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ment qui exerça une influence durable sur la direction de’ ses pensées. Il-s'enrôla dans l’armée du-Parlement et fit la campagne déeisive de 4645. Tout ce que nous savons de si carrière militaire, c’est qu'au siége de Leicester, un de ses camarades qui avait.pris volontairement son poste fut tué parun boulet des assiégés. Bunyan se regarda. toujours eommé ayant élé sauvé de la mort par l'intervention spéciale dela Providence. On peut remarquer iei que son imagination s'imprégna vivement des soènes de guerre dont il ayait été témoin. Il ne cessa jamais d'aimer à tirer ses comparaisons religieuses' des camps et-des citadelles, des canons, des trompettes, des drapeaux de trêve, des régiments.rangés en bataille, chacun sous sa bannière: Son-Grandcœur, son Capitaine Boanergès et son Capitaine Confiance sont évidemment des portraits dont les originaux avaient fait partie de ces saints guerriers qui combaftaient et préchalent sur la Bible dans l'armée de Fairfax1, ns
Aù bout de quelques mois, Bunyan retourna à Elstow . et se maria. Sa femme/’avait. des parents pieux, et lui apporta pour toute dot des livres de piété. Ce fut alors que se troubla étrangement son esprit, naturellement exalté, très-imparfaitement discipliné par l'éducation et exposé, sans défense aucune, à la fièvre d'enthousiasme dont l’épidémie infestait toute l'Angleterre, Par sa conduite extérieure il devint bientôt un strict Pharisien. Fréquentant avec une exactitude constantela cha-
{ Nous croyons devoir traduire par leur équivalent français tous ceux des noms du Voyage du Pélerin qui ont un sens, c’est-à-dire qui expriment le trait caractéristique du personnage, s +
pelle aux heures de la prière et des sermons, il abandonna, non sans de pénibles luttes intérieures, tous ses amusements favoris les uns après les autres. Au milieu d’une partie de bâtonnet, il s’arrêtait soudain et fixait des yeux hagards vers le ciel; puis, son bâton à la main, il avait entendu une voix lui demander s’il préférait laisser là ses péchés pour aller au ciel, ou garder ses péchés pour aller à l'enfer. Une apparition au visage sévère avait complété ses terreurs. Il renonça à l’odieux vice de sonner les cloches, mais quelque temps encore il alla au clocher et se donna le plaisir de voir les autres tirer les cordes, jusqu’à ce qu'il eût la pensée que, s’il persistait dans cette faiblesse criminelle, le clocher pourrait s’écrouler sur sa tête, et il s’éloigna épouvanté de cette tour funeste. Plus dure encore pour lui. était la renonciation à la danse sur la pelouse du village, péché favori dont, pendant quelques mois, il n'eut pas le courage de se sevrer. Après ce dernier sacrifice Bunyan était devenu irréprochablé, à le juger même par les maximes de ces temps austères. Tout Elstow parlait de lui comme d’un jeune homme éminemment pieux; mais son âme était plus troublée que jamais. N'ayant plus rien à faire dans la voie d’une réforme extérieure, et cependant ne trouvant dans la religion aucun plaisir pour remplacer les amusements de sa jeunesse, il commença à craindre d’être frappé d’une malédiction particulière, et se vit tourmenté par une suite d’hallucinations qui semblaient devoir le conduire au suicide ou à Bedlam.
Une fois il se mit dans la tête que tous les chrétiens de sang israélite seraient sauvés, et il essaya de se persuader qu'il avait de ce sang précieux dans les veines.
Ses espérances ne tardèrent pas à être détruites par son père, qui, à ce qu'il paraît, n'avait nullement l’ambition de passer pour juif.
Un autre jour, Bunyan fut embarrassé par cet étrange dilemme : «Si je n’ai pas la foi, je suis perdu; si j’ai la foi, je puis faire des miracles. » Il fut tenté de crier aux mares situées entre KElstow et Bedford : « Desséchezvous! » pour savoir s’il pouvait espérer la vie éternelle. .
Il s’imagina ensuite que le jour de grâce pour Bedford et les villages environnants était passé ; que tous ceux qui devaient être sauvés dans cette partie de l'Angleterre étaient déjà convertis, et qu’ainsi à s’y était pris quelques mois trop tard pour prier et travailler à son salut,
Un autre doute vint encore le harceler : étaient-ce les
Turcs qui avaient raison ou les. chrétiens qui étaient dans l’erreur? Enfin une inspiration de maniaque lui disait de faire sa prière aux arbres, à un manche à balai, au taureau de la paroisse.
Jusque-là cependant il entrait seulement dans la Vallée de l'ombre de la Mort. Bientôt les ténèbres s’épaissirent ; des figures hideuses flottèrent devant ses yeux ; des paroles de malédiction et des plaintes lugubres retentirent à son oreille ; la route s’ouvrait devant lui à travers la flamme et la fumée sur le bord de l’abime sans fond. Une curiosité étrange le sollicitait de connaitre le péché que Dieu ne pardoïne pas, et il lui prenait une envie morbide de le commettre. Mais la plus effrayante des formes par lesquelles sa maladie passa fut une propension à blasphémer et surtout à renoncer à
sa part du bienfait de la rédemption. Nuit et jour, au D,
lit, à table, au travail, de mauvais esprits, s’imaginait-il, lui répétaient à l'oreille : «. Vends Jésus-Christ, vendsle, vends-le. » 1 frappait avec un bâton sur ces apparitions, il les repoussait comme jadis; mais elles revenaient sans cesse, et il leur criait en vain d'heure en heure : « Jamais! jamais ; vous m'’offririez des milliers de mondes; non, non, jamais, pour des milliers de mondes !-»
Lassé par cette longue angoisse, il laissa échapper les paroles fatales de ses lèvres : « Qu'il aille, s’il le veut! » Alors sa misère devint plus horrible, Il avait commis le péché qui ne pouvait être-pardonné ; il avait abdiqué sa part du grand sacrifice; comme Ésaü, il avait vendu son droit d'aînesse, et il n’y avait plus, hélas! de repentir pour lui. « Personne ne sait, écrivait-il par la suite, personne ne sait, excepté moi, mes terreurs de ce temps-là! » Bunyan a décrit ses souffrances avec l'énergie et la simplicité les plus pathétiques. Il portait envie aux brutes, il portait envie aux pavés de la rue et aux tuiles des maisons. Le soleil semblait lui refuser sa chaleur et sa lumière. Quoique naturellement robuste et encore dans toute la primeur de la jeunesse, il passait des jours entiers à trembler dè la peur de la mort et du jugement dernier. Ce tremblement était pour lui le signe imposé aux pires réprouvés, le signe dont Dieu lui-même avait marqué le front de Caïn. Les émotions de l’infortuné Bunyan altérèrent sa digestion; il souffrait de telles douleurs d’entrailles qu'il s'attendait à gonfler et à crever comme Judas, qu'il regardait comme son prototype. .
Ni les livres que lisait Bunyan, ni les personnes qu'il consnltait n’étaient propres à exercer une heureuse in-
ET SON VOYAGE DU PÈLERIN. 83 fluence dans un cas de la nature du sien, Sa petite bibliothèque avait reçu une addition très-pernicieuse, le Récit de la fin lamentable de Francis Spira. Un vieillard renommé pour sa piété, dont le malade sollicita les avis, lui répondit d’une manière qui aurait pu avoir des conséquences funestes, « J'ai peur, lui disait Bunyan, d'avoir commis le péché contre le Saïnt-Esprit. — En vérité, lui répondit le vieux RE ne j'ai peur que vous ne l’ayez commis en effét.
