RÉFORME PARLE MF NT AI KF. SUITE DE LA FRÉCÉBEN1E
Après vous avoir indiqué dans ma dernière lettre les traits principaux du système de Benthatn , il me resterait à vous parler des moyens d'exécution par lesquels il se propose de le mettre en vigueur; mais vous me dispenserez d'entrer dans beaucoup de détails à cet égard, quand vous saurez que le simple canevas de son projet de loi occupe plus de cinquante pages.
On retrouve dans cet écrit quelques traces de la sagacité énergique de son esprit, à côté de conceptions extravagantes; mais l'on est surtout frappé d'un contraste bizarre entre cette confiance théorique pour qui la refonte de l'ordre social semble n'être qu'un jeu, et des précautions minutieuses qui n'ont pu être dictées que par une préoccupation excessive des mœurs et des institutions de l'Angleterre ; tant les esprits les plus entreprenans sont dominés à leur insu par le pouvoir de l'habitude.
Il est un point du système de Bentham sur lequel je dois pourtant appeler votre attention , parce qu'il coïncide avec une opinion malheu-
SUH L'ANetETEKHE. l{\\
reusement trop répandue en France chez certains amis de la liberté , opinion qui , tant qu'elle ne aéra pas détruite, ne saurait permettre que nos institutions politiques acquièrent aucune force, aucune vie réelle. Aussi les amis du pouvoir se gardent-ils bien de la combattre , pour peu qu'ils soient avisés sur leurs intérêts. Je veux parler du secret des votes.
L'élection au scrutin secret est une partie essentielle du système de Bentbam, pour deux raisons. D'une part, il redoute l'influence des supériorités sociales, celle des propriétaires sur les fermiers, des maîtres sur les domestiques, des magistrats sue les administrés. De l'autre , il veut épargner aux citoyens ta peine de se rendre au lieu de l'élection, et leur ménager la faculté* d'envoyer leurs votes cachetés, par la poste ou autrement; car tout déplacement est une perte d« temps et une gène, et toute gêne répugne au principe de l'utilité.
A ceci il n'y a rien à répondre, si ce n'est que tout peuple qui considère l'élection de ses représentant comme une charge doit renoncer à la liberté. Si l'exercice de vos droits civiques vous pèse, s'il n'est pas pour vous un bonheur autant qu'un devoir , s'il ne fait pas battre votre cœur dfune émotioa généreuse, courbez la-tête sous Le joug, vous ne manquerez pas de maîtres
CEdviis du b" Ave. de Sutl. "'- 16
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pour yous conduire ; ou réfugiez-vous dans le domaine des abstractions , étudiez les mathématiques ; mais n'ayez pas le vain espoir de goûter les jouissances de la liberté : multo maforis aiapœ veneunt'.
Il est juste au reste de reconnaître qu'il y a chez les disciples de Benthani une heureuse inconséquence entre les doctrines et les sentimens : car peu d'hommes ont une ardeur plus sincère pour la liberté , et sont prêts à y faire plus de sacrifices.
En réclamant le secret des votes, Bentham ne se dissimule pas à. quel point il est difficile de l'obtenir. Plusieurs de nos libéraux se figurent bonnement qu'il suffit pour cela d'un article de loi et d'un grand écran de carton entre le président du collège et l'électeur qui vient écrire le nom d'un candidat. Ils se persuadent que tout est dit, lorsqu'on est parvenu à glisser adroitement son bulletin dans l'urne, sans que personne ait pu le lire derrière votre épaule. Mais Bentham, au milieu de ses utopies, n'est pas si étranger aux notions pratiques. Il sait par quels moyens innombrables on peut s'assurer des votes. -avant, pendant et -après l'élection; il sait combien il est facile au pouvoir de rendre illusoires à cet égard toutes les mesures législatives ; aussi auriez-vous peine à croire toutes les pré-
sur l' Angleterre, ifô
cautions minutieuses auxquelles il a recours. Il lui faut d'abord une boîte secrète où seront déposés les noms des candidats. Cette boîte sera semblable à une couche de jardin; elle aura deux pieds de long, un pied de large, quinze pouces de profondeur dans un seàs, douze dans un autre. Une des faces sera éclairée par une plaque de verre dépoli qui admettra le jour sans laisser distinguer les objets; les faces latérales seront percées d'un trou assez grand pour y passer la main et l'avant-bras. La face supérieure sera munie d'un petit verre transparent qui permettra à l'électeur de lire les noms des candidats inscrits d'avance sur des bulletins renfermés dans divers compartimens. Ces bulletins seront composés de deux morceaux de carton d'égale grandeur, joints par une charnière; le nom du candidat sera inscrit sur un de ces cartons , dont les surfaces extérieures seront noires ; en sorte que les deux cartons étant superposés, il n'y aura pas moyen d'apercevoir le nom écrit à l'intérieur.
Viennent ensuite une boite de fer-blanc, pour recevoir les bulletins, puis des planches stéréotypes, puis des affiches de toutes couleurs, et je ne sais combien d'autres puérilités dont le respect qu'inspire le ndm de Bentham aurait peine à vous empêcher de sourire.
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Après avoir élevé à grand' peine ce château de cartes , U ne se dissimule pas qu'uu souffle peut le renverser , et que rien n'est plus facile que d'obtenir des électeurs la connaissance immé- . diate ou l'aveu détourné de leur vota. Mais il espère parer à cette difficulté en leur faisant signer une déclaration ainsi conçue :
« Je promets solennellement de ne jamais di- « vulguer, de ne jamais faire connaître, dtrecte- « ment ou indirectement, à qui que ce soit, pour a ou contre quel candidat j'ai voté.
« Si aucune parole m'était adressée, s'il m'était « fait une question ou un signe , dans la vue de « connaître mon vote , je considérerai cette « question , cette parole ou ce signe comme des « tentatives d'oppression.
