, je ne voulais pas proposer à notre prince de moindres modèles que les
I.Voyczcctteodeplusloin.Fouquet, dont la garde corso du pape s'était
il f[ni la Fonliiiiic l'avait envoyée dans rendue conpable,cctte année-là même,
sa prison, en avait annoté certains envers le duc de Créqiii, ambassadeur
]iassajçcs. Saint->rarc-CTirardin rc- de France. Le roi avait exigé du pape
marquef|u'ildirigeaitoutontan moins Alexandre VII une réparation écla-
'•onseillait sa défense poétique, et ne tante. C'est ce qu'ignorait Foiiquel.
voidaitpasqu'ollelïitplus pusillanime qui ne pouvait, par suite, approu-
que sa défense judiciaire. Quel(iu(!s ver un passage ([u"il ne coniprc-
endriiils de celle ode lui avaient paru nait pas.
d'un ton un peu humble. 3. Sans le lustre que'lui ont donné
2. L'endroit de Rome, c'est celui où les écrivains en l'alléguant (en le ci- La Fontaine faisait allusion à l'offense taiill fréquemment.
F. H. — La Fontaine. 11
actions de clémence du plus grand personnage de lantiquité. Quant à ce que vous trouvez de trop poétique pour pouvoir plaire à notre monarque, je le puis changer, en cas que l'on lui présente mon ode; ce que je n'ai jamais prétendu. Que pourraient ajouter les Muses aux sollicitations qu'on fera pour vous? car je ne doute nullement que les premières personnes du monde ne s'y emploient. J'ai donc composé cette ode à la considération du Parnasse*. Vous savez assez quel intéi'èt le Parnasse prend à ce qui vous touche. Or, ce sont les traits de poésie qui font valoir les ouvrages de cette nature. Malherbe en est plein, même aux endroits où il parle au Roi. Je viens enfin à cette apostille, où vous dites que je demande trop bassement une chose qu'on doit mépriser. Ce sentiment est digne de vous, Monseigneur; et, en vérité, celui qui regarde la vie avec une telle indifférence ne mérite aucunement de mourir ; mais peut-être n'avez-vous pas considéré que c'est moi qui parle, moi qui demande une grâce qui nous est plus chère qu'à vous. Il n'y a point de termes si humbles, si pathétiques et si pressants que je ne m'en doive servir en cette rencontre. Quand je vous introduirai sur la scène*, je vous prêterai des paroles convenables à la grandeur de votre âme. Cependant, permettez-moi de vous dire que vous n'avez pas assez de passion pour une vie telle que la vôtre. Je tâcherai pourtant de mettre mon ode en l'état où vous souhaiterez qu'elle soit; et je sei'ai toujours, etc.
1. C'cst-à-diro : en songeant sur- 2. Entendez : si je vous fais parler tout aux poètes. un jour vous-même...