‹ Œuvres diverses de Lord MacaulayChapitre 32 sur 46 · CMBTON · texte numérisé non relu

CMBTON

l'exécution du roi, Nous ne pouvons que condamner le supplice de Charlés Ir: cependant, pour être plus juste envers les hommes éminents qui concoururent à æette. célèbre procédure, et pour être juste plus particulièrement envers le grand poëte qui les défendit de

sa plume, nôus devons dire que rien n’est plus absurde Ps

que les imputations qu'il a été de mode, depuis cent soixante ans, de jeter à la face des régicides, Nous avons jusqu'ici évité d'en appéler aux premiers . principes : nous n’y aurons pas recours ici davantagé, nous en tenant au cas analogue de la Révolution de 1688. Quelle différence essentielle peut-on établir entre l'exé-

cution du père et la déposition du fils ? quélle est-la LA

maxime constitutionnelle qui s'applique à l'un sans s'appliquer à l’autre? «Le roi ne peut mal faire:

d’après cet axiome, Jacques était aussi innocent "2 pouvait l’avoir été Charles. « Les ministres seuls sont responsables des actes du souverain :» si .cela- est, pourquoi ne pas condamner Jeffries et conserver Jac= ques ? « La personne d’un roi est sacrée :» la personne. de Jacques fut-elle regardée-comme sacrée à:là bataille de la Boyne ? Tirer le-canon sur une armée où se trouve votre roi, n'est-ce pas être bien près du régicide ? Charles aussi, qu’on s’en souvienne, fut mis à mort par des hommes qui avaient. été exaspérés. par une hostilité de plusieurs années et qui-ne. lui avaient jamais été attachés par d’autres liens que ceux de tous ses sujets. Les personnes qui .expulsèrent Jacques du trône, qui séduisirent son armée, qui lui-aliénèrent ses amis, qui commencèrent par le garder prisonnier dans son palais et finirent par le mettre à la porte, qui interrompaient. son sommeil par d’impéricux messages,

qui le poursuivirent par le feu et le glaive, d’une pro: vince de son royaume à l’autre, qui pendirent, torturèrent et écartelèrent ses adhérents, qui comprirent dans sä senteñce son héritiér innocent.…., ces personnes étaient son neveu et ses deux filles ! Quand on réfléchit à fout céla, on a peine à concevoir que les mêmes hommes qui, le à novembre, remércient Dieu d’avoir merveilleusement conduit par la main son serviteur le roi Guillaume jusqu’ au trône d’Angleterré, puissent, le 31 janvier, avoir peur du sang du roi martyr et prier Dieu d'empêcher‘ que ce sang 2 retombe sur eux et leurs enfants.

Nous ne saurions approuver, NBBns les l'exécution de Charles; non parce que la constitution exempte le roi de toute responsabilité, sachant bien que cés maximes, tout excellentes qu’élles sont, admettent-des exceptions ; non que nous éprouvions la moindre sympathie pour son caractère, car nous croyons que $a sentence le définit en toute justice un fyran, un traître, un homicide et un ennemi public ; maïs parce que nous sommes convaincu que la mesure fut très-nuisible à la cause de la liberté. Celui qu’elle frappa était un captif et un otage : son héritier, à qui fut immédiatement transférée l’allégeance de tout royaliste, était libre. Les presbytériens n'auraient jamais pu se réconcilier parfaitement avec le père : il n’y avait pas une inimitié si profondément enracinée entre eux ét le fils. La masse du peuple d’ailleurs énvisagea cette mesure extrême avec des sentiments qui, quelque déraisonnables qu’ils fussent, ne pouvaient être impunémént bravés pre cun gouvernement.

Mais en censurant la conduite a “séiotdes nous

#4 MErON “ épis dé Milton sous un tout autre point de vue L'acte était accompli ; il l'était imévocablement ;

en/d'autres termes, le mal était fait…; il s'agissait de

Famoindrir. autant que possible. Nous blämons les

chefs de l'armée de n'avoir pas cédé à l'opinion popu-

lâire ; ; mais nous ne pouvons blâmer Milton d'avoir désiré” changer cette opinion Le. même sentiment qui

ñous aurait empêché de commettre l'acte. nous aurait engagé, après son accomplissement, à le. défendre ‘ :

contre les extravagänces de la servitude et de la-sue

perstition, Pour l'amour de la liberté- publique, nous

regrettons que la cho$e ait eu lieu , puisque le peuple

la désapprouva; mais pour l'amour de la liberté pu

blique encore, nous aurions voulu que le peuple l'approuvât quand elle fut faite, S'il manquait quelque

motif à la justification de Milton, le livre de Saumaise À

nous lé fournirait, Cette misérable production est aujourd'hui justement considérée “comme tin avertisses ment pour ces phrasiers qui cherchent à devenir. des

écrivains politiques. La célébrité de l'homme qui NN .

réfuta, Æneæ magni dectra, lui. donne toute sa valeur

auprès dela génération: actuelle. Dans ce temps-là,

Pétat des choses n'était pas de même, On ne compre-- | nait pas bien encore quel vaste intervalle sépare: de simple érudit élassique du philosophe politique. Onne

peut donc douter qu’un traité qui, portant le nom d'un

critique si éminent, attaquait les principes fondamentaux de tous les gouvernements libres, aurait prodüit |

un reve sfot sur Fpeneit publié s’il sise sans 7 “

Les ennemis & Milton eséett Er à hi opposer. sa conduite sous le PE du Protecteur, Qu'un

| sméuptétiènse ER nt TRE. 7 SET CEE SPECTRE

enthousiaste de liberté ait accepté une place sous un usurpateur militaire, voilà ce qui semble sans doute, au premier abord, extraordinaire ; mais {out était alors extraordinaire dans la situation où se trouvait le pays. L’ambition de Cromwell n'était pas, une ambition vulgaire, Il ne paraît pas qu'ilait jamais désiré le pouvoir despotique. I avait d’abord combattu sincèrement et loyalement pour le Parlement, dont il. ne déserta jamais la cause, jusqu’à ce que le Parlement eùt. luimême déserté ses devoirs. S’il finit par le dissoudre au