« Je déclare donc par la présente, qu'étant « placé sous le coup d'une telle oppression , on * ne doit pas attacher plus de confiance à rien « de ce que je pourrais dire , qu'à la réponse que « j'adresserais à un voleur de grand chemin , ou « à un aliéné, pour sauver d'une destruction « immédiate ma vie ou celle d'une personne qui c me serait chère.
* Qu'importe, ajoute Benthara , c% qifte dit uq a homme , si aucune de ses paroles ne peut faire « impression sur l'esprit d'un ■autre? Quand te « vote d'un électeur n'est connu que de lui seul,
sur l'augleteree. %4$
« il lui est non seulement facile de le tenir se- ■ cret, mais absolument impossible d'en transit mettre la connaissance à qui que oé soit. Je « puis bien dire à monsieur an tel : j'ai voté pour «vous, et je suppose même que ce soit la vérité; « mais comment ce monsieur un tel saura-t-il i que j'ai dit vrai? 11 n'a pas plus de-moyen «le « s'en convaincre, qu'il n'en aurait de discerner a la vérité , si j'avais affirmé le contraire. »
Voilà de grandes pauvretés, me direz-vous.
Oui , sans doute; mais ce qui est sérieux et funeste, c'est le sophisme qu'elles recèlent; c'est l'idée de faire du mensonge d'une part, et delà méfiance de l'autre, les garanties d'une constitution démocratique ; c'est de croire qu'on puisse former les hommes à la liberté, en encourageant chez eux cette lâcheté politique, cette peur d'avouer son opinion à la face de ses semblables, qui est mille fois plus funeste 4 la liberté que les violences d'un conquérant, ou les ruses d'un despote.
Remarquons ici, qu'en réclamant le secret des votes, les partisans du suffrage universel tombent dans la plus étrange contradiction, soit qu'ils se rangent aux doctrines de Bentham, soit qu'ils -adoptent celle de la souveraineté du ■ peuple. D'une part' ils déifient le public , ils accordent à l'universalité des citoyens la suprême
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science, l'infaillibilité politique et morale; de l'autre, ils déclarent ces mêmes citoyens incapables du moindre courage, de la plus petite résistance aux menaces ou aux intrigues du pouvoir. Aucun peuple ne mérite ni ce culte superstitieux, ni cette injurieuse méfiance.
Les partisans du vote secret oublient d'ailleurs que le grand bienfait d'une élection libre est moins de porter tel ou tel nom à la dépu talion, que de mettre les citoyens en contact, que de ranimer leur patriotisme, que d'électriser, par l'entraînement de l'exemple, ceux qui, abandonnés à eux-mêmes, retomberaient sous l'empire de l'égoîsme et de l'apathie.
Attendez, ai-je ouï dire à quelques uns, la nation n'est pas mûre pour ce que vous exigez d'elle. Un jour, peut-être, elle acquerra le courage civil qui Lui manque ; aujourd'hui le vote public serait trop favorable à l'influence déjà exorbitante du pouvoir. Certes, les dernières élections ont dû nous prouver du moins que le pouvoir s'accommodait fort bien du vote secret; mais d'ailleurs ce courage civique, dont on attend la venue pour commencer à bien faire, quand pourra-t-il se développer, si jamais il n'estmis àaucune épreuve, s'il ne'trouve aucune occasion de se produire? Que dirait-on d'un général qui, chargé de former de jeunes soldats
SUR l'aMGLETERHE. 3^-J
au métier des armes, les enverrait se cacher dans les casemates, aussitôt que le feu de l'ennemi se ferait entendre? C'est pourtant là ce qu'on nous propose.
D'ailleurs, et ceci tranche la question, le secret des votes, dans une élection politique, est une pure chimère. Lorsqu'il s'agit de quelque nomination sans importance et sans relation nécessaire avec l'ensemble des opinions des votans, je conçois, jusqu'à un certain point, que l'on puisse ignorer la couleur de la boule que chacun d'eux a déposée dans l'urne; mais l'élection d'un représentant est le résumé des sentimens et des idées d'un électeur. Pour que son vote fût réellement secret, il faudrait qu'il pût s'interdire toute conversation, non seulement sur la politique, mais sur rien de ce qui s'y attache de près ou de loin. Dites-moi ce que tel homme pense d'un seul des intérêts de sa patrie et de l'humanité, et je vous dirai s'il votera pour Brougham ou pour lord Lowther, pour La Fayette ou pour le candidat du ministère. Ce que je sais , le gouvernement a mille manières de le savoir, et la conscience des électeurs timides lui sera d'autant plus livrée qu'ils se sentiront moins encouragés par les applaudissemens , et moins contenus par la crainte du blâme de leurs concitoyens. Repoussons donc un préjugé ab-
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surde autant que funeste , et ne cessons de répéter que liberté et publicité sont deux mots , sont deux idées, sont deux sentiment inséparables.
Mais je dois prévenir un reproobe auquel je m'attends de votre part. Vous nf entretenez depuis 1 long-temps, allez-vous dire, des spéculations philosophiques de l'école de Benthafn , et vous ne me dites rien des plans de réforme qui ont déjà été maintes fois l'objet d'une discussion réelle dans le parlement Après m'avoir indiqué les utopies des radicaux, faites-moi connaître les idées pratiques des vrhigs.
A cet égard , je dois l'avouer, je ne me sens pas une entière liberté d'esprit, et j'ai peut-être 1 craindre d'être influencé à mon insu par l'amitié dont m'honorent quelques uns des hommes éminens de Ce parti. Toutefois le goût de la vérité, pour peu qu'on l'ait éprouvé* est Une séduction plus puissante que toutes les autres , et je vous dirai franchement nia pensée.
Lord John Russel était doublement appelé, et par son hom et par sort talent, à se rendre l'organe des whigs dans une question de cette importance. On petit donc en quelque sorte considérer ses idées sur là réforme comme l'expression officielle des vœux de son parti.
Le pUti qui porte' aujourd'hui son hom con-
sdr l'Angleterre. a/J9
SiSterait à réduire à lin seul membre la dépittation des cent plus petits bourgs qui, maintenant, en nomment deux, et k transférer ce.* cent nominations aux électeurs de comté , sans que le mode d'élection subît du reste aucun changement essentiel.