Enfin, les nuages se FRERE la lumière devint de plus en plus pure; etl’enthousiaste, qui s'était imaginé avoir au front la marque du premier meurtrier et se croyait prédestiné à la fin de l’architraitre, jouit de la paix de l’âme et d’une douce confiance dans la miséricorde de Dieu. Des années s’écoulèrent cependan: avant que ses nerfs, si dangereusement irrités, eus sent recouvré leur état sain. Lorsqu'il entra dans un congrégation de baptistes, à Bedford, et qu'il fut pou la première fois admis au sacrement de l'Eucharistie, ce ne fut pas sans peine qu'il put contenir son envie d'appeler la malédiction du ciel sur ses frères pendant que la coupe circulait de main en main. Ce fut après avoir été quelque temps membre de cette congrégation qu’il commença à prêcher, et ses sermons produisirent une vivé impression. Il était illettré sans doute, mais il préchait à un auditoire illettré, Les secondes épreuves par lesquelles il avait passé lui avaient donné la connaissance de la mélancolie religieuse sous toutes ses formes et telle qu’il n'aurait pu la trouver dans les livres; son génie vigoureux, surexCité par une dévotion fervente , le rendit capable non-seulement d'exercer une grande influence sur le vulgaire, mais encore d’ar-
racher aux hommes instruits une admiration moins méprisante. Il s’écoula du temps, néanmoins, avant qu'il eût cessé d’être tourmenté par une impulsion intérieure, qui le poussait à proférer d’horribles paroles d'impiété du haut de la chaire.
Les contre-irritants sont aussi utiles dans les maladies morales que dans les maladies physiques. Il semblerait que Bunyan fut délivré finalement des souffrances intérieures, qui avaient rendu sa vie si amère, par une cruelle persécution du dehors. Il y avait cinq ans qu’il était prédicateur quand la Restauration mit aux mains des Cavaliers et des membres du clergé anglican le pouvoir d'opprimer les dissidents sur toute la surface du royaume. Or, de tous les dissidents dont l’histoire nous est connue, il fut peut-être le plus durement traité. En novembre 1660, il fut jeté dans la, prison de Bedford, et il y resta pendant douze ans, avec des intervalles de liberté précaire et partielle. Ses persécuteurs tentèrent de lui extorquer une promesse de s'abstenir de la prédication. Mais, désormais convaincu qu'’it était divinement mis à part afin d’être un maître de la sainte vérité, il résolut d’obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes, On le traduisit devant plusieurs tribunaux : on le railla, on le caressa, on l’outragea, on le menaça, mais en vain.
On lui dit facétieusement : « Vous avez bien raison de penser que vous ne devez pas cacher votre don spécial, mais ce don n’est en réalité que le talent de raccommoder les vieilles casseroles. » On le compara à Alexandre le ferblantier qui troublait le repos des apôtres. On lui dit que s’il voulait renoncer à prêcher il serait relâché à l'instant ; mais que, s’il persistait à déso-
Le pe tt.
D CCE SE NOSRREE
béir. à: la loi; il s’exposerait à la condamnation du bannissement ; auquel cas, si on le: retrouvait en Angleterre: au bout d’un-certain temps, on le pendrait par le cou. Sa réponse fut «Si vous me relâchez aujourd’hui, j je prêcherai encore demain. » Les années se succédèrent sans qu'il perdit patience. dans un cachot auprès duquel la pire des prisons de l’Angleterre actuelle serait. un palais: Son courage est d’autant plus extraordinaire. qu'il avait au plus haut degré les sentiments.de famille. De fait, ses frères austères le considéraient comme-un père trop tendre; Il avait plusieurs petits enfants, dont une fille, qui était aveugle et l’objet de sa tendresse la plus vive: I ne pouvait, disait-il, souflrir même que le vent soufllât sur elle: Et cette fille allait être exposée. aux atteintes du froid et de la faim; cette fille serait forcée de mendier, elle serait -battue: «Je le sais bien, disait-il, mais il le faut!» Pendant.qu'ilétait en prison, il ne pouvait rien faire de son-ancien métier pour subvenir aux besoins de sa famille. Il résolut donc d'en prendre un autre, et il apprit à tisser des galons de fil. Des milliers d'articles de ce genre de passementerie furent fournis par lui aux colporteurs. En même temps qu'il occupait ses mains : de cette.manière, il avait une autre occupation pour son esprit et ses lèvres. 11 distribuait l'instruction religieuse à ses compagnons de captivité, et il forma ainsi un petit troupeau dont il fut lui-même le pasteur. Pour mieux en remplir les fonctions, il étudiait constamment le petit nombre de livres qu’il possédait: Ses deux principaux.compagnons étaient la Bible et la Vie des Mar- - tyrs,'de Fox. Telle était.sa profonde connaissance de la Bible qu'il aurait pu être appelé une Concordance
vivante, Sur son exemplaire de la Vie des Martyrs, on peut lire encore les rimes mal orthographiées par lesquelles il exprimait son culte pour les vaillants champions de la foi protestante, et sa-haïine implacable contre la Babylone mystique.
Enfin, Bunyan commença à écrire; et quoiqu'il fat quelque temps encore à découvrir où était sa force, ses écrits ne furent pas sans succès. Ils étaient incultes, sans doute, mais on y remarque déjà un grand esprit naturel, la connaissance entière de la Bible anglaise et une vaste expérience des choses spirituelles chèrement acquise. Aussi, lorsque le correcteur d'imprimerie en avait amendé la syntaxe et rétabli l'orthographe, étaient-ils bien reçus par la classe inférieure parmi les dissidents. Bunyan consacrait beaucoup de temps à la controverse. Il écrivit avec aigreur contre les quakers, qu’il semble avoir toujours abhorrés, Il est cependant remarquable qu'il adopta une de leurs locutions particulières. Sa coutume était de dater non de novembre ou de décembre, mais du onzième ou du douzième mois. |
Bunyan écrivit contre la liturgie de l'Eglise angli- * cane. Il n'était pas deux choses qui, selon lui, eussent moins d’aflinité que la forme de la prière et l'esprit de la prière ; il ajoutait avec beaucoup d'originalité : « Ceux qui possèdent le moins l'esprit de la prière se trouvent tous dans les prisons ; ceux qui ont le plus de zèle pour la forme de la prière se trouvent tous au cabaret. » D'un autre côté, il exaltait les articles doctrinaux, et il les défendit contre quelques ecclésiastiques arminiens qui les avaient attaqués. Le plus acrimonieëx de tous ses ouvrages est sa réponse à Edward Fowler, de-
puis évêque de Glocester, excellent homme, mais a n'était pas sans une teinte de pélagianisme.
: Banyan eut aussi une dispute avec quelques-uns doi chefs de la secte à laquélle il appartenait. Sans doute qu'il avait adopté avec une sincérité parfaite le dogme distinetif de cette secte ; mais il ne considérait pas ce dogme comme d’une très-haute importance, et il se mettait volontiers en communion avec des presbytériens et des indépendants pieux: Les baptistes sévères le dénoncèrent done hautement comme un faux frère. Il en résulta une controverse qui survéeut longtemps aux combattants primitifs. De nos jours; la cause que Bunyan avait défendue avec une logique et une éloquence incultes, contre Kiflin et Danvers, a été plaidée par Robert Hall avee un talent et un art oratoire qu'aucun écrivain polémique n’a jamais surpassés !. ‘Pendant les années qui suivirent immédiatement la Restauration , Bunyan parait avoir été tenu dans une reclusion ‘rigoureuse. ‘Mais à mesure que se refroidirent lespassions de 4660, à mesure que la pitié succéda à la haine provoquée contre les puritains par leur règne récent, il fut traité de moins en moins durement. La détresse de sa famille, aussi bien que sa patience, son courage et sa piété, adoucirent les cœurs de ses persécuteurs: Semblable à son propre Chrétien dans Ja cage, il trouva des protecteurs même parmi la foule de la Foire de Vanité. L'évêque du diocèse, le docteur Barlow, intervint, dit-on, pour lui. On permit enfin au prisonnier de passer la majeure partie de son temps en
“1 Robert Hall était encore le plus éloquent des prédicateurs angluis dans-les premières années de. ce siècle.