nom de la force, ce ne. fut qu'après s'être convaincu

que le petit nombre de ses membres, qui survivaient après tant de morts, de divisions et d’expulsions, pen- ‘saient à s’approprier.un pouvoir qu’ils n'avaient reçu qu’en dépôt et à infliger à l’Angleterre.le fléau d'une eligarchie vénitienne; mais, alors même qu'il se trouva placé par la violence à la tête des affaires, Cromwell ne-s’arrogea.pas-un .pouyoir sans limites. Il donna au pays t sue constitution bien plus parie qu'aucune de ent par des rialotaselé qui ont déni des éloges à lord Clarendon lui-même, Il demanda, il est vrai, pour lui, la première place dans la république, mais avec des pouvoirs: tout au plus égaux à ceux d’un stathouder-hollandais ou d'un président américain. Il aecorda au Parlement une voix dans la nomination des ministres et lui laissa toute l'autorité législative, sans se réserver le simple-droit de veta, Il ne réelama nullement l'hérédité de la. principale magistrature dans sa famille : si done nous considérons impartialement les circonstances du temps et les aceasions qu'il eut-de fortifier sa propre grandeur, il n'aura rien à

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dir ber à

de, Le lac RG

perdre à la comparaison d’un Washington ou d’un Bolivard. Si; à la modération de Cromwell, on eûtrépondu par uné modération égale, il n’y a pas de raison pour croire qu'il eût dépassé la limite qu'il s'était tracée à lui-même; mais lorsqu'il vit que ses Parlements mettaienten question l’autorité sous laquelle ils teridient leurs séances et qu'il courait le danger d'être dépouillé du pouvoir restreint absolument nécessaire à sa sûreté personnelle, il faut reconnaître qu'il adopta une politique plus arbitraire.

Cependant, quoique nous pensions que les intentions de Cromwell furent d’abord loyales, quoique nous pensions que ce fut la force irrésistible des circonstances qui le fit dévier de la noble carrière qu'il s'était assignée, quoique nous admirions, d'accord avec les hommes de tous les partis, le talent et l’énergie de son administration, nous ne sommes pas pour un gouvernement arbitraire et illégal, même dans de telles mains. Nous savons qu’une bonne constitution vaut infiniment mieux que le meilleur despote; mais nous soupçonnons qu’à l’époque du protectorat, la violence des haines politiques rendait à peu près impossible un gouvernement stable et heureux : le choix n’était pas entre Cromwell et la liberté, mais entre Cromwell et les Stuarts. Milton choisit-il bien ? personne n’en doute, si on compare les événements du protectorat avec ceux des trente années qui y succédèrent,—les trente années les plus funestes et les plus honteuses des annales d'Angleterre. Cromwell posait évidemment, quoique d'une manière irrégulière, les fondements d’un admirable système : jamais, jusqu'alors, la nation n’avait joui-awmême degré de la liberté religieuse et de la li-

berté de discussion ; jamais l'honneur national n'avait été mieux méjntent au dehors et le siége de la justice mieux rempli au dedans; il était rare qu’une opposition qui s’arrêtait à la rébellion oûverte provoquât le ressentiment du libéral et magnanime usurpateur. Les institutions qu'il avait établies, telles qu'on les trouve dans les actes constitutifs 1, étaient excellentes; sa pra tique, il est vrai, s'écartait trop souvent de sa théorie ;, mais s’il eût vécu quelques. années de plus, il est probable que ses institutions lui auraient survécu et que son arbitraire serait mort avec lui. Sa puissance n avait pas été: consacrée: par d'anciens préjugés, éllé ne se soutenait que par ses grandes qualités personnelles ; il y avait donc peu de chose. à craindre d’un second Protecteur, à moins qu'il ne fût aussi un second Olivier Cromwell. Les événements qui suivirent sa mort sont la plus complète justification de ceux qui l'avaient appuyé de leur concours pendant sa vie ; car cette mort fut le signal d’une dissolution sociale. L’armée:se leva. contre le Parlement , les différents corps de l’armée les uns contre les autres, les sectes contre les sectes, les factions contre les factions ; dans leur impatience de se venger des indépendants, les: presbytériens, sacrifièrent leur propre liberté. et désertèrent tous leurs anciens principes. Sans tourner un regard sur le passé, sans réclamer aücune stipulation pour l'avenir, ils jetèrent leurs droits d'hommes libres aux pieds du plus frivole et du plus égoisté des tyrans.

Alors vinrent ces jours, qu on ne pourra jamais rappeler säns rougeur au front, les jours d’une servitude

4 Instrument of government, — Humble Driidon and adpîce.

BR MILTON sans royalisme, d’uné sensualité sans amour, de petits talents et de grands vices : le paradis des cœurs froids et des âmes étroites, l’âge d'or dés lâches, des fanatiques et des esclaves. Le roi d'Angleterre s’humilia devant son rival le roi de France, afin de pouvoir fouler son propre peuple aux pieds; il se contenta de régner par le bon plaisir de Louis, et, se dégradant sans scrupule, tendit la joue à ses insultes, la main à son or, heureux de sa complaisante infamie. Les caresses des prostituées et les plaisanteries des bouffons de cour réglèrent les mesures d’un gouvernement qui avait tout juste assez de talent pour tromper, assez de religion pour persécuter. Les principes de la liberté furent un texte de moquerie pour les courtisans et d'anathème pour les dignitaires de l'Eglise. Sur tous les hauts lieux, on rendit hommage à Charles et à Jacques, —le Bélial et le Moloch de l’Angleterre, — idoles obscènes et cruelles dont la nation arrosait lautel avec le sang de ses meilleurs et de ses plus vaillants enfants. Le crime succéda au crime, les humiliations aux humiliations, jusqu’à ce que la race maudite de Dieu et des hommes fût chassée une seconde fois pour aller errer sur la face de la terre, montrée aü doigt par le mépris des nations! Plusieurs de nos remarques sur le caraëtère politique de Milton ne s'appliquent à lui que comme à un des membres d’une classe nombreuse. Nous devons signaler quelques-unes des particularités qui le distinguent de ses contemporains. L’Angleterre se divisait encore en plusieurs partis, mais nous ne parlons qüe des hommes qui s'étaient successivement attachés à l’un ou à l’autre, car dans les commotions publiques chaque parti a, comme üne armée indienne, une foule

