‹ Œuvres diverses de m. RogerChapitre 180 sur 205 · DISCOURS DE CLOTURE · texte numérisé non relu

DISCOURS DE CLOTURE

i^ROMONCé DANS LA S^ANGB DU 5l MAI l82i;

Messieurs,

En acceptant Thoniieur de faire le discours de clôture de vos séances littéraires, sans avoir une seule fois pris la parole dans cette assemblée, n'ai-je pas à craindre de ressembler à ces historiens faisant, comme dit Molière,

« De grands récita de batailles <t Dont ils se sont tenus loin ! *

Mais si je n'ai point contribué, comme mes confrères, aux coipbats livrés ici pour la cause du goût et de l'honneur, j'en ai du moins été le témoin fidèle et assidu; j'en sais donc assez, et j'y ai eu assez peu de part, pour qu'il me soit permis d'en parler.

Je regrette, messieurs, d'entrer si tard dans cette noble lice , et de n'arriver qu'à la fin d'une campagnef mais j'ai dû laisser passer devant moi ceux

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qui pouvaient 9 mieux que moi, établir la gloire de nos armes.

C'est, en effet, une véritable lice ouverte aux Croisés du royalisme que cette enceinte consacrée aux Bonnes-Lettres, c'est-à-dire aux saines doctrines littéraires et politiques, car elles sont inséparables. C'est ici que viennent s'exercer , sous le brillant étendard du Conservateur, les défenseurs de toutes les légitimités, de toutes les vraies gloires, du sceptre de Boileau comme de la couronne de Louisle-Grand.

' ils le prévoyaient bien, les hommes qui s'opposèrent si vivement et si long-temps à l'établissement de cette société; ils savaient comme nous qu'aux principes du beau en littérature se rattachent nécessairement lés principes du bon en politique et en morale; ils redoutaient l'influence d'une tribune où la France monarchique trouverait enfin un organe dans la France littéraire, où l'opinion des vrais hommes d'état serait professée par des hommes de goût; ils tremblaient pour leur déplorable système qui n'osait avouer la vertu par égard pour le vice, qui imposait silence aux honnêtes gens par la crainte des factieux, et qui ne connaissait d'autre moyen d'étouffer les cris de révolte que d'interdire aux Français le cri de : f^ive le roi!

Grâce à la Providence, qui ne permet jamais en France un long empire à la sottise, ce système est tombe } les royalistes ont pu pix)fesser leurs doc-

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(rinesy et^ dès la première année de son établissenient^ la société des Boi^ies^Lettres a justifié el l<es espérances de ses fondateurs , et les alarmes de ses ennemis.

Son utilité et son éclat ont redoublé cette seconde année. Elles retentissent encore à nos oreilles, ces leçons de morale inspirées par un esprit si juste et par un cœur si loyal; ces leçons y tantôt écrites avec un abandon qui leur donnait le charme d'une improvisation 9 tantôt improvisées avec toute Télé^ gance d'un discours écrit.

Parlerons-nous de l'écrivain quia continué sidignemeni le tableau littéraire tracé par La Harpe? Sa modestie a repoussé te titre d'héritier de ce grand critique; mais plusieurs morceaux du nouveau cours n'attestent-ils pas la légitimité de l'héritage?

Jusqu'ici les naturalistes et les géomètres, quoi^ que la nature de leurs études dût assurément faciliter et affermir leur croyance, n'ont pas été, il faut en convenir, de bien zélés défenseurs de la foi ; et ceux qui peuvent le plus s'assurer de l'exis^r tence de Dieu , par la contemplation plus imméf diate et plus journalière de ses œuvres , sont , au contraire, par je ne sais quelle inexplicable contrat diction, disposés, pour la plupart, au doute et à l'incrédulité.

Il appartenait à la société des fionn es-Lettres de s'attacher des ^vants dont les lumières et les doctrines fussent également dignes d'éloge.

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Ce double mérite recommandait le jeune et déjà célèbre astroiïome qui, daps son examen du zodiaque de Deqderah, a réduit au néant toutes les conséquences tirées de ce monument parles adversaires de la Genèse.

Pareil hommage doit être rendu au cours de physiologie de ce digne élève d'Hippocrate^ qui, se plaçant tout à coup au rang des maîtres par la solidité et l'élégante variété de ses dissertations sur les sens, a puisé dans Toi^anisation physique de l'homme des preuves nombreuses de sa spiritualité et de l'al^surdité du matérialisme.

Quoique le cours de droit public ait été commencé trop tard et interrompu trop tôt, ouhlierons'uous avec quel talent l'auteur nous a montré, dans quelques leçons préliminaires, combien les sciences mathématiques peuvent prêter d'appui aux preuves morales de la création et du droit divin ?

Si d'autres travaux littéraires n'ont pas permis au jeune savant chaîné du cours d'histoire moderne de tenir toutes les promesses qu'il nous avait faites, convenons dii moins que, soit dans le petit nombre de points historiques qu'il a ti*aités , soit dans quelques lectures d'un genre différent, il s'est montré le fidèle et piquant adversaire des mauvaises doctrines.

Enfin, parmi les nombreux morceaux, ou de prose, ou de poésie, qui ont été lus à la société, et

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je dois placer en tête les fragments inédits de Ymstoire des . Croisades j en est-u un seul qui n'ait été l'expression vive, épergique, élégante , des meilleures opinions^ comme des plus généreux senti-e ments?

Aussi rien n'a manqué au succès : ni le suffrage des lionnêtes gens, ni les injures d^ révolution-* nairest

Précieui^ encouragements! C'est à nous à redoubler de zèle pour les mériter toujours.