A quelques modifications près, le même plan de réforme s'était déjà produit à différentes époques, et avait eii pour avocats des hommes d'opinions Fort diverses. Cromwell, dans son parlement, avait supprimé les petits bourgs, et considérablement augmenté le nombre des membres de comté; et , ce qui est bicarré, c'est que lord Clarendon , dont les principes torys ne sont pas suspects, donne son approbation k cette réforme. Était-ce inconséquence de sa part ? ou faut-il croire que , guidé pat Un instinct aristocratique, il soupçonnait qu'une pareille innovation pourrait bien être moins favorable à la démocratie en réalité qu'en apparence ? J'avoue que cette dernière explication me paraît la plus probable.
Plus tard, lord Chatham et son fils après lui ont été d'avis d'ajouter k la Chambre des Communes cent membres de comté. En 1790, Flood a proposé la même addition, en demandant que les nouveaux députés fussent élus par tous lés propriétaires de maisons , quelle que fût
%So LETTRES
la nature de leur titre. Et c'est toujours à une augmentation des membres de comté que se sont attachés les hommes éminens du parti whig qui, dès-tors jusqu'aujourd'hui, ont réclamé la réforme parlementaire.
Une telle réforme atteindrait-elle son but?
A-t-ellc même un but bien déterminé ? C'est sur quoi les opinions peuvent différer.
Je conçois que l'on apporte de la prudence , de la timidité même à changer rien de ce qui existe depuis long-temps. Une institution , fûtelle vicieuse , fût-elle contraire à la raison , mérite quelques ménagemens , par cela seul qu'elle a duré. D'une part elle a donné naissance à des intérêts et à des droits qui veulent être respectés; de l'autre on peut dire que le cours des choses parvient quelquefois à pallier dans la pratique les inconvéniens des plus mauvaises lois, et qu'il y a dans l'intelligence humaine, comme dans la nature, une sorte de force réparatrice qui corrige les vices des institutions. Je comprends donc , sans la partager, l'opinion de ceux qui se prononcent pour le maintien des usages existans. Mais lorsqu'on veut opérer une réforme, il faut nécessairement agir d'après une théorie rationnelle : on peut bien faire des concessions aux circonstances, mais le principe ne doit pas cesser de nous, servir de boussole.
soa l'amgletkrre. a5i
Or, c'est précisément ce principe que j'ai peine à reconnaître dans le plan que je viens de tous indiquer.
D'une part, les torys défendent les privilèges et les abus électoraux comme un droit de propriété; de l'autre, les radicaux réclament le suffrage universel et la souveraineté du peuple. Les whigs repoussent à la fois ces deux systèmes, mais sans y en substituer un troisième; ils se contentent de suivre une ligne intermédiaire, de faire, pour ainsi dire, une cote mal taillée entre les deux extrêmes. Us ne contestent pas la souveraineté du peuple : ils l'adoptent même en principe, ou plutôt ils n'examinent pas à quel principe cette doctrine se rattache; mais, trop raisonnables ou trop peu hardis pour la suivre dans ses conséquences , ils se contentent d'un à peu près , et voient dans la réunion des électeurs de comté une sorte de suffrage universel au petit pied.
Mais ces quarante shelbngs de revenu qui constituent un électeur de comté , qu'est-ce qu'ils représentent ? Quelle est la force morale ou matérielle dont ils sont le signe visible ? Est-ce la propriété foncière, par préférence à toute autre ? est-ce la propriété en général ? est-ce le nombre ? est-ce la capacité qui fait présumer un certain degré de fortune? Voilà des questions
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qui vaudraient bien la peine d'être examinées, et je ne sache pas qu'elles l'aient été d'une manière satisfaisante.
Personne n'a moins de goût que moi pour la mode trop commune chez nous de faire de la métaphysique politique a tout propos , et de reprendre k chaque instant l'drdre social abovo. Toutefois , lorsqu'il s'agit de modifier l'essence même du gouvernement , encore faut-il que la philosophie flous éclaire sur le but et sur les moyens. Tant qu'un système représentatif répond aux besoin» de la société , on peut bien le considérer comme un fait, sans en approfondir les principes, et sans rechercher quelle est l'origine du droit d'élire. Hais quand des réclamations s'élèvent, quand arrive le moment de détruire des privilèges abusifs , ou de constater des droits nouveaux, il devient indispensable de remonter à la source du pouvoir politique, et de reconnaître en principe qu'il appartient légitimement à ceux qui sont capables de l'exercer.
Dès que l'on a admis une vérité à la fois si simple et si féconde, il ne s'agit plus que d'examiner où la capacité se rencontre, et à quels caractères extérieurs on peut la distinguer ou la présumer; car là où est la capacité, là est aussi le droit: et là où n'est point la capacité, le droit
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devient illusoire ou abusif. Ce qu'il faut donc, avant tout, c'est de constater quels sont les portions de la communauté dont les progrès et le développement méritent une part plus ample dans la représentation nationale. En suivant ce principe, on pourra sans doute se tromper encore; mais du moins on ne marchera pas à tâtons.
Toute réforme politique a pour but, ou d'échapper à un danger prochain, ou de satisfaire à des besoins durables et légitimes, c'est-à-dire , dans ce cas-ci, ou de se prémunir contre l'invasion violente d'un parti révolutionnaire, 014 de rendre plus équitable la représentation 4es intérêts et des. voeux de toutes les classes de citoyens.
L'augmentation des députés de comté remplirait-elle l'une ou l'autre de ces conditions ? le ne le crois pas, et la raison en est simple; c'est que, dans f état actuel des mœurs et des propriétés en Angleterre , les élections de comté » bien que revêtues des formes de la démocrate 1 sont essentiellement aristocratiques, dans leur esprit comme dans leurs, résultats. En vain nie, dirait-on que des mesures seraient prises dans, le plan de réforme, pour rendre les élections, moins dispendieuses* et par. conséquent accès*; sibles à un plus grand nombre de candidats; je
répondrais que , pendant long-temps , les habitudes et la mode resteraient, à cet égard, plu? puissantes que les lois.