Meme, LR TPS LE ES EE M EU Su ait

surnuméraire qui-rôde autoùr du camp on suit la matche, dans l'espoir de butiner quelque éhose sous-la

protection du drapeau, Imais qui le déserte au jour dé

bataille, et souvent après la défaite passe au vainqueur

pour-exterminer les vaincus avec lui. L’Angleterre ne

manquait pas alors de ces égoïstes et lâches politiques :

qui, servant tour à tour chaque gouvernement nou-

veau, avaient sans honte ni répugnance baisé la main

de Charles en 4640, et lui avaeint éraäché au visage ‘en 1649; qui, ayant: salué de leurs acclamations Olivier

Cromwell, intronisé à l’abbaye de: Westminster, où: tragèrent sôn eadavre à Tyburn; quiavaient diné avec |

des têtes de véau, par moquerie-pourle roi, ou avec des

eroupions, par moquerie contre le Parlement. Ces hom-

mes-là ne nous occupent guère ; nous ne jugeons les partis que par ceux qui méritaiént réellement: text appelés hommes de parti.

-Æt d'abord parlons des snitatis, c’est-à-dire du partile plus remarquable peut-être qui soit connu dans

l'histoire. Ce qu'il y avait d’odieux et de ridicule dans

leur caractère demeure à l surface, et il s’est trouvé assez-d’observateurs malicieux pour lé mettre'en relief.

Pendant des années après la Restauration, l'invective

et la. railletie s’exereèrent à leurs dépéns: ils furent exposés à la licence de la pressé et à célle du théâtre, lorsque la: presse et le théâtre étaient d’une licence éxcessive.. Ils n'étaient pas hommes lettrés ; ils étaient impopulaires comme secte; ils ne pouvaient se défen-

dré eux-mêmes, et le public ne les aurait pas pris sous: sa protection. Ils se virent donc abandonnés sans mi- ‘

séricorde aux satiriques-etraux écrivains dramatiques.

La simplicité affectée. dé leur costume, leur aspect

“) Sd alain" …shunde Les 21 hé

sombre, leur accent nasal, leur attitude roide, leurs longues prières, leurs noms bibliques, les phrases de VEcriture qu’ils amenaient à tout propos, leur.mépris des connaissances profanes, leur aversion pour les distinctions sociales, donnaient en effet beau jeu aux rieurs; mais ce n’est pas chez les rieurs seuls que Fon doit étudier la philosophie de l’histoire, Trop d'excellents auteurs ne se sont pas assez défiés de l'influence

puissante du ridicule,

Non, ce n'étaient pas de vulgaires fanatiques, ces

hommes qui poussèrent le peuple à la résistance, qui

dirigèrent le pays pendant une longue suite d'années,

qui, avec les matériaux les plus ingrats, créèrent la plus

belle armée que l'Eùrope eût jamais vue, qui terrassè-

rent le roi, l'Eglise et l’aristocratie, qui, dans les courts

intervalles de la sédition et de la guerre civile, répan-

dirent sur tout le globe la terreur du nom anglais! La

plupart de leurs absurdités. n'étaient que des signes

extérieurs comme ceux de la franc-maçonnerie ou

comme les costumes des moines. Nous regrettons que

-ces signes n'aient pas été plus altrayants; nous regret-

tons que cette association, dont le courage et les talents

ont tant fait pour l’espèce humaine, n'ait pas eu l’élé-

gance noble qui distingüuait-quelques-uns des partisans

de Charles Ie, ou cette aisance de manières qu’on ad-

mirait à la cour de Charles Il; mais s’il nous faut choi-. sir, nous imiterons le Bassanio de Shakspeare qui se

' Ecco il fonte del riso, ed ecco il rio Che mortali perigli in se contiene, Or qui tener a fren nostro desio, Ed esser cauli molto a noi conviene, À (Gerusal. liber., xv, 57.)

détourna des cassettes brillantes contenant la tête de mort et la tête de fou, pour mpeg le —— 7 plomb où était recélé le trésor.

- Les puritains étaient des hommes qui. s s'étaient formé un caractère particulier dans les habitudes de la vie spirituelle. Toujours en contemplatiora devant des êtres d’une nature supérieure, toujours absorbés par la pensée de l'éternité, non contents d'admettre uné Providence omnipotente, ils attribuaient le moindre événement à la volonté du Très-Haut; dont la vaste autorité embrassait tout, dont l’œil surveillait le plus petit atome. Le connaître, le servir, jouir de sa présence, c'était pour-eux la grande affaire de la vie. Ils repoussaient avec dédain le cérémonieux hommage que les autres sectes substituent au-culte your de l'âme. Au lieu

d’entrevoir par occasion la Divini'té à travers un”voile,.

ils ‘aspiraient à supporter l'éclat de son immortelle splendeur, et à communiquer avé»c elle face à face. De là leur mépris pour les distinctions terrestres. La difrérence entre le plus grand des horrumes et le plus infime

semblait s’'évanouir ; comparée à l'immensé intervalle

qui séparait toute la race humaïne de V’Etre sur qui leurs propres yeux étaient constamment fixés: Ils ne reconnaissaient d’autres titres et d'au tre supériorité que sa faveur, et, sûrs de l’obtenir, ils foulaient aux pieds toutes les dignités et tous les honn eurs du monde. S'ils ignoraient les œuvres des philc>sophes et des poëtes, ils étaient profondément vers és dans les oracles de Dieu. Si leurs nôms ne se tro: avaient pas dans les registres des hérauts d'armes, il s avaient la confiance de le lire un jour dans le livre c le la vie. S'ils ne marchaient. pas accompagnés d'une suite magnifique

