‹ Œuvres diverses de La FontaineChapitre 51 sur 115 · A M. RACINE · texte numérisé non relu

A M. RACINE

Du 6 juin 1686. Château-Thierry.

Poignan^, à son retour de Paris, m'a dit que vous preniez mon silence en fort mauvaise part : d'autant plus qu'on vous avait assuré que je travaillais sans cesse depuis que je suis à Château-Thierry, et qu'au lieu de ni'appliquer à mes affaires je n'avais que des vers en tète. Il n'y a de tout cela que la moitié de vrai : mes affaires m'occupent autant qu'elles en sont dignes, c'est-à-dii'e nullement; mais le loisir qu'elles me laissent, ce n'est pas la poésie, c'est la paresse qui l'emporte. Je trouvai ici, le lendemain de mon arrivée, une lettre et un couplet d'une fille âgée seulement de huit ans; j'y ai répondu; c'a été ma plus forte occupation depuis mon arrivée^.

Voyez, Monsieur, s'il y avait là de quoi vous fâcher de ce que je ne vous envoie pas les belles choses que je

1. Nés dans deux villes assez voi- il est même tout entier à la piété,

sines l'une de l'autre, ayant dos pa- depuis longtemps déjà; mais La Fon-

reuts ou des amis communs, La Fon- taine est resté le même, et il nous

tainc et Racine s'étaient connus de faut retrancher ici toute une partie de

bonne heure. On a des lettres que cette lettre charmante.

Racine jeune, alors à Uzès, chez son 2. Poignant, ancien capitaine de

oncle le chanoine, adresse à La Fon- dragons, ami de La Fontaine, qui eut

taino i)lus âge (11 novembre, 4 juillet avec lui, dans sa jeunesse, un duel

1GG2), lettres railleuses et lestes, comique, et parent de Racine, liabi-

mèlées de prose et de vers, assez tait Château-Thierry, où La Fontaine,

semblables à celles de La Fontaine suivant Walckenaër, avait fait un

lui-même; il supplie qu'on lui mande dernier voyage sur le conseil de Ra-

« force nouvelles de poésies et surtout cine. Dans cette lettre, d'ailleurs, La

de pièces de théâtre »; il soumet ses Fontaine ne dit pas un seul mot de

premiers essais au jugement de son sa femme. Ce qui suit indique, ce

ami, de l'académie de Château- semble, qu'il avait fait ce voyage pour

Thierry, et — qui le croirait? — de mettre ordre à ses affaires.

M"" de La Fontaine. On a malheureu- 3. Racine lui-même, si austère que

sèment perdu les lettres que celui-ci fût alors sa piété, u'a pas dû lire cela

lui envoyait en retour. Dans Tinter- sans un sourire, valle de 1626 à 1686, Racine a mûri;

produis. Il est vrai que j'ai promis une lettre au prince de Conti^ : elle est à pi'ésent sur le métier; les vers suivants y trouveront leur place.

Un sot plein de savoir est plus sot qu'un autre homme^;

Je le fuirais jusques à Rome,

Et j'aimerais mille fois mieux

Un glaive aux mains d'un furieux,

Que l'étude en certains génies.

Ronsard est dur, sans goût, sans choix, An-angeant mal ses mots, gâtant par son françois Des Grecs et des Latins les grâces infinies^. Nos aïeux, bonnes gens, lui laissaient tout passer, Et d éruditions ne se pouvaient lasser. C'est un vice aujourd'hui : l'on oserait à peine- En user seulement une fois la semaine.

Quand il plaît au hasard de vous en envoyer, 11 faut les bien choisir, puis les bien employer. Très sûrs qu'avec ce soin Ion n'est pas sûr de ])laire. « Cet auteur a, dit-on, besoin d'un commentaire* :

1. François-Louis de Bourbon, prince de la Roche-sur-Yon (1664- 1709), ne porta ce titre de prince de CoQti qu'à la mort de son frère aîné, en 1685. Saint-Simon a tracé un admirable portrait de ce « très bel esprit lirmiui'ux, juste, exact, vaste, étendu, d'une lecture infinie n, qui fut « l'ami ;iv('f discernement des savants n. Une faut pas s'étonner du goût de La Fontaine pour ce prince chez qui, comme le dit encore Saint-Simou, tout coulait de source.

2. Il est difficile de ne pas se rappeler ici les Femmes savantes :

Vn sot savant est sot plus qu'un sot ignoraïit,

3. Les n grâces infinies » des Grecs cl des Latins rendent La Fontaine aussi injuste pour Ronsard que l'a élé l'auteur de l'Art poétique. Son ami Pellisson, presque seul, il est vrai, eu ce temps (La Bruyère et Fénelon n'é-

pargnent pas les critiques au chef de la Pléiade), trouvait en Ronsard « une infinité de choses qui valent bien mieux que la politesse stérile et ramj)ante de ceux qui sont venus depuis ". et le proclamait poète 11 non seulement dans la rime et dans la cadence, mais encore dans l'expression et dans la ])ensé<; u. La Fontaine était digne de comprendre Ronsard à qui il fait i)lus d'un emprunt; sans doute il ne le jugeait pas assez simple.