Or, s'il est reconnu d'une part que rassemblée représentative doit être , autant que possible , l'image fidèle du pays ; et si, Vie l'autre, on doit convenir que le progrès des lumières et de la richesse est beaucoup plus rapide dans les classes moyennes que dans la noblesse, et que, même en Angleterre, l'aristocratie n'échappe pas à l'espèce de stérilité dont elle est frappée dans le monde entier, il demeurera constant qu'une réforme parlementaire qui accroîtraitl'infLueoce aristocratique, au lieu de faire une part plus large au commerce et à l'industrie , serait loin de répondre aux besoins réels de la nation.
Il y aurait de ma part une présomption puérile à tracer ici un plan de réforme 'd'après mes propres idées; mais, ce que je crois pouvoir dire avec assurance , c'est que le but vers lequel on doit tendre en Angleterre, est d'augmenter l'influence politique des classes moyennes.
Et, sous ce rapport, sans rien changer aux droits dont jouissent aujourd'hui les électeurs de comté, les nouvelles nominations qui seraient à faire dans l'hypothèse de la réduction du nombre des bourgs , me paraîtraient pouvoir être utilement confiées à des électeurs dont on
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exigerait un cens plus élevé, dans lequel la richesse mobilière serait admise en concurrence avec la propriété foncière. Cette innovation semble indiquée dans un pays où les capitaux forment une si grande portion de la fortune publique; et, en plaçant le pouvoir électoral entre les mains de citoyens plus riches et plus éclairés, elle offrirait , je crois, un moyen simple, aussibien qu'efficace, de détruire la corruption, et de diminuer les dépenses exorbitantes qu'entraînent les élections actuelles. ■
Une réforme de ce genre serait non seulement la plus équitable en temps de calme; elle serait encore la plus prudente en temps de révolution. Car si jamais, ce qu'à Dieu ne plaise , des factions turbulentes menaçaient l'ordre public en Angleterre; si les classes pauvres, poussées par une fureur démagogique, se précipitaient à la dépouille des premiers rangs, l'aristocratie serait impuissante pour se défendre par ses propres armes, et la classe moyenne pourrait seule parler au peuple , avec autorité , le langage de la justice et de la raison.
LETTRE XVri.
aflHOfl *U MIUKINt; mm muni BEI cnouoni.
Si , sur divers pyint* de U philosophie politique, les idées de nos publiâtes nt plus do justesse et d'étendue que celles des publicisîos anglais, ceux-ci retrouvent leyr supériorité dès que l'on rentre daas le domaine de la pratique ; et c'est surtout dans la conduite ,des débats parlementaires que çefte supériorité se fait remarquer.
Pendant nies divers, séjour* en Angleterre, j'ai négligé peq d'ocçasjoDS d'assister aux séances de la Chambre dçs Communes QU de la Chambre
des Pairs , et je ne connaîtrais pas 4e plus grand plaisir, si la jouissanpe n'en était pas trquWée pour moi par un triste retonr sur nous-mêmes. Et en effet, ,n#s assemblées sont dans une si mauvaise vpie, les vices de notre système de déUjbeVatian .publique sont si multipliés, que lorsqu'on l'a une fois comparé avec un meilleur modèle, il s'y attache non seulement un blâme raisonné , mais une sorte de ridicule , que l'éloquence même de nos premiers orateurs ne parvient pas toujours à faire oublier. A cet égard nous sommes sans excuse; nous ne saurions al-
sdh l'ahglbterre. a57
léguer d'anciennes lois, des usages consacrés par le temps. Quels que soient les grands mots vides de sens que l'on puisse débiter à cet égard, notre gouvernement représentatif actuel n'est qu'une imitation de l'Angleterre : il est donc impardonnable, ou d'avoir mal copié, ou de s'être écarté sciemment des règles et des usages dont la sagesse était le mieux éprouvée.
Un premier fait incontestable, c'est que le parlement anglais vote maintenant de quatre à cinq cents lois par session, et que, dans le même espace de temps , nous pouvons à peine en adopter quinze ou vingt. Cependant nos projets de loi ne sont soumis qu'à une seule discussion, presque toujours interrompue par des votes de clôture, tandis que les bills du parlement ont à subir l'épreuve de trois débats ou lectures distinctes, et que la lettre des réglemens offre a l'opposition près de quinze manières différentes d'arrêter dans sa marche une proposition législative.
Un second fait qui n'est pas moins certain , c'est que, malgré la déplorable lenteur de la marche de nos assemblées, les lois y sont toujours rédigées à la légère, et votées tumultuairement. Quiconque a suivi les débats de notre chambre élective a pu se convaincre qu'ils passent presque sans transition d'une pédanterie
GF.uvkks dit »" Ace. di Staël. III. 17
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académique à une violence révolutionnaire; et, au milieu d'une nation justement célèbre pour l'élégance de ses mœurs et l'urbanité de ses manières, il a dû s'étonner de voir les partis opposés s'accabler réciproquement des plus grossières injures, et les orateurs interrompus à chaque instant par des clameurs brutales , sans que jamais la discussion se maintienne dans ce ton à la fois énergique et modéré qui fait le caractère distinctif des assemblées anglaises.
Que conclurons-nous de là I* Nous joindronsnous à nos détracteurs, français ou étrangers, pour abdiquer les plus beaux titres de la race humaine, et nous déclarer incapables de la liberté? A Dieu ne plaise que j'accueille jamais cette absurde calomnie : elle serait hautement démentie par les progrès que fait chaque jour notre nation , en dépit de son gouvernement.
D'un autre côté, peut-on dire que nos' troubles civils et les haines que la révolution nous a léguées soient une explication suffisante du triste spectacle que présentent souvent nos assemblées délibérantes? et serait-on en droit de soutenir que, dans des circonstances pareilles, des Américains ou des Anglais ne feraient pas mieux que nous?