62 y MLTON;

de serviteurs, des légions d'anges les escortaient pour les sexvir. Leurs palais n'étaient pas des maisons faites avec la pierre et le mortier, les diadèmes qui paraiïent leurs fronts brillaient d’un éclat éternel. Ils n'avaient que dédain pourles riches, les orateurs éloquenis, les nobles, les prêtres : n'étaient-ils pas riches d’un trésor plus précieux que tous ceux de ce monde, éloquents dans une langue plus sublime, nobles par le privilége d'une primogéniture céleste, prêtres par une consécration divine? Le dernier d’entre eux était un être. dont l'existence pouvait avoir une importance mystérieusé et terrible, dont la moindre action excitait l'intérêt attentif des esprits de lumière et de ténèbres, qui enfinavait été prédestiné, avant la création du ciel et dé la terre, à jouir d’une félicité qu'il goûterait encore. quand le ciel et la terre auraient passé. Tel événement, que les politiques à courte vue attribuaient à des causes terrestres, avait été ordonné à son intention. Powr-lui les empires s’édifièrent ; furent florissants et-s’écrou-

lèrent. Pour lui le Très-Haut proelama sa volonté par e .

la plume: de l’évangéliste et la harpe du prophète. I avait été délivré par un libérateur extraordinaire d’un: ennemi extraordinaire; pour sa rançon ik avait-eu la sueur d’une ag onie surnaturelle, le sang d’un sacrifice: immortel. Powe lui le soleil s'était obscurci, les flancs des rochers s'étaient déchirés, les morts étaient sortis de leurs tomberaux, toute-la nature avait frémi eus souffrances des on Créateur expirant:

C'est ainsi quie le puritain se composait de- danx hommes à part : l’un tout humilité, pénitence, gratitude, passion my ‘stique; l’autre orgueilleux, calme, inflexible, subtil. 11 se prosternait dans la poussière.

SA POÉSIE ET 84 POLITIQUE, 63 devant son Dieu, mais il appuyait le pied sur la tête de

-sori-roi: Dans sa retraite dévote il priait avec des co#-

vrilsions, des sänglots, des larmes ; il avait les halluctnations glorieuses æt terribles d’un homme en dérente ; il entendait les harpes des anges où les

murmures tentateurs des démons; il apercevait un.

rayon de la vision béatifique ou s’éveillait avec un cri d’effroi au milieu d’un rêve du feu d'enfer, Gomme. Vane, il se croyait armé du scéptre. de l'année millémaire; comte Fleetwood, il s’écriait dans l'amertume de son âme que le Seigneur avait détourné s4 face de lui. Mais lorsqu'il prenait son siége au conseil ou ceieniait son glaive pour le combat, ces lüittes orägeuses de l'âme n'avaient laissé aucune trace perceptible. Ceux qui ne voyaient des saints que leur visäge.blême, qui n’entendaient que leurs gémissements ‘et leurs hymnes dolentes, pouvaient en rire ; mais ils né riaieñt guère; ceux qui les rencontraient dans la salle des délibérations ou su le champ de bataille. Ces fanatiques. apportaient dans les affaires civiles et militaires un jugement froid et une résolution. inébranlable que quelques. écrivains ont crû incompatibles avec leur exaltation religieuse, mais qui en étaient le résultat nécessaire: L'intènsité de leurs sentiments sur ün sujét les ltissäit tout à fait träfiquilles sur tous les autres. Une passioï dominante avait absorbé en elle pitié ét haine, afhbition ët crainite: La mort ävait perdu ses terreurs, le plaisir ses chärmes, Ils ävaient leurs sourirés ét léurs larmes, leurs transports de joié et Jeurs douleurs; fais not pour les choses dè ce monde. L'enthousiisme en avait fait des stoïques purifiant leurs âmes de toute affectiôn vulgaire et les-élevait tni-dessus des itfluëénces

du danger et des atteintes de la corruption. Get enthousiasme pouvait les entraîner parfois à poursuivre un but déraisonnable, mais jamais à choisir des voies mauvaises. Ils allaient à travers le monde comme Talus; l’'homme.de fer de sir Artégal, avec son fléau, renversant et frappant les oppresseurs, se mélant-aux êtres humains, mais n’ayant rien de commun avec les infirmités humaines, insensibles à la fatigue: aux plaisirs, aux peines, invulnérables: contre toute: espèce d'armes, ne pouvant être arrêtés par aucune barrière.

Tel fut, croyons-nous, le caractère -des puritains. Nous ne citons pas l’absurdité de leurs manières, nous n'avons aucun goût pour la sombre sévérité de leurs habitudes domestiques; nous reconnaissons que leur intelligence s’égara souvent, à force. de vouloir atteindre à des choses au-dessus de intelligence des mortels. Nous savons qu’en dépit de leur haine du papisme ils tombèrent trop souvent dans.les pires défauts de ce mauvais système, l'intolérance et l’extravagante austérité; qu'ils eurent. leurs: anachorètes et leurs croisades, leur saïñt Dunstan et leur de Montfort, leur saint Dominique et leurs Escobar. Cependant, tout-bien considéré, nous n'hésitons pas à les proclamer une secte d'hommes.braves, habiles, sincères et utiles,

Les puritains épousèrent la cause de la liberté civile uniquement parce que c'était la cause de la religion. Il y eut-un autre parti, nullement nouveau, mais distin-. gué par le savoir et le talent, qui les aida de son con- | cours par des motifs très-différents. Nous parlons de ceux que conve avait coutume d eppeler: les Pape ;