dehors des murs de la prison, à condition, semble rait-il, qu’il resterait dans la ville de Bedford. : 5, - Bunyan dut sa délivrance complète à l’un,des.pires actes de l’un des pires gouvernements que l'Angleterre ait jamais subis. En 4671, la Cabale était au. pouvoir, Charles IL avait conclu le traité par lequel il s’engageait à rétablir la religion catholique en Angleterre. La-première mesure qu'il prit à cette fin fut d'annuler, par un exercice inconstitutionnel de sa prérogative,.toutes les lois pénales contre les catholiques romains ;et, pour mieux déguiser son vrai dessein,:il annula ,en«même
temps les lois pénales contre les non-conformistes pro- -
testants. Bunyan recouvra donc sa liberté, Dans lepremier élan de sa reconnaissance, il publia un-traité, où il comparait Charles à ce roi des Perses; humainet-généreux, qui, n'étant pas lui-même éclairé des lumières de la vraie religion, se montra. favorable au peuplesde Dieu et lui accorda, après des années de captivité, l’autorisation de rebâtir son: temple bien-aimé,. Si Bus nyan accepta avec une gratitude sans.défiance.le don précieux de la liberté; aucune apologie ne-paraitra nécessaire aux lecteurs candides, qui réfléchiront-tà
tout ce qu'il avait{souflert et reconnaîtront qu'il, lui,
était bien difficile de deviner les secrets desseins dela COUT Se vésdist des den Avant de sortir de prison, il avait commencé le livre qui a rendu son nom immortel, L'histoire de ce-livre est remarquable. L'auteur, nous dit Bunyan, écrivait un traité dans lequel il avait occasion de parler des stages du progrès chrétien. Il comparait ce progrès,
comme l'avaient comparé tant d’autres, à un pèlerinage.
Bientôt, son imagination vive découvrit d'innombrables
” points de-similitude qui avaient échappé à ses prédécesseurs. Les images affluaient en foule plus vite qu'il ne pouvait les traduire avec sa plame : marécages et puisards, roches escarpées, sombres et horribles cavernés, douces vallées, prairies dorées par le soleil, un lugubre château dont la cour était jonchée des crânés.et des ossements des prisonniers égorgés, une ville tout bruit et toute splendeur comme Londres, le jour de l'installation du lord-maire; l’étroit sentier, d’une régularité tirée au cordeau, montant et descendant à travers la ville: et la campagne déserte, jusqu'au fleuve Noir-et à la porte Brillanté, etc., ete. I avait trouvé enfin où était son génie, par hasard, comme auraïent dit la plupart des hommes; par l'inspiration de la Providence, comme il aurait dit lui-même, sans aucun doute, Il ne soupçonnait guère, il est vrai, qu'il produisait un chef-d'œuvre. Il ne pouvait deviner quelle place occuperait son allégorie dans la littérature anglaise, car ilne connaissait rien de cette littérature. Ceux qui supposent qu’il avait étudié la ‘Reine des Fées, de Spenser, seraient aisément réfutés si nous devions ici examiner en détaillés passages qu’on a considérés comme constituant une ressemblance des deux allégories: La seule fiction romanesque, selon toute probabilité, à laquelle Bunyan püt comparer son Pèlerin était son ancien roman favori, la: Bégen de sir Bevis de Southampton:
I aurait regardé comme un péché de prendre sur les heures consacrées aux affaires sérieuses de sa vie, | à.ses instructions religieuses, à ses controverses, à son travail de passementerie, pour s'amuser à ce qui lui semblait une simple bagatelle. Ce n’était qu’à ses mo-
ments perdus, nous assure-{-il, qu'il retournait. au à Château Beau, aux Montagnes Délectables et à la Terre
Énchantée. Il n'eut aücun collaborateur. Personne sie vit une ligne de son livre jusqu'à ce qu’il fût achevé. Ce fut alors qu’il consulta ses pieux amis. Quelquesuns furent charmés; d'autres très-scandalisés. Ce n'était, disaient ceux-ci, qu’une vaine fiction, un romän sur des géants, des lions, des fantômes et des. guerriers qui quelquefois combattaient des monstres, @tqueliuefois étaient régalés par de belles damesdan$ de splendides ‘palais. Que les beaux ‘esprits licencieux æt les athées du café de Will composent de pareilles sobnettes ponr divertir les Jézabels de la cour, celase comprend ; mais convenait-il à un ministre de PEvangile de copier les méchantes modes du monde? Flsfat un temps où le jargon dévot de ces niais fanatiques aurait fait de Bunyan un homme misérable; mais ee temps-là était passé. Son âme était à présent dans son état sain. Il comprit qu'en se servant de la fiction pour jeter plus de clarté sur la vérité et rendre la vertu-plus attrayante, il ne faisait que suivre l'exemple que-doït se proposér tout chrétien à lui-même, et il-résolut d'imprimer. :
Le Voyage du Pèlerin fit silencieusement son entrée dans le monde. On ne connaît pas un seul exemplaire de la première édition, Rien de moins sûr que la. date de la publication. Il est probable que pendant quelques ‘ mois le petit volume cireula seulement parmi les pauvres et obseurs sectaires. Mais bientôt le charme irrésistible de l'ouvrage commença à produire son effet, — le charme d’un livre qui avait pour l'imagination toute la poésie d'un conte féerique, et exerçait toute la sub-
ET SON VOYAGE DU PÈLERIN. 94 tilité de l’esprit à découvrir une multitude de curieuses analogies entré le lecteur et les êtres humains ses semblables, susceptibles des mêmes faiblesses, exposés aux mêmes tentations du dedans et du dehors. A ce. charme et à cet intérêt ajoutez le plaisir de sourire, grâce à quelque trait de plaisanterie à la fois simple et ériginale, qui ne diminuait en rien d’ailleurs la sympathie pour l’homme et le sentiment de vénération pour Dieu, double “objet que s'était proposé l’auteur. Dans les cercles puritains, d'où les pièces de théâtre etles . romans “étâient -sérupuleusement exelus , l'effet du roman religieux de Bunyan dépassa tout l'effet que pourrait jamais produire, sur des esprits nourris de littérature, une œuvre de génie, fût-elle repérioue à l’/liade, à Don Quichotte on à Othello. |
En 1678 parut une seconde édition avec des add: tions, et de cé moment le succès dévint immense. Dans les quatre années suivantes, l'ouvrage fut réimprimé six fois. La huitième édition, qui contient les dernières améliorations introduites par l’auteur, fut publiée en 1682, la neuvième en’ 1684, la dixième. en 1685. Le burin du graveur avait été de bonne heure mis en réquisition, et des milliers d'enfants contemplèrent avec un mélange de terreur et de plaisir d’exécrablés vignettes sur cuivre, qui représentaient Chrétien transpercant Apollyon de son épée ou se tordant sous l’étréinte du géant Désespoir. En Ecôsse et dans quelques-unes des colonies anglaises, /e Pelerin devint même plus populaire que dans son pays natal, Bunyan nous dit, avec une vanité bien pardonnable, que, dans la Nouvelle- Angleterre, son livre était un sujet journalier de conversation, et qu'en le jugea digne dé parailre superbe-
ment reliéIl eut de nombreux admirateurs en Hollande et parmi les huguenots de France. Avec les douceurs dusuècès, Bunyan éprouva aussi quelques-uns deses inconvénients. Des fripons de libraires éditèrent des volumes d’écrits médiocres sous son nom ; et des écrivailleurs envieux prétendirent qu'il était impossible que le pauvre chaudronnier ignorant fût réellement ed teur du livre qu’on lui attribuait.