Sans doute il faut bien convenir que de toutes les situations politiques, celle qui rend le plus
soi l'Angleterre. »5g
difficile le maintien de l'ordre dans les délibérations, c'est la combinaison d'un ministère asservi aux caprices d'une majorité ignorante et passionnée avec une opposition trop peu homogène, et trop éloignée de toute chance d'arriver au pouvoir, pour qu'elle veuille s'imposer une discipline régulière, sous des chefs reconnus pour tels. Mais , tout en admettant ce fait incontestable, il faut bien admettre aussi que notre éducation parlementaire est encore dans la plus grande imperfection, et que les formes mêmes adoptées jusqu'ici par nos assemblées opposent un obstacle presque invincible aux progrès que nous pourrions faire en ce genre.
Westminster et ses deux vastes édifices sont pour l'Angleterre ce que le Forum et le Capitole étaient pour Rome. Les traditions du passé dans toute leur magie, les intérêts du siècle dans toute leur vigueur, y sont concentrés. C'est là que repose la cendre des héros et des poètes , c'est là qu'une génération nouvelle s'élève pour les remplacer un jour; c'est là que les cours suprêmes rendent leurs arrêts , et que le parlement règle le sort de l'Angleterre et du monde. L'imagination , comme les regards, se trouve sans cesse ramenée vers ces monumens tout chargés des souvenirs de l'histoire , et le pouvoir même de l'ha-
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bitude n'affaiblit pas le respect et l'émotion qu'on éprouve en s'en approchant.
On traverse la salle immense où se réunît la Chambre des Pairs, lorsqu'elle siège, comme cour de justice , dans les procès d'impeachment. C'est là que Strafford a succombé; c'est là que Charles I er a entendu sa sentence; c'est là que naguère encore a retenti l'éloquence de Burke et de Whitbread, dans les débats contre Hastings et contre lord Melville. Cette salle est constamment ouverte au public; elle sert d'antichambre aux trois cours de justice distribuées autour de son enceinte. Nulle décoration moderne n'en altère la majesté; le plafond même, quoique en bois , a toujours été réparé dans le style gothique , et en conserve rigoureusement le caractère.
De là un escalier fort simple conduit au vestibule de la Chambre des Communes, petite pièce dépourvue de tout ornement, et où se rencontrent pêle-mêle des députés qui entrent et qui sortent, des gens d'affaires qui viennent s'enquérir du sort d'un bill , d'autres qui prennent des membres du parlement au passage, pour les prier de leur affranchir quelques lettres par leur signature; des curieux, des oisifs, et jusqu'à des marchands d'oranges ; car les oranges remplacent, pour les orateurs du parlement,
sdr l' Angleterre. 361
les verres d'eau sucrée de notre tribune. C'est dans ce vestibule que se retire la majorité ou la minorité, lorsqu'il y a division de la Chambre, et que l'on compte les voix; c'est là que le malheureux Perceval a été frappé par son assassin.
Deux vieux huissiers en frac noir, assis sur une escabelle de chaque côté de la porte, sont les seuls gardiens de cette Chambre des Communes, dont la puissance embrasse les deux hémisphères. L'aspect d'aucune baïonnette ne vient offenser les regards, et l'idée d'un président marchant au son du tambour, paraîtrait bouffonne à ceux qu'elle ne révolterait pas comme inconstitutionnelle. L'introduction pompeuse de nos ministres ne semblerait pas moins étrange. L'orateur, comme représentant officiel des privilèges de la Chambre, est le seul dont l'entrée soit accompagnée de quelque cérémonial; il marche précédé du sergent aux armes et de la masse, et suivi d'un officier de la Chambre qui porte la queue de sa robe, et n'a, je crois, pas d'autre fonction, sans que pourtant cette charge soit, que je sache, comptée parmi les sinécures.
Rien de plus bizarre et de plus inattendu que le spectacle de l'intérieur de la Chambre des Communes; rien ■ qui réponde moins, au premier abord, à tous les souvenirs de l'histoire, à toutes les images de grandeur et de majesté
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dont l'esprit se sent comme enivré, lorsque l'on franchit le seuil de la porte. La salle est petite et sans décoration; point de marbre, point d'or, point de tentures; rien que des bancs et des lambris de bois de cbêne, de ce chêne robuste auquel le peuple anglais a été si souvent comparé.
Sur les bancs, de droite et de gauche, sont assis ou couchés nonchalamment des députés en bottes et le fouet à la main, souvent même le chapeau sur la tête; ils lisent la gazette, causent avec leurs voisins, ou dorment, en attendant une discussion qui les intéresse ou les amuse. Au premier aspect d'une telle assemblée, un observateur superficiel serait tenté de se croire dans le sein d'un club de républicains; mais en y regardant de plus près, on ne tarde pas à trouver dans cette familiarité même un raffinement d'aristocratie auquel l'orgueil n'est point étranger. Pourquoi se gêner entre gentilshommes, pourquoi faire preuve de politesse entre gens de qualité, tous également certains de la libéralité de leur éducation et de l'élégance de leurs habitudes? Pourquoi s'astreindre à une dignité étudiée, lorsque d'un mot l'on peut faire apparaître toute la majesté du parlement, et déployer l'appareil redoutable de sa puissance? Tel est, je .croîs, le fond des cœurs et la véri-
sdr l'amgleterhe. a63
table explication de la familiarité apparente de la Chambre des Communes.
Au milieu de cette absence de gène, de certains égards de politesse parlementaire ne cessent pas d'être rigoureusement observés; et il n'y a point de reproche auquel on soit plus sensible qu'à celui de s'être permis une expression ou un procédé contraire aux usages de la Chambre (an unparliamentary expression or proceeding). C'est ainsi que dans maint salon bien des gens aimeraient mieux être accusés d'avoir manqué à la morale qu'à l'usage du monde.