4. La poésie de Ronsard esthérisséc d'allusions mythologiques. Il disait hii-mème de sa Franciade :

Les Français qui ces vers lii'ont, S'ils ne sont et Grecs et lloinains, En lieu de ce livre ils n'auront Qu'un pesant faix entre les mains.

-Vntoine Muret et Remy Bellcau le commentèrent ainsi qu'un ancien.

On voit bien qu'il a lu; mais ce n'est pas l'affaire; Qu'il cache son savoir, et montre son esprit^. Racan ne savait rien^; comment a-t-il écrit? » ]^]l mille autres raisons, non sans quelque apparence. Malherbe de ces traits usait plus fréquemment : Sous lui la cour n'osait encore ouvertement Sacriiier à l'ignoi'ance.

Puisque je vous envoie ces petits échantillons, vous en conclurez, s'il vous plaît, qu'il est faux que je fasse le mystérieux avec vous. Mais, je vous en prie, ne montrez ces derniers vers à personne, car M™*^ de La Sablière ne les a pas encore vus.

1. Ronsard disait : 2. Sur Racan, voyez l'£/>(7/-t' a //;<£?,

Mais quiconque a le si,avoir, note du V. 93. Dans l'épître, comme

Celuy doit l'honueur avoir. dans la fable 1 du livre III, il est asso-

r,e n'est pas le savoir que proscrit La cié à son maître Malherbe ; ici, il

Fontaine : il l'a dit ailleurs (Fables, semble lui OU-e préi'éré. Grontilhomme

VIII, 19), 11 le savoir à son prix»; il nonchalant, Racan ne savait pas le

hait seulement, comme Molière, le latin; cela équivaut-il à ne savoir

savoir qui gâte l'esprit. « rien » ?

A MONSIEUR DE BOXREPAUX ^

A Londres

Du 31 août 1C8".

Je ne croyais pas, Monsieur, que les négociations et les traités vous laissassent penser à moi. J'en suis aussi fier que si l'on m'avait érigé une statue sur le sommet du mont Parnasse. Pour me revanclier^ de cet honneur, je vous place en ma mémoire auprès de deux dames qui me feraient oublier les traités et les négociations, et peut-être les rois aussi. Je voudrais que vous vissiez présentement M'"^ d'Hervart^ : on ne parle non plus^ chez elle ni de vapeurs, ni de toux, que si ces ennemies du genre humain s'en étaient allées dans un autre monde. Cependant leur règne est encore de celui-ci : il n'y a que M™° d'Hervart qui les ait congédiées pour toujours. Au lieu d'hôtesses si mal plaisantes, elle a retenu la gaieté et les grâces, et mille autres jolies choses que vous pouvez bien vous imaginer. Je me contente de voir ces deux darnes^. Elles adou-

1. François d'Usson de Bonropaux, 3. Françoise le Ragois de Bretonvilaneien chef d'escadre, était alors mi- liers, belle et aimable femme qui avait nistre plénipotentiaire à Londres, épouséM. AnneHervart ou Herwarth, chargé de missions plus ou moins oc- conseiller au Parlement, et fils du cultes. Le 28 janvier 1C87, La Fontaine riche Barthélémy Herwarth, contrôlui avait adressé une lettre où se trou- leur général des finances. Cf. Depvcnt les vers cités dans l'Intro- ping, Un banquier protestant en duction, sur la révocation de l'édit France au xvn° siècle. On sait que de Nantes. les Horvart recueillirent La Fontaine

2. Non pas : pour en prendre ma après la mort de M"»» de la Sablière, revanche, mais : pour vous rendre un 4. Non plus, pas plus. honneur])areil. Dans la dernière scène 5. La Fontaine célèbre souvent, du Cid, Rodrigue dit à Cliiméne : avec M'"" d'Herwart, M">"" de Gouver- Ne me bannissez pas de votre souvenir net et de ViriviUe, ses bellcs-sœurs, Et, puisque mon trépas conserve votre gloire, et M""" d'Hélang, sa nièce.

Pour vous en revancher, conservez ma mé- [moire.

LETTRIÎS 187

cissent l'absence de celles de la rue Saint-Honoré*, qui vôi'ilalilement, nous négligent un peu : je n'ai osé dire qu'elles nous négligent un peu trop. M. de Barillon* se peut souvenir que ce sont de telles enchanteresses, qu'elles faisaient passer du vin médiocre et une omelette au lard pour du nectar et de l'ambrosie. Nous pensions nous être repus d'ambrosie, et nous soutenions que Jupiter aurait mangé de l'omelette au lard. Ce temps-là n'est plus. Les Grâces de la rue Saint-Honoré nous négligent. Ce sont des ingrates à qui nous présentions plus d'encens qu'elles ne voulaient. Par ma foi. Monsieur, je crains que l'encens ne se moisisse au temple. La divinité qu'on y venait adorer en écarte tantôt un mortel, tantôt un autre, et se moque du demeurant sans considérer ni le comte ni le marquis, aussi peu le duc ;

Tros, Rutulusve fiiat, nullo discrimine liabebo^;

voilà sa devise. Il nous est revenu de Montpellier une des premières de la troupe; mais je ne vois pas que nous en soyons plus forts. Toute persuasive qu'elle est, et par son langage et par ses manières, elle ne relèvera pas le parti.