Bunyan prit le meilleur moyen pour confondre ceux qui l’outrageaient par de mauvaises contrefaçons de son talent et ceux qui le lui déniaient. Il continua d’exploiter la riche mine qu'il avait découverte et d’en extraire de nouveaux trésors, non avec la même facilité et la même abondance que lorsque le sol était vierge encore, mais avec un succès qui laissait tous ses compétiteurs à distance. En 1684 parut la seconde partie du Voyage du Pèlerim, et cette seconde partie fut suivie de la Guerre sainte, qui, si le Voyage du Pèlerin n'existait pas, serait la meilleure allégorie qu’on eût écrite. :
Le rang de Bunyan dans la société fut alors tout autre que celui qu’il avait primitivement occupé. Il avait été un temps où plusieurs ministres dissidents, qui savaient parler le latin et lire le grec, affectaient de letraiter avec . dédain ; mais sa renommée et son influence étaient désormais bien plus étendues que la leur. H avait une telle autorité parmi les baptistes, qu’on l’appelait populairement l’évêque Bunyan. Il faisait annuellement des visites épiscopales ; de Bédford il allait tous les ans à Londres, pour y prêcher à des congrégations nombreuses et attentives ; de Lôndres il faisait sa tournée dans les provinces, encourageant le zèle de ses frères, faisant des collectes, distribuant des aumônes et apai-
sant les querelles. Les magistrats, en général, semblent ne pas l’avoir tourmenté beaucoup; mais il y a lieu de croire qu’en l’année 1685 il courut quelque risque. d’aller occuper de nouveau son logement dans la prison de Bedford. En cette année-là, Monmouth, par sa-téméraire et coupable entreprise, donna au gouvernement un prétexte pour persécuter les non-conformistes, et il n’y eut guère de ministres éminents des sectes preshbytérienne, indépendante ou baptiste, qui ne fussent inquiétés. Baxter fut mis en-prison, Home .exilé, Henry ‘arrêté. Deux. baptistes, avec lesquels. Bunyan devait soutenir une controverse, se virent en grand péril; Danvers faillit être pendu, et les petits-fils de Kiffin le furent effectivement. La tradition ajoute que, pendant ces mauvais jours, Bunyan dut se déguiser en roulier,. et qu’il exhorta sa congrégation de Bedford, revêtu d’une blouse, avec un fouet à la main. Mais bientôt s'opéra un grand changement. Jacques IT entra en guerre ouverte avec l'Eglise anglicane, et crut nécessaire de faire la cour aux dissidents. Quelques-ünes des créatures du monarque essayèrent de lui ménager le concours de Bunyan. Probablement qu'ils n’ignoraient pas qu'il avait écrit en faveur de l’acte de tolérance de 1674,'et cela leur-faisait espérer qu'il ne serait pas moins satisfait de l'acte de tolérance de 1687. Mais quinze années de réflexion, d'expérience et de commerce avec les hommes l'avaient rendu plus sage. Les deux circonstances n'étaient pas d’ailleurs exactement pareïlles : Charles-était un protestant déclaré, Jacques un papiste déclaré. Charles avait déguisé le but de sa tolérance; le:but de la tolérance de Jacques était patent. Bunyan ne s’y laissa pas prendre. Il exhorta ses
94 ‘ JOHN JUNYAN
auditeurs à se préparer par le jeûne et la prière au danger qui menaçait leurs libertés civiles et religieuses; il refusa même de parler au courtisan qui vint pour: réorganiser la corporation dissoute de Bedford, et qui, supposa-t-on, avait pour instruction d'offrir quelque dignité municipale à l’évêque des baptistes,
Bunyan ne vécut pas assez pour voir la Révolution de 1688. Dans l'été de cette année, il entreprit de plaider la cause d’un fils auprès d’un père irrité, et finit par obtenir que le vieillard ne déshérität pas le jeune homme. Cette bonne œuvre coûta la vie à l’intercesseur. Il lui fallut voyager à cheval sous une pluie battante; il arriva trempé à sa résidence de Snow-Hill, fut saisi d’une fièvre violente et mourut .au bout de quelques jours. On l’ensevelit à Bunhill-Fields. Le lieu où il repose est encore regardé par les non-conformistes avec un sentiment. qui ne:semble guère en harmonie avec l’austère esprit de leurs doctrines théologiques. Plusieurs.puritains, qui trouvaient puéril on coupable le respect qu’accordent les catholiques romains aux reliques et aux tombes des saints, ont demandé en expirant que leurs cercueils fussent placés aussi près que possible du cercueil de l’auteur du Voyage du Pèlerin'. ;"
La réputation de Bunyan, pendant sa vie et pendant
*-Son épilaphe rappelle son âge et la date de sa mort, avec son ouvrage le plus populaire ; M. JOHN BUNYAN, AUTEUR DU VOYAGE DU PÈLERIN, mont Le 12 aout 1688, acé pe 60 ans.
Ton Voyage, à Chrétien, est fini sûr la lerré, Et la mort ta couché dans ton lit funéraire,
ET SON VOYAGE DU PÈLERIN. y
le siècle qui suivit sa mort, fut grandé par le fait, mais présque- entièrement restreinté au cercle des familles religieuses de la clisse moyenne et de la classe inférieure: C’est-très-rarefhent que, pendant la période que j'indique; Buñyan est mentionné ayee respect par un auteur de quelque autorité littéraire: Young mettait sa prose à côté de la poésie du médioëre Durfey. Dans le Don Quichotte spirituel; les aventures de Chrétien vont de pair avee celles de Jack, le tueur de géants, ét de John Hickäthrift: Cowper osa: louer. le grand allégoristé, mais il-n’osa pas le nommer. C’est encore un détail significatif qué, jusqu’à üuñe époque récente, toutes les nômbreuses éditions du Voyage ‘du Pèlerin aient été destinées à la Chaumière et à l’antichiambre des domestiques. Papier, impression, figures, tout était du dernier commun, En général, quand la minorité lettrée et là classe populaire sont en désactord sur le mérite d’un livre; c’est l'opinion de la minorité lettrée qui finit par prévaloir. Le Voyage du Pèlerin est peutêtre le livre unique à propos duquel, au bout d’une centaine d'années, c’est la minorité lettrée ser a per à l’opinion de la classe populaires #2
Les essais tentés pour améliorer 6ù pour imiter ce livre ne sauraient être dénombrés. On l'a mis en vêrs, on l'a mis en anglais moderne. Le Pèlerinage de Tendre- Conscience; le : Pèlerinage de Bonne-Intention, le Pélerinage de Cherchèe-Vérité, le Pèlerinage de Théophile, de Pèlerin enfant, le Pèlerin hindou, peuvent être cités parmi tant d’autres faibles copies de ce grand original. ” Mais-la gloire particulière de Bunyan.est que ceux qui ont le‘plus ‘abhorré ses doctrines aient essayé de se sérvir de son génie. Une version catholique de Ja pa-
rabole porte au frontispice l’image de la Vierge Marie. D'un autre côté, ces Antinomiens, pour qui le calvinisme de Bunyan n’est pas assez fort, peuvent étudier de Pèlerinage de Hephzibah, où l’on ne trouvera-rien-qui puisse être interprété dans le sens d'une volonté libre et de la rédemption universelle. Mais le plus extraordinaire de tous les actes de vandalisme par lesquels on ait jamais défiguré un chef-d'œuvre fut commis: en l’année 1853. On résolut de transformer le. Voyage-du Pélerin en roman anglo-catholique. Ce n'était pas chose facile, car il fallait faire des deux sacrements les ebjets praéminents de l’allégorie : or, de tous les théologiéris chrétiens, les francs quakers exceptés, Bunyan aété celui dont le système accorde la place la moins marquée aux sacrements. Néanmoins la Porte Etroite devint un type du Baptème, et le Château Beau un type de l’Eucharistie. L'effet de ce changement n’avait pas sûrement été prévu par l’ingénieux auteur qui s’en avisa ;
1 Le Pèlerinage d'un nommé Chrétien, formant un des volumes de la petite bibliothèque catholique. Dans sa biographie de J. Bunyan, Southey donne quelques détails bibliographiques sur limitation cathotique du Voyage du Pélerin, qu’on a eu tort de confondre quelquefois avec le Pélerinage de l'homme, par Guillaume de Guilleville, poëme traduit du français en anglais par Lydgate et qui avait été populaire en 1426. On vient d’en publier, à Londres, une nouvelle édition illustrée, ainsi que la seconde partie, ou le’ Pélcrinage de l'âme. Souihey dit, avec raison, que si Bunyan avait lu par hasard (ce qui est douteux) l'allégorie de Guilleyille, cet ouvrage n'a exercé qu'une influence fort insignifiante sur son propre ouvrage. Il n’en est pas moins curieux de les comparer. — Southey nous fait aussi connaître. un Pèlerinage en hollandais, traduit en français sous ce titre : Voyage de deux sœurs, Colombelle et Volonlairelle, vers leur bien — aimé, en la cité de Jérusalem, etc., par Boëce de Bolswert. Liége, 1754. ; y
car, attendu qué pas un pèlerin ne passe par la Porte Etroite, et que Fidèle franchit à la hâte le Château Beau sans s'arrêter, la leçon de la fable ainsi altérée nos enseigne qu'il n’y a que les adultes qui doivent être baptisés, et qu'on peut, en toute sûreté, négliger l’Eucharistie.. “Personne n'aurait découvert, d’après la version" originale du Voyage du Pèlerin, que l’auteur
n’était pas un pædobaptiste. Faire de son livre un livre contre le pædobaptisme était un triomphe réservé à un théologien anglo-catholique.- Pareilles bévues seront nécessairement commises par tout homme ‘qui mutile lés parties d’un grand ouvrage sans bites fait une idée juste de l'ensemble.