Le grave costume de l'orateur forme un contraste bizarre avec le frac, la redingote ou la veste de chasse des députés. La robe noire dont il est revêtu, l'énorme perruque qui couvre sa tête, rappellent à la Chambre, comme- à luimême , qu'il est un juge (i), et un juge dont les arrêts sont sans appel; chaque membre se respecte en lui, et les mots order, order^ prononcés à voix basse, lui suffisent pour obtenir silence, et faire cesser toute interruption. Le sergent aux armes, en habit de cour, et l'épée au côté, est assis pues de la barre; son costume semble
(l) Ou sait qu'en Angleterre le» jnges et les avocat» portent à l'audUnce de» perruques dont l'ampleur et la fonno varient suivant le» differet» grade».
représenter l'urbanité , comme sa charge représente la force. Enfin la masse d'or surmontée de la couronne qui repose sur la table, tant que le président occupe le fauteuil; cette masse, symbole de La puissance impériale du parlement, est là comme le lion qui dort, et qui peut se réveiller terrible.
Si vous doutiez de ce que l'absence de gêne n'est, chez les membres du parlement, qu'une des formes de l'aristocratie, suivez ces mêmes orateurs dans quelqu autre. réunion publique, dans quelque assemblée du peuple ou de la bourgeoisie, et vous les verrez aussi prodigues de formules d'égards et de modestie , que vous les avez vus simples et quelquefois rudes dans leurs manières et dans leurs discours, au sein de la Chambre des Communes. Pourquoi ? C'est que dans un cas le rang est marqué par la politesse, et dans l'autre par la familiarité.
Je n'ai jamais passé l'Atlantique; mais ceux qui ont eu le bonheur d'assister aux séances du congrès de Washington m'ont assuré qu'il y règne moins d'aisance et plus de dignité que dans la Chambre des Communes., Je l'aurais supposé. Les représentai de l'Amérique se sentent constamment en présence du peuple qui les juge, et qui seul les a faits ce qu'ils sont; les membres du parlement, toujours sûrs de
sur l'Angleterre. a65
leur élection, par droit de naissance ou par droit de conquête , ressemblent un peu aux rois de la légitimité , qui veulent ne tenir leur pouvoir que de Dieu et de leur épée, et n'en devoir compte à personne.
la salle même où se réunit la Chambre des Communes, son arrangement et ses dimensions sont, on peut le dire sans tomber dans le paradoxe , au nombre des circonstances heureuses qui ont concouru au développement du gouvernement représentatif en Angleterre. Je crois que vous en demeurerez convaincu en jetant les yeux sur le plan de cette salle que je joins à ma lettre, et qu'un petit nombre d'observations vous feront sentir les avantages qu'elle possède sur nos salles, copiées des théâtres grecs, et sur cette tribune, véritable bastion flanqué de, deux courtines, où nos députés s'élancent comme à L'assaut , et se débattent comme sur la brèche.
La Chambre des Communes est un carré long.
Le siège du président occupe une des extrémités , en face de la, porte d'entrée. Devant lui est une grande table où sont assis les deux clercs de la Chambre , en robe noire. C'est sur cette table que l'on dépose les bills, les pétitions, et tous les autres papiers parlementaires. A droite et à gauche de l'orateur, sur cinq rangs, sont •les bancs de la trésorerie et ceux de l'oppasi-
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tion. Les chefs de chaque phalange occupent d'ordinaire le banc inférieur, près de la table, afin d'être plus à portée de consulter les papiers qui ont rapport à la discussion. C'est à cette place que Pitt et Fox étaient assis; c'est là que Ganning et Brougham sont en présence. La largeur de la table est donc le seul intervalle qui sépare le ministère des chefs {leaders) de l'opposition; et , dans la lutte , chacun des antagonistes peut suivre non pas seulement toutes les inflexions de la voix , mais jusqu'aux moindres niouvemens de la physionomie de son adversaire. Ai-je besoin de vous dire tout ce que cette seule circonstance donne de naturel, d'intérêt et de vie à la discussion ?
La plus simple interpellation adressée à unministre du haut de la tribune, a l'air d'un défi ou d'une déclaration de guerre. La même question faite de près, d'un côté de la table à l'autre , prend le caractère facile de ta conversation , et amène une réponse franche et familière qui , en deux mots, aplanit mainte difficulté.
Les bancs dont je viens de vous parier ne suffiraient pas pour contenir tous les membres de la Chambre, lorsqu'elle est au complet, oa y a suppléé par une galerie supérieure où se placent les députés qui viennent faire nombre.
A droite et à gauche de La porte d'entrée-.
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en deçà de la barre, sont deux tribunes en gradins, réservées pour les pairs et leurs fils, pour les maîtres en chancellerie faisant office de messagers d'État, et pour les étrangers auxquels le président veut bien permettre d'assister à la séance dans l'enceinte même de la salle. Au-dessus de ces gradins règne la galerie publique, qui ne contient, je crois, qu'environ cent cinquante personnes.
Les dimensions restreintes de la Chambre des Communes et le petit nombre des spectateurs sont encore une circonstance heureuse que je vous prie de remarquer. Elle permet aux orateurs de se faire entendre sans changer 1 intonation naturelle de leur voix; et par là même elle exclut à la fois l'enflure théâtrale et l'appel aux passions de la multitude, écueils que notre tribune , nos amphithéâtres et nos galeries rendent souvent bien difficiles à éviter.
Les orateurs parlent debout, de leur place.
