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et la joie y régnaient, les cœurs y étaient sereins et purs comme le ciel d'azur qui les environnait. M. de Staël , en faisant hautement profession de penser et de vivre en chrétien , n'avait rompu aucune de ses relations avec les personnes qui ne partageaient pas ses convictions. Il se séparait dans le fond du cœur de l'esprit du monde , de cet esprit qu'il reconnaissait être en inimitié avec Dieu, c'est-à-dire , réunir l'indifférence pour le mal , à la sévérité pour les coupables ; tandis que l'Evangile proclame la haine du péché et la miséricorde pour le pécheur, mais il ne traçait point de limites exclusives et étroites; il préférait la vie calme et retirée, mais il savait qu'on peut porter l'esprit du monde dans la retraite , tout comme l'esprit divin peut nous animer dans une fête : la bienveillance pour ses semblables, l'amour de Dieu , étaient les mobiles de ses actions qu'il accomplissait en paix en sa présence.
Il répandait la vie et le mouvement autour de lui, il était un centre de réunion pour le pays.
• L'existence de M. de Staël était alors
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complète; la naissance prochaine de son enfant le préoccupait des plus douces espérances, et faisait l'objet de ses plus ardentes prières à Dieu. Le ao septembre, il eut la seconde et la dernière de ses réunions agricoles. De toutes parts on se rendait à Coppet , pour juger de ses travaux et de ses machines. Le temps était superbe , la nature , admirable dans ce pays favorisé du ciel, était encore embellie par tout le mouvement de cette foule réunie. Auguste rece*vait chacun avec sa bienveillance si aimable; on voyait chez lui le désir d'unir les deux pays qui lui étaient si chers, de rapprocher les opinions des classes diverses dans un même amour pour le bien des hommes ; quelques vœux prononcés avec émotion pour le bonheur du pays , pour la liberté du monde , retentirent dans tous les cœurs.
Moins de deux mois après cette dernière réunion , il fut frappé par une maladie mortelle , et rappelé dans le sein de Dieu. La pensée de son Sauveur ne le quitta pas, et son nom fut constamment prononcé , même dans le trouble des facultés.
Son fils naquit douze jours après. La naissance de cet enfant vint répandre un rayon de lumière sur une contrée plongée dans une morne tristesse. On peut lui appliquer avec vérité cette parole de l'Evangile. Il fut un sujet de joie et de ravissement, et plusieurs se réjouirent de sa naissance; et maintenant quand ce pauvre être si cher, se promène dans ces lieux si tristes , il n'y a pas un habitant qui ne s'approche , et dont la physionomie n'exprime ce mélange de joie et de douleur que doit inspirer tant de regrets et tant d'espérances. Dans la dernière lettre qu'Auguste écrivit, il disait sur sa maladie : « Gomme je suis bien persuadé qu'il y a une « raison pleine de sagesse et de bonté pour « toutes les circonstances de notre vie, aux- « quelles notre volonté est entièrement étran* « gère, je n'ai jamais été plus porté à l'op- « timisme : ainsi , ne vous inquiétez de rien. » Dans cette même lettre il s'occupait encore de la sainte cause des Grecs , et la dernière nouvelle , qui- lorsqu'il était malade fit vive* ment battre son cœur, fut celte de la bataille de Navarin. *
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Nous avons essayé de faire connaître M. de Staël ; mais nous finissons avec la crainte de n'avoir pas réussi. Il y a tout une partie de cet être si tendre , si bon, qui ne s'est révélée que dans ses affections , qui étaient sa vie , et dont nous n'avons pu parler; une douleur pour qui toutes les paroles sont des épées brûlantes , nous a interdit de le montrer comme le plus tendre des maris, de parler d'une union si rare, unique même, et nous n'aurions pu le peindre sous les au* très rapports de famille ou d'amitié, sans livrer au public des détails trop intimes, sans braver cette impression de réserve qu'il faut toujours respecter, et que madame de Staël a si bien exprimée en disant :
« Tous les sentimens naturels ont leur pu- « deur. » Et pourtant comment faire connaître Auguste , cet être qui avait un besoin si touchant , non seulement d'une première affection , mais de toutes ses affections ; sans le représenter avec ceux qu'il aimait, sans parler de ce qu'il était pour sa sœur, pour son jeune frère, pour celui auquel il était uni par alliance, mais pour qui il ressens
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tait une sympathie bien plus profonde qu'aucun lien du sang n'aurait pu la produire ; comment le faire connaître sans le montrer si préoccupé du bien moral de tout ce qui lui était cher , si tendre dans tous les détails de la vie , si ingénieux à donner du bonheur et du plaisir à tous les instans du jour; animant par ses récits, par ses projets , l'existence de tous ceux qui l'entouraient, les sanctifiant par son exemple, par son humilité , son dévoûment à Dieu.