TE
-Le-trait caractéristique du Voyage du Pèlerin est d’être le seulouvrage de ce génre qui possède un grand intérêt humain, Les autres allégories n’amusent que l'imagination; l’allégorie: de Bunyan a été lue avec des larmes par des milliers de personnes: y a quelques bonnes allégories dans les œuvres de Samuel Johnson et quelques-unes ‘d'un mérite plus élévé encore dans Addison, Dans ces: allégories, il ya peut-être autant d'esprit et d'art que daus le Voyage du Pèlerin; mais le plaisir que cause la Vision de Mirza, la Vision de Théodose, là Généalogie de PEsprit ou la Contestation entre Repos et Travail, ressemble exactement au plaisir que nous avons à lire une des odes de Cowley ou un chant d’Hudibras. C'est exclusivement un plaisir de l’intelligence, et le sentiment n’y a aucune part. Bien plus,
Spenser lui-même, quoiqu'il soit assurément un des . plus grands poëtes qu'il y ait jamais eu, ne put jamais pe à rendre l’allégorie intéressante. Ce fut en vain w’il prodigua toutes les richesses de son imagination le palais de l'Orgueil et le palais de la Tempérances la Reine des Fées a un défaut impardonnable, le défaut de l'ennui. Nous éprouvons dans ce poëme la satiété des vertus cardinales et des péchés mortels. Nous y soupirons pour la société d'hommes réels et-de femmes réelles. Sur dix personnes qui lisent le premier.chant, pas une ne va jusqu’à la fin du livre premier ; sur.cent, pas une ne persévère jusqu’à la fin du poëme. En trèss petit nombre, et non sans fatigue, sont ceux qui vont jusqu'à la mort de la Bête Beuglante. Si les derniers six livres, qu'on dit avoir été détruits en Irlande, avaient été conservés, il aurait fallu tout le courage d’un com. mentateur pour persévérer jusqu'au dernier. n -Il n'en est pas ainsi du Voyage du Pèlerin. Nonseulement eet ouvrage merveilleux obtient l'admiration des critiques les plus délicats, mais encore ikest aimé de tous ceux qui sont trop simples pour l'admirer: Le docteur Johnson, qui ne faisait d’études qu'à bâtons rompus et qui détestait, selon lui, de lire an ouvrage en entier, faisait une exception en faveur du Voyage du Pèlerin. C'était un des deux ou trois qu'il regrettait.de trouver trop courts. Il fallait que le sectaire illettré.eût un mérite peu commun pour arracher un pareil élage au plus pédant des critiques et au plus fanatique.des tories. Dans la .partie-la plus déserte de l'Ecosse,.le Voyage du. Pèlerin fait les. délices des paysans. Dans toutes les chambres d'enfant, /e Voyage du. Pèlerin est. le livre. favori, encore plus que Jack de Tueur de géants.
ET SON VOYAGE DU PÉLERIN. 9p
Tout léctéur conmait lé Sentier Etroit et Droit aussi bié que la routé qu’il à parcourue et reparcourue cent fois. C'est Le plus grand miracle du génié de faire que des choses qui n’ont jaïnais existé soient comme si elles
éxistatent, et que les inventions d’ün esprit AEVISRERE les souvenirs personnels d’un autre:
“C'est cé firacle qu'a opéré le Chaudronnier Bunyan.