1 Speucer, posne:d de. ta Reine des fées,

hommes qui étaient, selon la phraséologie du temps, des Thomas douteux ou des Gallois insouciants , relativement aux questions religieuses , mais des partisans passionnés de la liberté. Exaltés par l’étude de la littérature antique, ils se: faisaient-une idole de-leur patrie, et se-proposaient l’exemple-des héros de Plutarque, Ils sembleraient avoir quelque analogie avec les Brissotins de la Révolution française; mais il serait difficile

de tirer une ligne de démarcation entre eux..et leurs

alliés dévots, dont ils jugèrent quelquefois utile d’affecter le ton et les manières, si, comme il-est probable,

“ils ne les adoptèrent même pas quelquefois: impercep-

tiblement:

Arrivons maintenant aux royalistes, et tâchons d'en parler avec une parfaite impartialité, comme de leurs antagonistes. Nous ne ferons pas peser surtout, un parti la souillure de ces palefreniers, de ces joueurs et de ces.spadassins, que l'espoir de la licence et du pillage. fit: sortir «des repaires de Wbhite-Friars pour se ranger sous l’étendard-de Charles; et qui. déshonorèrent leurs compagnons d'armes par des excès que ne toléra jamais la discipline des armées parlementaires. Persuadé-comme nous le sommes que,la causé du roi

- était celle du bigotisme et dela tyrannie, nous ne pou-

vons nous défendre cependant de regarder avec complaisance les honnêtes cavaliers de son parti. Nous éprouvons un orgueil national en les comparant à ces

instruments que les despotes des autres pays sont for-

cés d'employer, aux muets qui peuplent leurs antichambres, aux janissaires qui montent la garde devant leurs palais, Nos compatriotes royalistes n’étaient.pas de lâches courtisans, s'agenouillant à chaque pus, sou-

riänt à chaque not du maître. Ce n'étaient ps dé Sith: ples-mäthiñés destructives revêtues d’uniforifiéé, dressées à coups de: canné, rendues braves avec 18 vin, défendant lé trône sans amour, frappant ses ennemis sans haine. Il y avait unie liberté dans leuŸ dévouement, une noblesse dans leur soumission. Le seritiment dé l'indépendance personnellé vivait en eux; ils servaient une mauvaise causé, mais sans motifs bas ét égoïstes. La pitié pour d’augustes infortunés, ün señtimént d'honneur romanësque, les préjugés de l’enfance et les homs vénérables de l’histoire, leur jetaient un charme aussi puissant que celui de la Duessa dé Spencer; et, comme le chevalier de la Croix-Rouge, ils croyaient combattre pour uné beauté outragée, tandis qu'ils ne défendaient qu’une perfide et laide sorcière. Par le fait, ils s’occupaient peu du principé de là question politique. Ce n’était. pas pour ün roi traître ou une Eglise intolérante qu’ils prenäient les armés, mais poür la vieille bannière qui avait flotté dans tant de batailles sur la tête de leurs pères, et pour les autels Sacrés où ils avaient reçu la main dé leurs fiancées. Quelle que fût l’erreur de leurs opinions, ils possédaient à un plus haut degré que leurs adversaires les qualités qui font la grâce de la vie privée. Avec plusieurs des vices de là : Table-Ronde, ils avaient aussi plusieurs de ses vertus : la courtoisie, la générosité, la fräñéhise, la tendresse | et le respect des femmes ; ils cüllivaiènt mieux que les puritains les sciences et les belles-lettres; leurs mœurs étaient plus polies , leur humeur plus aimable, leurs goûts plus élégants et l’intérieur de leurs maisons plus gai. :

Milton n’apparténait précisément à aucun des partis

pr tel LPO PP TES 6 DENT 2 CURE 7 ut ANNE PROS à

que nous venons de décrite : il n'était pâs un puritäin, il n’était pas wir franc: penseur, il n'était pas un cava lier. Son caractère réunissait les plus nobles qualités de tous; il y avait en lui comme un choïx d’agréments et d’éléments harmonieux qui rappelaient à la fois le Parlement et la cour, les conéiliabules protestants et les eloches gothiques ; les cereles funèbres des têtes rondes et les foyers hospitaliers dés cavaliers. ri les puritaihs; il vivait

© Hoïjouis sous l'ail du divin pass, à

aie

comme eux il élevait ‘euntiiüelleinoft sa pen vers un juge tout-püissant et une immortelle récompense. L partageait leur mépris de toutes les circonstänces extérieures ; leur courage, leur Constance cälme ; leur inflexible résolution ; mais le plus froid seeptique et le plus- profane railleur n'étaient pas plus exempts que lui de la contagion de leurs hallucinations extravagantes, de leurs manières rudes ; dé leur jargon ridiculé; de leur dédain pour les seiences humaines; et de leur aversion pour les agréménts dé la vie: Ayant voué à la tyrannie une haine franche, il avait cependant toutes les qualités estimables et charmantes, attribut presque exclusif des partisans de la monarchie. Ancun n apprétiait plus'que lui la littératüre, les aïts; l’honneur chevaleresque et les délicatesses de l'amour: Quoique ses opinions fussent démocratiques, ses goûts étaient ceux d’un royalisté et d’un gentiliümme, ses sentiments ceux des braves chevaliers; mais dé ces goûts, de ces sentiments il était le mäîtré et non l’esclave. Comme le héros de l'Odyssée, il jouissuit de tous les plaisirs de la fascination sans être fasciné ;'il écou- :

tait le-chant de la syrène et glissait sans êt'e séduit près du fatal rivage: Il portait les lèvres à la coupe-de : Circé; mais il avait un antidote certain contre les effets du breuvage magique : les illusions de son imagination ne toublaient jamais sa raison. Le politique était revêtu d’une cuirasse à l’épreuve contre les enchanteurs qui captivaient le poëte. Pour le comprendre , il süflit de rapprocher ses traités contre l’épiscopat des vers exquis sur l'architecture ecclésiastique et la musique de l’orgue dans le Penseroso, poëme publié à la même époque‘. C’est une contradiction apparente qui, plus que toute autre chose, relève son caractère dans notre estime, parce qu’elle nous montre combien il dut sacrifier de ses penchants intimes, de ses affections secrètes, à ce qu'il considérait comme ‘son devoir envers les hommes. C’est la lutte du magnanime Othello : «Son cœur s’émeut, mais sa main est ferme; il ne fait rien par haine, mais tout par honneur ; il embrasse la belle perfide avant de l’immoler. » a