Le président leur donne la parole en les appelant par leur nom. Lorsque deux membres se lèvent simultanément, le président ou la Chambre décide de ta priorité. Mais au reste il est presque sans exemple que Ton se dispute à qui jouira du privilège de parler. Le simple tact des convenances indique en un instant à la Chambre et aux orateurs eux-mêmes quel est celui
d'entre eux qui doit avoir la préférence. Est-ce dans une question de politique générale; on cédera naturellement la place au talent le plus illustre : est-ce dans un objet d'intérêt spécial; la priorité sera donnée à celui que sa position sociale, ses relations, ses études mettent à même de jeter le plus de jour sur la discussion. Loin de l'écarter, on l'invite à se produire, et, lors même qu'il aurait peu d'habitude de la parole, tant qu'il a des faits à alléguer, il est écouté avec attention,
La certitude d'obtenir la parole, si on la réclame , tranquillise les amours-propres ; elle contribue puissamment au maintien de l'ordre , et rend par là même la marche des débats beaucoup plus rapide , quoiqu'on laisse la discussion mourir de sa belle mort, sans jamais interrompre arbitrairement un orateur, comme chez nous, par un vote de clôture. Si , lorsque la Chambre est fatiguée, des trépignemens, des murmures sourds, des cris de question, question (aux voix, aux voix) se font entendre, ce ne sont que des marques d'impatience impossibles à éviter ; mais jamais la majorité ne dit à l'opposition : Non seulement nous vous soumettrons à notre force, mais nous ne voulons pas même entendre vos raisons. Et voila pourtant ce que signifient les votes de clôture par lesquels, dans
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nos Chambres , le parti le plus fort impose silence à la minorité!
Je dois appeler votre attention sur deux usages de la Chambre des Communes, frivoles en apparence, maïs qui n'en sont pas moins de la plus haute importance dans la discussion. Le premier est d'adresser la parole au président, au lieu de l'adresser à la Chambre ou à l'orateur auquel on répond (i). Le second est de ne jamais désigner un député par son nom propre.
Le premier de ces usages est sans doute une fiction, mais une fiction reconnue si essentielle au maintien de l'ordre, que l'observation en est presque poussée jusqu'à la pédanterie. Ainsi, lorsqu'un député de l'opposition est debout et porte la parole, si un membre qui siège habituellement à côté de lui, mais à sa droite, et par conséquent plus près du Spea&er, vient à entrer dans la salle, il n'ira point directement à sa place; il se dirigera vers les bancs de la trésorerie, tournera derrière le fauteuil du prési-
(iJDhuIi Chambre hante, on adresse la parole à l'assemblée ( Mj lords ) , parée que le chancelier qui la préside étant membre du ministère , et par conséquent appelé à prendre nne part active aux débats , on ne voit pas en lui nn être impartial et ponr ainsi dire abstrait comme le Speaherfe la Chambre des Communes. C'est une distinction pleine de délicatesse.
dent, et reviendra à son banc par ce circuit, plutôt que de passer entre le président et l'orateur qui est censé lui adresser la parole. Il en serait de même, si c'était un membre du gouvernement qui entrât pendant le discours d'un de ses collègues ; il irait suivre les bancs de l'opposition , et reviendrait gagner ceux de la trésorerie, après avoir fait le tour du siège du président , se conformant en cela au même principe de politesse qui , dans un salon , ne permettrait pas de traverser la conversation de deux personnes qui causeraient tête à tête. Et bien que , dans le fait, le ministre et le député de l'opposition soient les vrais interlocuteurs , la fiction l'emporte sur la réalité ; l'on peut passer entre eux sans inconvenance ; mais il y aurait manque d'usage à passer entre l'orateur qui parle et le président, qui est peut-être occupé de toute autre chose que du discours.
En réfléchissant à cette fiction , qui paraît bizarre au premier coup d'œil , on trouve qu'elle repose sur une observation très juste et très fine des Lois de notre imagination. Chacun n'a qu'à consulter ses propres impressions pour reconnaître qu'une interpellation à la seconde personne, telle que : vous avez dit... vous avez fait.... vos assertions.... votre conduite.... vos projets.... met notre amour-propre bien plus
en garde, et excite bien plus vivement notre irritabilité qu'une réponse indirecte adressée à un président impartial, dont le seul aspect rappelle quelles sont les bornes dont on ne doit pas sortir dans la discussion. Cette forme de débat permet d'employer un langage beaucoup plus énergique , sans avoir à craindre de soulever les passions. Tel homme entendra patiemment censurer, persifler même ses actes et ses discours, lorsque son adversaire l'attaque sous le nom de l'honorable membre qui siège de l'autre côté de la chambre, tandis qu'il sentirait sa vanité blessée, ou son point d'honneur offensé, si les mêmes paroles lui étaient adressées directement , et à la seconde personne.
C'est à un principe semblable que se rattache l'autre règle dont je vous ai parlé; celle de ne jamais désigner un membre par son nom propre. Tout député qui manquerait à cette règle serait immédiatement rappelé à l'ordre, et averti de son tort par un murmure général : mais elle est devenue si familière à chacun , qu'au milieu même du débat le plus animé, il est presque sans exemple que l'on s'en écarte.
Les dénominations sous lesquelles on désigne un membre dans la discussion , ne sont pas non plus sans importance. Tantôt c'est simplement par le nom de la ville ou du comté qu'il
représente; et en identifiant ainsi un député avec ses commettans, on resserre les liens qui les unissent. L'honorable membre pour Durhara , pour Winchelsea, pour Liverpool, pour Westminster, devient synonyme de Lambton, de Brougham, de Huskissoa, de sir Francis Burdett. Tantôt c'est par son titre : le noble lord qui siège en face ou à côté de moi ; on bien par ses fonctions publiques : le très honorable secrétaire d'État, ou simplement le très honorable gentilhomme ( the right honourable gentleman ) ; vous savez que cette épithète de très honorable s'applique spécialement aux membres du conseil privé. Tantôt c'est par les qualités qui sont l'attribut naturel d'une certaine profession , comme le brave officier ( the, gaitant ojjîcer), s'il s'agit d'un militaire; le savant jurisconsulte , s'il s'agit d'un avocat. Si celui qui parle est avocat lui-même, il ajoutera à cette épithète celle de mon ami , lors même qu'il s'agirait d'un homme du parti opposé au sien. Ainsi l'attorney général nommera M. Scarlett, ou M. Brougham , mon honorable et savant ami, parce qu'une profession semblable établit entre eux des relations de familiarité que la différence des opinions politiques n'est pas censée devoir interrompre. Il suffit de lire les journaux anglais pour voir combien cette politesse parle-
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met] taire, lorsqu'elle a passé dans les mœurs, et qu'elle n'a rien d'affecté, donne de dignité et d'élégance aux débats , même tes moins intéressai» par leur sujet.