Ïl n'est pas uñé montée, pas une descente, pas une barrière, pas un lieu de halte dans le voyage de son pèlerin qui ne nous soit parfaitement familier, La Porte Etroite et Ja Mare Désolée qui la sépare dé la Cité de la Destruction, la longue route tiréé au cordeau, là Maison de l'Intérprète et toutes ses curiosités, le Prisonnier dans sa cage, le Palais aux grilles duquel des hommes d’armes faisaient sentinelle , et sur les créneaux duquel märchaïent dés personnages vêtus dè drap d’or, la Croix et le Sépulcre, la Colline Escarpée et le berceau di Doux Repos, la magnifique façade du Château Beat sur le bord de la route, les Lions ehchaînés étendus sous le porche, la verte Vallée de Huiiliation, avec lés riches prairies où paissent des troupeaux; toutes ces choses nous sont atssi connues qué les übjets qui frappent tous les joürs nos yeux dans la rue:-Nôus arrivons énsuite à là place étroite où Apollyon franchit d'üne-enjambéé toute la largeur du chemin pour arrêter le voyage dé Chrétièn,ét 6h, par la suite, fut dressée une colônne attestant avec quel courage le pèlerin avait affronté lé grand combat. A mésuré que nôus avançons, là valléé dévient de plus ét plus profondé. Des deux côtés du précipiée l'ombre s’épaissit ét devient de plus en plus noire. Les nuages s’aiioncellent au-dessus de notre têté; noûs entendons à tra-
vers les ténèbres des voix plaintives, le retentissement des chaînes, le bruit de pas qui se croisent. La route, difficile. à distinguer dans l'obscurité, eôtoie la gueule béante de l'abime qui exhale ses flammes, sa puante fumée et ses figures hideuses pour épouvanter le pèlerin. Il va toujours au milieu des ernbüches et des fossés, se.frayant un chemin au milieu des corps meurtris de ceux qui sont tombés à côté de lui. A l'issue de la longne et sombre vallée, il franchit les cavernes où habitaient les vieux géants, foulant les ossements de leurs victimes. Bientôt la route le conduit. en droite ligne à travers une lande inculte, jusqu’à ce qu’enfin les tours d’une cité apparaissent à distance ; et le pèlerin se trouve au milieu des innombrables multitudes de la Foire de Va nité. Là sont les jongleurs et les singes; les boutiques et les théâtres de marionnettes. Là sont la rue Italienne, la rue Française, la rue Espagnole, la rue Britannique, avec leurs multitudes de vendeurs et d'acheteurs, d’oisifs et de flâneurs ie jargonnent tous les idioneR, de la terre. 4 De là nous gravissons la petite “one je Ja Mine ; d'Argent, puis nous continuons le pèlerinage par da Vallée des Lis, le long de cette agréable rivière bordée d’arbres fruitiers sur l’une-et l’autre rive. À gauchese bifurque le sentier conduisant au Château Horrible; dont la cour est pavée avec les crânes des pèlerins, et droit devant nous. sont les sert et ji xecBens des Monts Délectables. ….. :. ES:
Des Monts Délectables la route prenne à travers les brouillards et les broussailles de la Terre Enchantée, avec un lit de moelleux coussins distribués çà et. là sous un berceau de verdure. + à
. C'est au delà qu'est la terre de Beulah, où les fleurs, les raisins et les chants des oiseaux varient et égayent le paysage; où le soleil brille nuit et jour. On voit trèsbien de là les pavés d’or, les rues de perles qui couvrent Jautre bord de cette noire ét froide rivière sur laquelle iln’existe pas de pont. :. :,
Atoutesles stations du voyage, Atontes lesrencontres que fait le pèlerin, les figures qui se mettent en travers de son chemin et-celles qui le poursuivent appartiennent à des personnages doués pour. nous d'une vie réelle : ses géants et ses fantômes, ses monstres et ses êtres revêtus d’une beauté d’anget, la grande, l’aimable et brune, Mwe Babiole', avec sa bourse pendne à sa ceinture et ses doigts maniant Jes pièces d'argent, Fhomme noir à la robe brillante, M. Mondain Sage et mylord Hait-les-Bons, M. Babillard et Mrs. Timorée; etc. Nous suivons les voyageurs dans leur pèleñinage allégorique avec un intérêt égal à celui qui nous fait-suivre l'Elisabeth (de. Mw* Cottin) de Sibérie à Moscou, et là Jeannie Deans (de Walter Scott) d'Edimbourg à Londres. Bunÿan est peut-être le seul auteur qui ait pu donner à l'abstraction l'intérêt dé la réalité?. Dans les ouvrages de maints célèbres romanciers, les hommes sont de simples -personnifications. Nous n y trouvons pas uit jaloux, mais la jalousie; ni un'‘traître, mais la trahison; ni un patriote; mais le patriotisme. Telle était, au contraire, l'imagination créatrice dé Bac nya, que des personnifications, ee Br a
1 Dans lès illustrations, on représente généräténént 1 les shining ones de Bümyan sous la forme d'anges.
À Litléralement : qui ait donné à l'abstrait V'intérèêt du concret, 6,
102. | JOHN BUNYAN devenaient dés hommés, Un dialogue entre deux qua-
lités a, dans son rêve, plus d'effet dramatique qu'un:
diälogüe entre deux êtres humains däns la plupart des
pièces de théâtre. Sous cé rapport lé génie de Bunÿähr
avait une grandé ressemblance avec celui d'un de n6s
contemporains qui avait, d’ailleurs; peu de choses come
muñes avec lui, Percy Bisshe Shelley. La forte imagi-
nätion de Shelley eñ faisait un idolâtre en dépit détie |
même. Des termes les plus indéfinis d'un systèmé de métaphysique dur, froid et sombre, iltira un splendide Panthéon peuplé de formes vivantes, belles ét majéstueuses. Shelley transformait l’athéisme lui-même en une mythologie riche de visions aussi brillantes que les dieux qui vivent dans le marbre de Phidiäs, od qüéles saintes qui nous sourient de la toile de Murillo. L'esprit du Beau, le principe du Bien et le principe du Mal, lorsqu'il les mettait en scène, cessaient d'être dés abs: tractions : ils prenaient forme et couleur. Ce n'étaient plus des mots, mais des images intelligibles, de bellés réalités humaines, « objets d'amour, d'adoration oude crainte.» Comme il n'y a pas dé signe plus évident d’une âme privée de la faculté poétique que cette ten dance, si commune parmi les éérivains dé l'école françaisé, à transformer les images en abstractions, Vénus, par exemple, en Amour, Minérve en Sagesse, Maïs en Guerre, Bacchus en Ivresse : de même, le signe le plus
sûr de la faculté vraiment poétique est la disposition |
contraire qui convertit én généralités lés individus. Quelques-unes des théories métaphysiques et morales de Shelley étaient certainement très-absurdes et trèspernicieuses ; mais nous doutons qu'aucun poëte-modérnie ait possédé au même degré quelques-unes des
plus häutes qualités des anciens maîtres. Les termes de barde et d'inspiration, qui semblent froids et affectés lorsqu'on les appligtie-à d’autres écrivains modernes, sont parfaitement appropriés lorsqu’ôn les lui applique. Il n’était pas ün auteur, mais ün bdrde ; Sa poésie était moins ün-art qu'une inspiration. S'il eût vécu jusqu'à l’âgé-mür, il aurait probablement produit quelque oùvrage du prémier ordre: par le dessin êt l’éxécütion. Hélas !
. Ô Adgiue Eu Bécv Etude Divé Tv Méoaus Qlhos Ad pa, rèv où Nüpoasiv areyô
Mais revenons à Bunyan: Le P oyage du Pélerin n'est sans doute pas une allégorie parfaite. Les types sont souvent en contradiction l’un avec l’autre, et quelquefois le masque allégorique est mis complétement de côté. La Rivière, par exemple, est un emblème de la mort, et l'on nous dit que tout être humain doit traverser cette rivière. Mais Fidèle ne la traverse pas; il est martyrisé, non en ombre, mais en réalité, à la Foire de Vañité. Plein-d'Espoir parle à Chrétien du droit d’aînesse d’Esaü et dé ses propres idées sur le péché, comme Bunyan lui-même aurait pu parler à uñ mémbre de sa congrégation, Les damoiselles du Château Beau catéchisent les enfants de Chrétien, comme n'importe quelles bonnes dâmes de charité pourraient catéchiser n'importe quels enfants à une école dé dimanche. Mais nous ne croyons pas qu'aucun écrivain, quelque génie qu’il ait, et quel que soit son bonheur, puisse continuer longtemps une histoire métaphorique sans tomber dans plusieurs inconséquences, Nous sommes certain que
104 - JOHN BUNYAN des inconséquences et des contradictions presque aussi |