I nous reste à mentionner ce qüi fait la grande gloire du caractère politique de Milton. Ce qu'il tenta pour

‘ Lord Macaulay fait ici allusion à un passage qui est curieux comme expression d’une pensée toute cafholique : en voici une imitation qui en reproduit peut-être le sentiment, mais non le rhÿthme et surtout la poésie. : ;

D'un pas réspectueux foulant la dalle sainte,

Des vieux cloîtres parfois j'aime à franchir l'enceinte, J'aime la tour qui porte un clocher dans les cieux, Les vitraux d’où jaillit un jour myslérieux, |

Et l'orgue dont la voix mêle sa mélodie

A l'hymne que le chœur lentement psalmodie.

Admirable concert qui dans les sens émus

Fait descendre d'en haut l'extase des élus,

Et charmant à la fois et l'âme et les oreilles,”

Ouvre -à mes yéux ravis le ciel et ses merveilles, *

iakiSacd hr CGaerié

renverser un roi parjure et une hiérarchie persécutrice, ille tenta en associant ses efforts à d’autres ; mais l'honneur d’une autre lutte est tout entier à lui, la lutte qu’il soutnt pour cette espèce. de liberté, la plus précieuse de toutes et alors la moins comprise, la liberté de l’âmé humaine. Des milliers de voix s’élevèrent avec lasienne contre l'impôt sur les navires et Contre la Ehambre étoilée ; mais ils étaient en bien petit nombre ceux-là qui dénonçaient les fléaux bien plus funestes de la servitude morale et intellectuelle, ou appréciaient les bienfaits qui devaient résulter de la libertéde la presse et de la liberté de conscience. C’étaient là les questions que Milton regardait comme les plus importantes. Il

désirait que le peuple pût penser par lui-même comme

se taxer lui-même, et être émancipé de la tyrannie des préjugés aussi “bien que de celle-de Charles. Il savait que ceux qui avec les meilleures intentions négligeaient ces projets de réforme, se contentant de renverser le roi et. ses partisans, imitaient les frères imprudents de son poëmé de Comus, qui, pressés de disperser la bande du nécromant, oublient les oyens de délivrer la captive *. Ils ne songeaient qu'à vaincre, et ils auraient dû s'occuper de rompre le funeste énchantement qui enchaïnait encore le bon sens populaire:

Ce noble but d’affranchir la raison humaine était le but de Milton; ce fut pour cela qu'il se joignit aux

1 -- Quelle erreur! vous deviez enlèver la baguette, .… -Car si vous ne pouvez la tourner à l'envers, Si nous ne prononçons à rebours certains vers, Nous ne pourrons jamais par la puissance “humaine De la captive ici roms la forte chaine.

{Comus.) .

presbytériens ; ce fut pour cela qu'il les abandontia. IL partagea les périls de leur guerre, mais il se détourna avec dédain de leur insolent triomphe. Il s’aperçut que, comme ceux qu'ils avaient vaincus, ils étaient hostiles à la liberté de penser. Il se joignit done aux indépendants et conjura Cromwell de briser la chaîne séculaire et de « sauver la conscience libre des griffés du loup presbytérien‘. » Par les mêmes motifs, il attaqua le système des licences dans ce sublime traité dont tout homme d'Etat devrait faire sa charte et son évangile politique. Ses attaques étaient généralement bien moins dirigées contre des.abus particuliers que contre ces erreurs enracinées sur lesquelles se fondent presque tous les abus, contre le culte servile des hommes éminents et la peur déraisonnable de l'innovation.

Afin de pouvoir ébranler plus sûrement ces opinions dégradantes, il choisit toujours pour sa part le service littéraire le plus hardi. Il n’attendait pas pour entrer dans la place que la brèche fût ouverte; on le voyait toujours aux avant-postes et à la tête de ceux qui montaient les premiers à l’assaut. Au commencement de la Révolution, il écrivit avec une énergie incomparable contre les évêques. Mais dès que son sentiment parut prévaloir, il passa à d’autres sujets et abandonna l’épiscopat à cette foule d'écrivains qui aiment à insulter les partis abattus. Il n’est pas d'entreprise plus hasardeuse que celle de porter le flambeau de la vérité dans ces sombres repaires où la lümière n’a jamiais pénétré. Mais, par goût et par plaisir, Milton pénétrait à travers les vapeurs délétères de la mine et bravait la terreur

Sonuet à Cromwell.

de Fexplosion. Ceux qui désapprouvent le plus ses opinions doivent respecter son courage : il laissait généralement aux autres lé soin d'expliquer et de défendre les parties. populaires de sa croyance politique et religieuse, pour se charger de celles que la majorité de ses contemporains repoussaient comme criminelles ou raillaient comme paradoxales. Ainsi, il écrivit pour le divorce et pour le régicide. tourna en ridicule l’Æikon basilikè ; il critiqua les systèmes dominants d'éducation. On peut comparer sa carrière si féconde et si radieuse à celle du dieu de la lumière et de Ja fertilité :

Nitor in adversum ; nec me, ‘qi cætera, vineit Impelus, et rapido contrarius evehor orbi.

Il est à regretter que les écrits en prose de Milton soient si peu de notre temps. Comme compositions littéraires, ils méritent l'attention de tout homme qui veut connaître toutes les ressources de la langue añglaise. Ils abondent en passages qui font pâlir les plus belles amplifications de Burke. On ne saurait trop admirer ce tissu d'expressions énergiques, quelquefois roide, toujours éclatant, semblable à une riche étoffe de soie et d’or. Dans les premiers livres du Paradis perdu, il ne s’élève pas plus haut que dans ces paragraphes de ses ouvrages de controverse où sa verve, excitée par la lutte, éclate,en transports d’une religieuse éloquence et en élans lyriques : c’est, pour lui emprunter la majesté de son propre langage, « un septuple chœur d’alleluias et de symphonies 1! »

1 « À sevenfold chorus of hallelujahs and harping symphonies. »

La raison du gouvernement ecclésiastique exposée contre la prélature, livre II.