Non seulement les discours écrits sont interdits dans la Chambre des Communes, mais le ridicule poursuivrait impitoyablement ceux qui seraient censés appris par cœur, et l'on ne s'y tromperait pas. Les orateurs qui parlent de mémoire sont comme Petit-Jean; ce qu'ils savent le mieux , c'est leur commencement. A mesure ' qu'ils avancent , leur assurance diminue, leur voix devient sourde et monotone ; ceux qui im- ■ provisent , au contraire , s'animent , en se pénétrant de leur sujet , et acquièrent , vers la fin de leur discours, la facilité d'étocution qui leur manque quelquefois dans le début.
■ Cette interdiction des discours écrits est d'une telle importance constitutionnelle, que tant qu'elle ne sera pas adoptée dans nos Chambres , on ne pourra pas dire que nous soyons entrés dans la réalité du réginie représentatif; que, nous ayons franchi \i barrière qui sépare les gouvernemens de Vieille mode où l'assemblée délibérante n'est qu'un hors-d'eeuvre solennel,
de ceux où elle discute les intérêts, et dirige les
affaires du pays.
La première qualité que les Anglais recber- CEuvus ne «"" Ato. di Stail. mi. 18
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client dans un orateur, le premier signe auquel ils reconnaissent l'homme d'État,,c*est d'être ce qu'ils appellent a good debater ( un bon discu-* teur ) , c'est-à-dire d'être toujours, prêt a réppn* dre aux argumens de ses adversaires, et à produire ses idées, non pas seulement dans l'ordre qu'il a médité, mais dans l'ordre quelconque que la marche des débats pourra lui suggérer. Et en effet , pour bien écrire sur une question , il suffit souvent de l'avoir étudiée sous un seul t . point de vue; pour bien parler, il faut l'avoir 'retournée dans tous les sens, l'avoir examinée sur toutes ses faces. Dans l'un des systèmes , c'est la phrase qui domine; dans l'autre, c'est l'argument : d'un côté la pédanterie et la mort, de l'autre la simplicité et la vie.
Les discours écrits, outre les inconvéniens qui leur sont propres , ont encore celui de fausser le (pn de l'éloquence des orateurs mè*ne qui parlept d'aboPdance, en les forçant, pour ainsi dire, à donner plus d'attention à la forme qu'au fond; car l'oreille du public, habituée à la correction académique des discours écrits, exige de l'improvisation la même régularité, , et s'étonne de la moindre hésitation, du moindre temps d'arrêt- En Angleterre , on n'a point cette rigueur ; on permet à l'orateur de se repren* dre, de réfléchir, de recueillir un instant ses
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îd^es; et toute la sévérité d'examen qui, chez nous, s'attaqhe au style , se porte chez eux sur les argaroens et sur Les faits. J'ai vu écouter avec délices dans le Parlement un orateur dont le débit était pénible, qui hésitait, qui, par wo- «Q£ns , ne trouvait qu'avec difficulté l' expression correspondante à sa pensée, mais dont parfois aussi l'éloquence captive s'échappait comme par torrens; «t, dans la même séance, un discours pur de langage «t prononcé avec urne élégante facilité , n'avait excité que l'ennui.
Mais est-il juste, tue direz-vous„ de faire du talent d'improviser la .condition première et sine quci non de la carrière législative? Ne peutil pas arriver qu'un député, doué de toutes les autres qualités qui font le publiciate et l'homme d'État, mauqpe de celle-là seulement, et que l'on fasse tort à son pays, en le privant du secours de -ses lumières (i ) ? Ne peut-il pas arriver
(i) l'ai e»tend»<yjw* cette oqcaaiow l'eiempledel'oi.'ateiu' q(U, djUW cette session jniémc., a commandé par un discours écrit l'admiration de la France attentive. Mais de ce que , dans une question de haute philosophie religieuse et politique , et lorsque la vérité n'avait aucune chance de triompher par la discussion , nn sage a cru devoir graver comme sur l'airain sa protestation solennelle, s'«Muit-il qn'il parleo«î t«s«c nom* de talent qu'il n'écrit ? K.on , sans doute , et sa carrière législative prouve le contraire.
aussi que, dans une circonstance donnée, tel ministre ou tel député, eût-il même le talent de la parole , croie devoir se mettre en garde contre les expressions imprudentes qui pourraient lui échapper dans la chaleur de l'improvisation ? Non, sans doute ; ces suppositions ne sont point impossibles ; comme il n'est pas impossible non plus que tel magistrat qui serait doué d'une sagacité et d'une patience à toute épreuve, mais qui aurait l'ouïe dure , discernât mieux la vérité dans une procédure écrite que dans une plaidoirie publique , avec confrontation de témoins. Et cependant quel jurisconsulte, digne de ce nom, hésiterait aujourd'hui entre la procédure secrète et le débat oral, entre Le jugement par jurés et le code ténébreux que Charles V a légué à l'Europe? Ce n'est point en vue d'exceptions si rares que l'on peut faire des lois générales. Et, quant à cet entraînement de la tribune que l'on redoute , j'y vois au contraire un des plus grands bienfaits de l'improvisation , une de ses conséquences les plus belles et les plus morales. Sous l'influence de cette force magique, les caractères dissimulés sont contraints à la franchise; les cœurs froids retrouvent quelque inspiration généreuse, et la vanité même tient quelquefois lieu d'émotion aux âmes desséchées par l'égoïsme.
SUR L AWGLETEKRE. 377
En fait d'improvisation, nous n'avons qu'à vouloir pour bien faire : aucune nation en Europe n'est douée , pour l'art oratoire , d'une aussi grande aptitude naturelle. J'en atteste les talens