Auguste ne peut être représenté en entier dans cet écrit , mais pourquoi le regretter ? cette vie intime de l'âme importe peu au public, et les amis d'Auguste n'ont pas besoin qu'on leur apprenne ce qu'il étoit pour eux, qu'on leur rappelle ce qu'ils n'oublient jamais; son image tendre et généreuse ne pâlira jamais dans tous les cœurs qui le pleurent, et il y en a beaucoup , car jamais être ne fut plus aimé.
Auguste n'a point été précisément un homme public ; sa vie a été entièrement consacrée au bien de ses semblables , mais il n'a jamais suivi de carrière qui lui ait permis de
manifester tout ce qu'il était. Nous avons vu toutes les entraves qu'il a trouvées sous les différens gouvernemens ; il est donc tout simple que M. de Staël produise une plus haute impression sur ceux qui l'ont vu de près , que sur les indifférens ; et ses amis ne devraient pas s'étonner, s'ils ne pouvaient pas faire partager leur impression au public. Et cependant il n'en est pas ainsi, et ce qui nous le prouve, c'est le sentiment douloureux que sa perte a causé.
Il n'occupait aucune place; il n'avait été ni ministre ni député, et cependant sa mort a été un événement public. Ses contemporains l'ont deviné; ils ont pleuré en lui tout le bien qu'il leur aurait fait dans Pavenir; ils ont compris que celui qui, volontairement, sans y être appelé par aucune fonction , s'était trouvé toujours présent quand il s'était agi de faire du bien quelque part ; ils ont compris que ce même être , s'il eut été placé dans un poste plus brillant , aurait rendu d'immenses services à son payfc.
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Nous avons essayé, disons-nous, de faire connaître M. de Staël; loin d'avoir exagéré le bien, nous croyons n'avoir dit sur lui que la vérité , et même seulement une partie de la vérité; néanmoins nous ne prétendons pas à un jugement impartial , à un regard indifférent : mais l'affection , la vénération même qu'on inspire, n'est-elle pas un indice de ce qu'on est réellement? et la meilleure manière de faire voir les êtres qui ne sont plus à ceux qui ne les ont pas connus, n'est-elle pas de raconter simplement notre impression, tout comme on peint mieux les beautés de la nature, en disant l'émotion qu'elles ont produite qu'en analysant les objets eux-mêmes? Néanmoins , Dieu nous garde de le représenter comme un être parfait , et d'offenser ainsi la mémoire de celui dont la misère humaine était la première croyance, et l'humilité la première vertu.. Personne plus que lui n'^ût repoussé des éloges exagérés; et, s'il eut pu les entendre; il eût éprouvé la même indignation que ce grand orateur mourant en
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chrétien qui, fatigué des louanges qui environnaient son lit de mort, se releva pour s'écrier : « Cessez , cessez tous ces discours, « et démandez à Dieu pardon de mes péchés.»
Auguste attribuait toutes ses vertus à la grâce divine , et il reconnaissait que même avec le secours de la grâce , elles étaient faibles et imparfaites. Mais il nous serait impossible d'analyser ses défauts ; nous l'avouerons même, ils ont disparu de notre mémoire ; en vain chercherions-nous à les retrouver. Il est une impression que Ton éprouve assez universellement après la mort dune personne chérie; tous les petits détails disparaissent , et nous ne voyons plus que ce qu'il y avait de grand , et en même temps d'individuel et d'original dans l'être qui n'est plus. Les défauts , et même les qualités qu'il avait à un moindre degré s'effacent, et les traits saillans qui constituaient la beauté morale de sa nature s'emparent seuls de notre mémoire. Cette impression est frappante , il faut la respecter ; qui sait si ce n'est point un pressentiment de la réa-
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lité, et si l'âme, au sortir de ce monde, n'est pas tout à coup dépouillée de tout ce qu'il y avait de petit, d'accessoire en elle pour ne conserver que les grands traits que la main de Dieu y avait gravés ?