fortes que les pires où Bunyan soit tombé pou rai être signalées dans les allégories les plus courtes.et] plus travaillées du Spectateur d'Addison et du Aédeur de Johnson. Le Conte du Tonneau de Swift et son Histoire de John Buil fourmillent de fautes analogues, si le noni de fautes peut s'appliquer à ce qui est. inévi table. Il n’est pas facile de faire marcher une simi itude à quatre pattes, mais nous croyons qu'aucun talent humain ne saurait produire ce centipède qu'on. appelle une longue allégorie, dans, lequel la correspondance entre le signe extérieur et la:chose signifiée serait exactement observée. Assurément aucun auteur, ancien ou moderne, n’a encore accompli cet-exploit. Ce qu'après tout l'auteur d’une allégorie peut faire de mieux, c'est de présenter à son lecteur une suite d'analogies dont chacuné sera, séparément frappante. et heureuse, sans qu’on doive regarder de trop près si-elles sont toutes en harmonie l’une avec l’autre. Voilà ce qu'a fait Bunyan, et quoiqu’une critique minntieuse puisse découvrir des inconséquences dans. toutes les pages de son roman, l'effet général que ce roman produit sur tous les lecteurs, lettrés ou illettrés, prouve qu'il a bien fait, Les passages les plus difficiles à défendre sont ceux où. il abandonne complétement l’allégorie et met dans Ja bouche de ses pèlerins des éxhortations et des dissertations religieuses plus propres à être débitées dans sa chaire de Bedford ou de Reading que sur la Terre Enchantée ou.dans le Jardin de l'Interprète. Cependant nous séntons que-nous ne voudrions pas effacer-ces Passages mêmes que nous n'entreprendrons pas de défendre contre les objections de la critique, Nous sen
tons que-le roman doit une partie de son charme à ces digressions solennelles et touchantes, véritables élans d'un cœur trop plein, qui déchire le voile et se montre à nous avec tout le feu de l'inspiration. C’est un effet qui rappelle celui qui était produit, dit-on, sur les théâtres des anciens, lorsque les yeux de l'acteur jetaient des flammes à travers son masque, donnant ainsi la vie et l'expression à ce qui eût été sans cela une fable ‘vide et:säns. intérêt. Pau A
“IL est très-amusant et très-instructif de comparer le Voyaye du Pèlerin avec la Grâce abondante, autre voyage de Bunyan, qui est réellement une des plus remarquables autobiographies, la confession sincère de toutes les bizarreries qui passaient par l'esprit d'un homme ik lettré, doué d’un cœur chaleureux, de nerfs irritables, d’une imagination ingouvernable, et sous l'influence de l'exaltation religieuse. Dans quelque siècle que Bunyan eût vécu; l’histoire de ses-sentiments eût été probablement très-curieuse. Mais l’époque où la destinée le fit naître était celle d’une grande émotion de l'esprit humain. Une eflrayante explosion de l'opinion publique, provoquée par la tyrannie de l’Église hiérarchique, menagçait de ruine toutes les vieilles institutions cléricales de l'Angleterre. A la.sombre régularité d'une Église intolérante avait succédé la licence d'innombrables sectes ivres de la première effervescence de leur liberté nouvelle. Le fanatisme engendré.par la persécution, et destiné à engendrer la persécution à son tour, envahit rapidement Ja société. Les esprits les plus énergiques, les esprits supérieurs eux-mêmes ne résistèrent pas à cette étrange contagion. Toute autre époque aurait produit Georges. Fox et James Taylor. Mais il n’y a
106 : JOHN BUNYAN qu’une $eule époque qui pouvait produire les déliraistes illusions d’un politique {el que Vane, et les larmes bystériques d’un soldat tel que Cromwell. :
Quand on résume la première phase -de la vie dé Bunyan, on peut dire qu'avant d'arriver à cette brillante et fertile terre de Beulah, où il séjourna pendant la dernière période de son pèlerinage, il avait franchi la Vallée de l'ombre de la Mort, couverte de ténèbres, peuplée de démons, retentissant de blasphèmes et de lamentations, et qu'il avait failli plus d’une fois tomber dans les mares fétides, les piéges et les fosses voisines de la gorge même de l’enfer. L’unique trace que semblent avoir laissée après elles ses cruelles souffrances et ses tentations était une compassion affectueuse pour ceux qui étaient encore dans l’état où il avait été autrefois lui-même. La religion a rarément pris une forme plus douce et plus consolante que dans son allégorie. Le sentiment qui prédomine dans tout l'ouvrage ést la plus tendre bienveillance pour les âmes faibles, timides et tourmentées. Le caractère de M. Craignant, de M. Faible-Esprit, de M. Désespérance et de sa fille, miss Grand'peur, le récit du pauvre Peudefoi à qui les trois voleurs subtilisèrent son petit péculé, la description de la terreur de Chrétien dans les cachots du géant Désespoir et son passage à travers la rivière, tout cela montre clairement la vive sympathie qu'éprouvait Bunyan, lorsque sa propre conscience se fut rassérénée, pour les personnes afigées de mélancolie religieuse:’ M. Southey, qui n’aime guère les calvinistes, tdmét que si le calvinisme n'avait jamais été d’un aspect plis sombre que dans les œuvres de Bunyan, ce terme n'aurait jamais été un terme de reproche. Par le fait,
ET SON VOYAGE DU PÈLERIN. s.407
ceux des ouvrages de Bunyan que nous connaissons ne sont pas plus calvinistes que les articles de foi et les homélies de l’Église anglicane. Son opinion modérée sur Je sujet de la prédestination offusqua plus d’un dévot. Nous avons cité l’allégorie absurde dont l'héroïne a nom Hephzibah, allégorie composée par quelque ex- -travagant prédicateur supralapsarien mécontent de la - douce théologie du Voyage du Pèlerin. Dans cette folle fiction, si nous avons bonne mémoire, l’Interprète s’appelle FAngléclaireur, et le Château Beau devient le Château Foree, M. Southey nous dit que les catholiques avaient aussi leur Voyage du Pèlerin sans le géarit Pape, dans lequel l'interprète est le Directeur,.et le Château Beau le Château de la Grâce, C'est certainement une preuve du génie de Bunyan, que deux sectes religieuses, qui regardaient ses opinions comme hétérodoxes, aient.eu recours à lui pour moraliser les membres de leur Église, 2 ‘y a, eroyons-nous, dans le Voyage du Pèlerin, quelques personnages et quelques scènes qui ne peuvent être bien compris et goûtés que des lecteurs familiers avec l’histoire de l’époque où vivait Bunyan. Le personnage de M. Grandcœur, le guide, en est un exemple. Son combat est naturellement allégorique, mais l'allégorie n’est pas scrupuleusement observée. - Il adresse un sermon à sés compagnons, et bientôt après livre bataille au Géant Farouche, qui avait pris sur lui de soulever les Lions. Il explique le troisième chapitre d'Isaie à la maison et aux hôtes de Gaïus, et part ponr attaquer dans son antre Tue-les-Bons, Ogre de l'espèce des cannibales, Ce sont là des inconséquences, mais de celles qui ajoutent, croyons-nous, à l'intérêt du récit,
Nous n’avôns pas le moindre doute que Bunyan aväit en vue quelque belliqueux Grandcœur de Naseby et de Worcester, qui priait avec ses soldats avant de leur ‘ faire faire l'exercice, qui connaissait l’état spirituel de tous les dragons sous ses ordres, et qui, les louanges du Seigneur à la bouche, un sabre à deux tranchants au poignet, avait mis en déroute sur maint champ de bataille les spadassins jurant et ivres de Rupert et de Lunsford.
Chaque siècle produit des hommes comme Cheminde-Trayerse ; mais le milieu du dix-septième siècle était éminemment fertile en pareils hommes. M. Southey croit que la sâtire devait toucher quelque particulier; et cela semble très-vraisemblable. À tout événement, Bunyan devait connaître plusieurs de ces hypocrites qui ne suivaient leur religion que lorsque la religion marchait en escarpins brodés, lorsque le soleil brillait, lorsque le peuple applaudissait. En effet, il aurait pu aisément trouver toutes les espèces de Chemins-de-Traverse parmi les hommes politiques de son temps. Parmi les pairs, il aurait pu trouver mylord Je-me-Retourne, mylord La Circonstance et mylord Beau-Discours ; dans la Chambre des communes, M. Doucereux, M. N'importe-Quoi, M. Deux-Faces : il n’aurait eu qu’à regarder le’ ministre de la paroïsse pour trouver M. Deux- Langues. La ville de Bedford probablement contenait plus d'un politique qui, après avoir essayé de faire fortune en cherchant le Seigneur pendant le règne des saints, essayait de garder ce qu'il avait acquis ainsi en persécutant les saints pendant le règne des courtisanes, et plus d’un ecclésiastique qui, au milieu d’un continuel changement dans la discipline et les doctri-
(ET SON VOYAGE Du PÈLERIN. 409
nes de l'Église, n'était resté-fidèle qu'à son bénéfice. ‘Un des plus remarquables: passages du Voyage du Pèlerin est celui où est décrit le procès: fait à Fidèle. On ne saurait douter que: Banyan voulait faire la saitre du mode:de procédure suivi dans les procès de trdhison-sous Charles IL. La licence accordée aux témoins à à charge, li honteuse partialité et Ja” féroce insolerice du juge, là: précipitation: et l'aveuglé- animosité. du jury nous rappellent ces odieuses comédies qui, depuis-la
Restauration jusqu’à la Révolution de 4688, n'étaient
que les-préludes d’une condamination à être pendu ou écartelé. Lord Hait-les-Bons remplit les fonctions d’avocat pour les-prisonniérs aussi bien qu'aurait pu lés remplir Scroggs lui-nième :
# (CLE 06€. V sabot: dé tu és, hérétique ef traître, as-tu entendu ce Lu ces "ROEROES gens ont déposé
contre toi ?.