Si ces remarques ne: séfédnioist déjà trop étendues, nous-aurions voulu examiner de plus près ces diverses compositions, analyser les particularités du style, faire ressortir-la sublime sagesse de l’Areopagetica et la rhé-

torique-nerveuse de /’/conoclaste, citer quelques-uns des

magnifiques passages du Traité de la Réforme et'des

Animadversions sur le Remontrant. Mais nous devons |

conclure, quoique nous-ayons peine à nous'arrachér

d’un pareil sujet. Lorsqu'il y a peu de jours: “un ma-

nuscrit inédit de. Milton: est venu raviver cette sainte mémoire, nous sommes tout à coup devenusyles Contemporains du grand poëte. Transportés à cent cinquante années en arrière, nous pouvons presque } nous figurer que nous lui rendons visite dans son humble’ retraite, que nous le voyons assis à son orgue, sous les

plis de sa tapisserie verte, que nous saïsissons le mou= vement rapide de ses yeux cherchant en vain le jour, que nous lisons sur sa noble physionomie la glorieuse

et liste histoire de ses travaux et de ses douleurs. Avec quel recueillement nous écouterions sa moindre parole! avec quel respeët nous fléchirions le’ genou pour baiser sa main etla moüiller de nos larmes ! avec quelle sincérité nous chercherions à le consoler si un

pareil poëte avait besoin de l’être, parce qu’il est né- |

gligé par'un siècle indigne de ses talents et de ses vertus! avec quel empressement nous disputerions à ses filles où à son ami, le quaker Elwood, le privilége de lui lire Homère ou de transcrire sous sa

dictée les immortels accents qui RoHibient de ses

lèvres LR

1 De doctrind christiand, ete., ete.

LR:

Ce sont là peut-être de folles illusions ; mais nous ne saurions en avoir honte, et notre désir serait d’en avoir fait naître quelques-unes de semblables dans l'esprit de ceux qui viennent de nous lire. Notre habitude n’est guêre d'idolâtrer les vivants ou les morts : nous ne comprenons guère cette faiblesse d'esprit qui fit de Boswell le complaisant serviteur de Johnson. Mais il est quelques. caractères sortis purs de toutes les épreuves de la vie comme l'or de la fournaise, il est de ces âmes sur lesquelles rien n’a pu effacer ni altérer Fimage du Très-Haut.. Ces génies à part, ces êtres privilégiés, nous eroyons savoir les appréciér avec amour. Milton en était un. C’est done un bonheur pour nous de voir ses livres, d'entendre prononcer son nom. Ses pensées ressemblent à ces fleurs et-à ces fruits célestes que la «Nierge-Martyre » de Massinger envoyait du paradis à la terre, et qui se distinguaient du produit des autres jardins, non pas seulement par leur douceur et leur beauté supérieures, mais encore par leurs miraculeuses vertus : la poésie de Milton charme, élève, purifie; nous plaignons l’homme qui étudiera la vie où les écrits du grand poëte et du grand patrioté sans se sentir au cœur l'ambition d’imiter, non sans doute les sublimes ouvrages dont son génie a enrichi la littérature, mais son zèle pour la cause publique, son courage à supporter ses malheurs privés, son superbe dédain des tentations et des périls de ce monde, sa haine des bigots ét des tyrans, enfin la sévère fidélité qu'il garda à son pays et à sa propre Eu

‘Extrait d'une lettre de tord Maëcaulay. |

En recommandant à l'indulgence de lord Macaulay le volume dont Milton est un des héros (les Poètes amoureux), je lui citais le paragraphe où il dit: Millon était, comme Dante, un homme politique et un amant (a lover), en ajoutant que mon petit roman n’en élait que la paraphrase. Il me répondit : « Sans doute, en écrivant .ce para - « graphe, je me rappelais plutôt les premières amours de Milton que « les dernières ; mais, de votre côté, vous avez peut-être un peu ou- « blié que le poëte aima sincèrement Mary Powell, et que, malgré leur « querelle conjugale, la réconciliation serait une preuve que cet « amour survécut à la lune de miel. Toutefois, je conviens que, « puisque vous vouliez donner à Milton une Béatrix, Léonora Baroni « devait avoir la préférence sur Mary Powell. On peut très-bien soup- « çonner le Dante d'avoir idéalisé sa Béatrix, comme vous avez « idéalisé Léonora. Vous me dites que votre roman est tout entier « dans ma courte phrase; oui, comme le chêne est dans le gland. Je « V'ai prèté à une aimable lady qui en est enchantée. Je suis bien « heureux d'ajouter ce suffrage au mien et vous remercieencore d’avoir « si fidelement traduit mon Essai, etc., elc., etc. »

John Bunyan, l’auteur religieux le plus populaire de la langue anglaise, naquit à Elstow, à un mille environ de Bedford, en l’année 1628. On pourrait dire qu'il naquit chaudronnier. Les chaudronniers formaient alors une caste héréditaire qui n’élait pas tenue en bien haute estime. C'étaient généralement des vagabonds et des maraudeurs qu’on confondait souvent avec les Bohémiens ou Gypsies, et, par le fait, ils avaient quelque ressemblance avec eux. Le père de Bunyan jouissait de. plus de considération que la plupart des membres de la tribu. Il avait une résidence fixe, et il put envoyer son fils à une école de village pour y apprendre à lire et à écrire.