Vous êtes un de ceux qui ont le plus de sujet de la louer. Nous savons. Monsieur, qu'elle vous écrivit il y a huit jours. Aussi n'ai-je rien à vous mander de sa santé, sinon qu'elle continue d'être bonne, à un rhume près, que môme cette dame n'est point fâchée d'avoir; car je tâche

1. Les d'Hcrvart habitaient rue 2. Ambassadeur de France en An-

Platrière (rue J.-J. Rousseau), quand gleterre, où M. de Bonrepaux n'est

ils n'étaient pas à leur cliAteau de qu'envoyé extraordinaire. M. de Ba-

Bois-lc-Vicomte; M""» do la Sablière rillon avait été un des négociateurs

logeait rue Saint-Honoré. A cette do la paix de Nimègue. La Fontaine

époque, ou l'y voyait moins ([u'aux lui a dédié la fable 4 du livre VIII,

Incurables, mais on y voyait souvent intitulée Le pouvoir des fables.

ses filles. M"»» Misson et de la Mé- 3. Qu'il soit Troyen, qu'il soit Ru-

sangore, tulo, peu m'importe. (Enéide, X, 108.)

de lui persuader [qu'on ne subsiste que par les rhumes, et je crois que j'en viendrai à la fin à bout. Autrefois je vous aurais écrit une lettre qui n'aurait été pleine que de ses louanges : non qu'elle ne se souciât d'être louée; elle le souffrait seulement, et ce n'était pas une chose pour laquelle elle eût un si grand mépris. Gela est changé.

J'ai vu le temps qu'Iris^ (et c'était l'âge d'or

Pour nous autres gens du bas monde),

J'ai vu, dis-je, le temps qu'Iris goûtait encor,

Non cet encens commun dont le Parnasse abonde : Il fut toujours, au sentiment d'Iris, D'une odeur importune ou plate; Mais la louange délicate Avait auprès d'elle son prix.

Elle traite aujourd'hui cet art de bagatelle;

Il l'endort; et, s'il faut parler de bonne foi, L'éloge et les vers sont pour elle Ce que maints sermons sont pour moi.

J'eusse pu m'exprimer de quelque autre manière; Mais, puisque me voilà tombé sur la matière. Quand le discours est froid, dormez-vous pas aussi?

Tout homme sage en use ainsi.

Quarante beaux esprits ^ certifieront ceci. Nous sommes tout autant, qui dormons comme d'autres Aux ouvrages d'auti'ui, quelquefois même aux nôtres.

Que cela soit dit entre nous.

Passons sur cet endroit : si j'étendais la chose. Je vous endormirais ; et ma lettre pour vous

Deviendi'ait, en vers comme en prose,

Ce que maints sermons sont pour tous .

1. Voyez le Discours à Af^e dg ;« 2. Les quarante île l'Académie Iran-

Sabli'ere, et la fable 1 du 1. X. C'est çaise, dont La Fontaine faisait partie

sous le nom d'Iris, on le sait, que La depuis trois ans. Fontaine chante sa protectrice.

A M AD A. M i: I. A DUCHESSE DE BOUILLON

V Paris. — Novembre IHS".

Madame,

Nous couiinençons ici de murmurer contre les Anglais, de ce qu'il vous retiennent si longtemps*. Je suis d'avis qu'ils vous rendent à la France avant la fin de l'automne, et qu'en échange nous leur donnions deux ou trois îles dans l'Océan. S'il ne s'agissait que de ma satisfaction, je leur céderais tout l'Océan même. Mais peut-être avons-nous plus de sujet de nous plaindre de votre sœur que de l'Angleterre. On ne quitte pas M""^ la duchesse Mazarin comme l'on voudrait. Vous êtes toutes deux environnées de ce qui fait oublier le reste du monde, c'est-à-dire d'enchantements et de grâces de toutes sortes

Vous excellez en mille choses.

Vous portez en tous lieux la joie et les plaisirs : Allez en des climats inconnus aux Zéphyrs,

Les champs se vêtiront de roses^.

Mais, comme aucun bonheur n'est constant dans son cours. Quelques noirs aquilons troublent de si beaux jours. C'est là que vous savez témoigner du courage : Vous envoyez aux vents ^ ce fâcheux souvenir; Vous avez cent secrets pour combattre l'orage : Que n'en aviez-vous un qui le sût prévenir?

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