nee san dire AR EU mots boue ma défenise?. 4 ue |
LE JUGE: Ce chti tu ne mérites pas de vivre, mais d’être tué immédiatement sur la “place. Cepéndant, afin qe tout le monde puisse voir notre bonté pour. toi, écoutons ce 1e tu as è dire, 5 vagabond que-tu es fn.
Quiconque connaît les procès pôlitiques de'ce tempslà ne serait pas embarrassé pour citer des cas semblables. Eu effet, quelquechose que Bunyar eût voulu écrire sur la bassèsse et la cruauté dés hommes dé loi sous Jacques IT, serait resté au-dessous de la vérité, Leprocès imaginaire dé Fidèle devant un jary composé de. vices personnifiés était un procès justé et miséricor-
dieux, comparé au procès réel d'Alice Lisle devant le
. 110 JOHN RUNYAN
tribunal où siégeaient tous les vices en la personne de Jeffries.
Le style de Bunyan.est plein de charme pour tous les lecteurs et sert d'étude précieuse à eeux qui veulent posséder complétement la langue anglaise. Le voeabulaire est le vocabulaire du peuple. I n’est pas une expression capable d’embarrasser le plus grossier paysan, à l’exception de quelques termes techniques de théologie. Nous avons noté plusieurs pages qui ne contien--
nent pas un seul mot de plus de deux syllabes. Cependant aucun auteur n’a dit plus exactement ce qu'il voulait dire. Orateurs, poëtes, théologiens peuvent retrouver dans:ce simple dialecte, 16 dialecte des simples artisans, tout cé qui suffit pour la jjompe du langage, le pathétique, la véhémence et la dissertation subtile, Il n’est pas un livre que nous citerions plus volontiers comme modèle du vieil idiome anglais dans sa pureté primitive ; il n’en est pas qui démontre mieux combien cet idiome ést riche de-sa propre richesse et combien peu il a gagné à tout ce qu’il a emprunté.
Cowpér disait, ily a soixante ans, qu’il n’osait pas nommer Bunyan dans ses vers dé peur de provoquer un sourire ironique. À nos grands-pères délicats, nous supposons que l'Essai de Roscommon sur les poëmes traduits et l'Essai du duc de Buckinghamshire sur la poésie paraissaient des compositions infiniment supérieures à l’allégorie du chaudronnier prédicateur. Nous vivons dans des temps meilléurs el nous ne craindrons
1 I name thee not, lest so despised a name Should move a sneer at thy deserved fame.
(Cowren.}
pas de dire que, quoiqu'il y ait eu plusieurs littérateurs de talent en Angleterre pendant la seconde. moitié du dix-septième siècle, il n'y eut que deux auteurs qui possédèrent la faculté de: l'imagination à un degré éminent. Un de ces grands esprits. sde ds le Paradis Devis r entre le: age di s.Bbleri
None: ne pouyos passer. sous silence des e qui ornent J'édition du. Voyage du Pèlerin, publiée par Robert Southey. Quélques-uns des bois de Heath sont admirablement dessinés et exécutés, Les illustrations de Martin ne nous plaisent pas autant. Sa Vallée de l'ombre de Ja Mort n’est pas la Vallée de l'ombre de la Mort:que Bunyan avait imaginée. En tout cas, ce n est pas cette horrible et sombre rayine qui est restée devant-les yeux.de-notre pensée depuis l'enfance. La vallée est une caverne, la mare-est un lac, le sentier fait un zigzag, et Chrétien semble un point perdu au milieu de cette immense voûte. Nous n’y voyons pas non plus ces figures hidenses qui sont une partie essentielle de la deséription-dé Bunyan et que Salvator Rosa aurait aimé à peindre. Ce n’est qu'avec une sincère défiance de nous-même que nous prononçons un jugement sur toutes les questions relatives à l’art du peintre, mais il nous semble que Martin n’a pas.toujours été heureux danse choix de ses sujets. Il n'aurait jamais dû essayer d'illustrer de Paradis perdu. M n'existe pas deux manières plus opposées l'une à Jautre que sa manière, comme artiste, et la manière de Milton, comme poëte,
Les chosés qui ne’soñl ‘que des accessoires dans les descriptions deviennent l’objet principal dans les tableaux, et les figures qui sont les plus saillantes dans les descriptions ne peuvent être découvertes dans les tableaux que par un examen minutieux. Martin a parfaitement réussi à représenter les colonnes et les candélabres du Pandæmonium. Mais on oublie que le Pandæmonium de Milton n’est que l’arrière-plan sur lequel ‘ apparait Satan. Dans le tableau, c'est à peine si l’archange est visible au milieu des interminables colonnades de son palais infernal. Le Paradis de Milton n’est encore que l'arrière-plan des figures d'Adam et d’Ève, tandis que dans celui de Martin le paysage est tout. Adam, Eve et Raphaël attirent moins l'attention que le lac et les montagnes, les fleurs gigantesques et les girafes qui les broutent. Le roi Jacques IT fit faire son portrait par Varest, le peintre de fleurs; quand le tableau fut fini, Sa Majesté apparut au milieu d’un berceau de tournesols et de tulipes qui détournaient complétement l'attention de la figure centrale. Tous ceux qui vinrent pour admirer cet{e toile la prirent pour un tableau de fleurs. M. Martin, croyons-nous, accorde à ses incommeéensurables espaces, à ses innombrables multitudes, à ses pompeux miracles d'architecture et de paysage, une place aussi déraisonnable que celle que Varest accordait à ses pots dé fleurs et à ses bou- - quets. Si M. Martin voulait peindre le roi Léar au milieu de la tempête, nous soupçonnons que le ciel enflammé, les averses de pluie, les torrents débordés, les forêts ployées sous le vent détourncraient l’attention des angoisses du malheureux père et du roi oùlragé par ses filles. S'il voulait peindre la mort de Léar,
le vieillard qui dit à ceux qui sont à côté de lui : « Défaites-moi ee bouton, » serait rejeté dans l’ombre par un vaste appareil de pavillons, d’étendards, d'armures et de cottes d'armes. M. Martin illustrerait très-bien le Roland furieux, mieux encore le Roland amoureux, et les Mille et une Nuits mieux que tout le monde. Les palais et les jardins de fées, les portiques d’agate, les bosquets émaillés d’émeraudes et de rubis, habités par des êtres dont personne n’a souci, voilà son vrai domaine. Il réussirait admirablement dans les jardins enchaäntés d’Aleine-ou la demeure d’Aladin, maïs il aurait dû éviter Milton et Bunyan !.
4 La dernière édition du Voyage du Pélerin est celle qui vient d’être publiée avec une préface du R. Ch. Kingsbey.
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