L'époque de l’enfance de John Bunyan était celle où l'esprit puritain régnait sur toute l'Angleterre, et nulle part cet esprit. n'avait plus d’influence que dans le Bedfordshire. Il-n’est donc pas surprenant qu’un enfant auquel la nature avait donné une imagination vive et une sensibilité maladive aît été hanté de bonne heure par des terreurs religieuses. Avant qu'il eût dix ans, des accès de remords et de désespoir interrompi-

rent ses. jeux d’écolier et troublèrent. son sommeil par des rêves où il se voyait menacé d’être enlevé par des démons. En grandissant, il éprouva des luites mentales plus violentes encore. L'énergique langage dont il se servait pour les décrire a étrangement égaré tous ses biographes, excepté Southey. Ce fut longtemps üne habitude des écrivains dévots de citer Banyan comme un exemple du pouvoir surnaturel qu'a la grâce divine

pour retirer une âme des plus sombres abîmes du

péché. Il est appelé dans un livre : le plus notoire des débauchés ; dans un autre : le brandon sauvé'des flammes. M. Ivimey, dans son Aistoire des Baptistes, le désigné comme le dépravé Bunyan, le criminel chaudronnier d’Elstow. M. Ryland; homme qui fut jadis üne grande notabilité parmi les dissidents, se laisse allér à la rapsodie suivante : « Aucun homme de séns, aucun ‘homme honnête ne saurait nier que Banyan né fût un athée avéré, un ‘indigne et méprisable incrédulé, un vil rebelle contre Dieu et la vertu, lé plus licencieux, le plus ennemi de sa propre âme, lé plus misérable damné qui existât sur la surface de la terre. Eh bien! soyez étonnés, à cieux! soyez éternellement étonnés, soyez émerveillés, à terre et enfer, pendant toute la

durée des siècles! voilà ce même homme devenu un

miracle de miséricorde, un miroir de sagesse, de vertu, de sainteté, de ‘vérité et d'amour! » Mais quiconque prend la peine d'examiner lés preuves trouve Qué 16s saints hommes qui écrivaient ainsi avaient été trompés par une phraséologie qu'ils auraient dû mieux comprendre, puisqu'ils l'avaient eux-mêmes enténdue’et répétée toute leur vie, I n’ést pas de plus grande méprisé que d’inférér, des ‘expressions exagérées d’un

homme pieux qui déplore son indignité comme pécheur,.que cet homme a mené une. plus mauvaise vie que ses voisins. Maintes excellentes personnes, dont le caractère moral depuis l'enfance jusqu'à. la vieillesse ‘fut exempt d'aucune tache apparente ; écrivant leur autobiographie et leur journal, se sont appliqué, avec une sincérité incontestée, des épithètes aussi sévères que celles qu’elles auraient pu appliquer à Titus Oates ou à Mrs. Brownrigg. Il est bien certain qu’à l'âge de dix-huit ans Bunyan était ce que toutle monde, excepté les plus austères: et les plus exaltés puritains, aurait considéré comme un jeune homme d’une gravité et d’une innocence remarquables. En effet, on peut observer que, semblable. à tant de pénitents qui se dénoncent en termes généraux comme: les pires des hommes , Bunyan lui-même prenait feu et faisait une défense, vigoureuse toutes les fois que quelque autre précisait quelque. aceusation contre lui. Il déclare, il est vrai, qu'il avait lâché les rênes à ses passions mondaines, qu'il.s’était complu à transgresserde toutes les manières la loi divine; en: donnant l'exemple de tous les vices à la jeunesse d'Elstow: mais lorsque ceux qui ne lui voulaient pas de bien l’aceusèrent d'amour licencieux, il en appela à Dieu et aux anges pour attester sa pureté. « Aucune femme, dit-il, aucune dans le ciel, sur la terre ou en enfer, ne pourrait me reprocher de lui-avoir jamais fait aucune avance inconyenante. » Non-seulement il avait été fidèle scrupuleusement à celle qui devint son épouse, mais encore avant son mariage il était resté d’une chasteté immaculée *, Il ne

1 « Mes ennemis-ont manqué leur but en m'accusant ainsi, Je leur

paraît pas, d’après ses confessions, ni d’après les mé-

chants propos de ses ennemis, qu'il se fût jamais enivré. H n'avait contracté qu'une mauvaise habitude, celle d’un langage profane ; mais il nous apprend qu'ildui

suffit d'une seule réprimande pour s’en corriger Si

eflicacement, qu'il n'y retomba jamais plus. Le pire qu'on puisse mettre à la charge de ce-pauvre jeune homme qu'on s’est fait une mode de représenter comme le plus abominable réprouvé, comme un Rochester de village, c'est qu'il aimait extrêmement certaines -récréations, tout à fait innocentes én elles-mêmes; mañs condamnées par les rigoristes au milieu desquels®il vivait, et dont il respectait l'opinion, Les quatre principaux péchés dont il fut coupable étaient la danse, a sonnerie des cloches de la paroïsse, le jeu du bâtonnet! et la lecture de l'Histoire de sir -Bevis de Southampton. Un recteur dé l'école de Laud aurait cité un tel jeune

homme pour modèle à toute la paroisse. Mais c'était

dans une tout autre école que Bunyan avait appris ses

notions du bien et dü mal. La lutte ‘entre ses core et

ses scrupules le rendait misérable. :

Lorsqu'il arriva à l’âge de dix-sept ans cuvirié lé

cours ordinaire de sa vie fut interrompu par un événe-

souhaite d’avoir été eux-mêmes aussi innocents que moi. Si tous les fornicateurs et adultères d'Angleterre étaient pendus par le cou jusqu'à ce que mort s’ensuivit, John Bunyan, l'objet de leur envie, serait encore vivant et bien portant. Je ne connais de femme que Ja mienne, elc, »

.1 Nous substituons i ici peut-être, sans le savoir, un jeu à un autre : kj jeu anglais s’appelle ip cat ; au lieu du bdtonnet, ce pourrait bien être une balle ou une boule qu'il s’agit de pousser ou de renvoyer avec uue crosse ou un bâton.

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