Nous continuerons, messieurs, de faire la guerre aux ennemis du beau^ aux ennemis du bon^ nous combattrons incessamment la révolution dans ses. actes, dans ses vœux, dans ses espérauices, dans sa littérature, dans son langage.

Oui, dans son langage; et ceci n'est pas une des moins importantes parties de notre mission ; car,^ pour qu'aucun genre de désordre ne manquât à la France, les révolutionnaires ont porté l'anarchie jusque dans la langue de Racine et de Pascal. Sans parler de cette {bule de mots honteusement barbares qu'ils ont inventés, chaque fois qu'ils ont eu à exprimer, ou une nouvelle folie, ou un nouveau crime, ne serait-ce pas un ouvrage utile à la littérature comme à la morale qu'un dictionnaire complet de toutes les expressions delà langue qu'ils ont dénatu-. rées ^u point de nous mettre presque dans l'impossibilité de nous en serviraprès eux? J'çn laisse le soin à de plus habiles que moi; seulement, et sans préten-

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dre traiter une question littéraire dans un simple discours de clôture, qu'il me soit permis d'inspirer à d'autres le désir d'entreprendre ce vocabulaire , eh citant quelques-uns des mots qui me parai-p Iraient devoir y figurer.

. Le premier qui se présente à mon esprit, parce que c'cbt, je crois, le premier dont lavsignification ail été corrompue, c'est le moi patriote.

Avant la révolution , il n'était pas un magistrat, pas un officier, pas un écrivain qui ne s'honorât de ce titre ^; les révolutionnaires s'en emparent; il devient bientôt, grâces à leurs discours et plus en^^ core grâces à leurs actions, le synonyme de rebelle et de factieux. Henri IV était un roi patriote; les nouveaux jpa/r<o/e^ sont ceux qui brisent sa statue et qui détrônent son petit-fils; et (tant la langue, les idées et les mœurs se pervertissent ensemble, et l'une par l'autre, avec rapidité !) nous voyons successivement accueillir à la barre de nos assemblées les patriotes du 6 octobre, les patriotes du lo août, les patriotes du 2 septembre.

Le mot Ae fraternité^ qui exprime quelque chose de plus tendre encore que l'amitié, n'offrait à Fesprit que les idées les plus douces, les plus hono-

(i) G)lardeau fit, soqs Iç ministère da duc de Choiseul, soo pociue da Pairiotisme , et le vaisseaa le Patriote donné au roi, eo 1759, par une société de patriotes parisiens, fut préféré par Louis XVI pour être monté par hii à Cherbourg , lors de son voyage en 1786.

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râbles paur rhumanité ; et voilà que nos Jràres' et

amis éçriyent en lettres de sang sur leurs bannières :

fraternité ou. ia mort... sois mon frère ou je te tue !

La raison! Qui ne rendait un culte à la raison.^ Qui n^aimait à parler au nom de la raison ? Mais jamai;^ fut-elle^plus méconnue en France que quand on lui éleva des autels? Jamais la folie humaine eut-elle un caractère plus triste, plus effrayant qu'aux, fêtes de la Raison.^ Quelles fétès, grand Dieu ! substituées à la solennité , à la sainteté touchante et sublimé de tes fêtes! Une déesse prise au Palais-Royal, des prêtres en bonnet rouge et en carmagnole; des tambours, du canon et des piques; des prédicateurs de carrefour, des poètes de taverne, des scènes d'arlequin et des chants de Cannibales !

Certes, pour avoir été ainsi profanée et dénatu-* rée^ la raison n'en est pas moins ce qu'elle était avant d'avoir voulu détrôner Dieu ; de même que la liberté n'a pas cesse d'être un bien désirable^ pour avoir servi de prétexte et de manteau à la li* cence^ seulement, les faux apôtres de la raison et de la liberté^ en détournant ces mots de leur sens naturel, nous ont condamnés à ne plus les employer qu'avec des distinctions et dea précautions oratoires.

Le meilleur des monarques, qui est en même temps le plus sage des hommes, veut mettre un terme à nos divisions. «Partez, dit-il à un fils de

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«I^ilceiaMez dans mes pmvinces; dites à mon (c peuple bien aimé que ses discordes déchirent <K mon cœur, et que j'ordonne à tous union et oubU.yk Ces paroles paternelles, gravées d'avance dans l'ame du prince, sont portées partout avec joie, accueillies partout avec attendrissement et reconnaissance. Mais la paix générale, mais l'union de tous les Français ne conviennent point aux révolutionnaires. Que font-ils pour neutraliser l'effet des pa^ rôles du roi? Us s'en emparent, ils les retournent, et changent un caducée bien&isant en une arme meurtrière ; ils se réunissent, non pas aux royalistes, mais entre eux, mais contre les royalistes; ils our blient... quoi? le mal qu'ils ont fiedt pour s'occuper du mal qu'ils veulent &ire encore; et, grâce à eux, ces mots si clairs et si doux , cette union de tous les Français commandée par le plus Français de tous, cet oubli de tous les torts et de toutes les injures, cette politique enfin si digne du roi très phrétien, ont désormais besoin de conmientaire pour ne pas devenir un prétexté de discorde et Ajd vengeance.

Poursuivrons-nous ce petit vocabulaire en citant encore quelques exemples?

Tout royaliste dmt aimer et défendre la Charte, puisqu'elle est l'œuvre et l'un des plus grands bienfaits du roi; tout royaliste doit donc être et se vanter d^étre constitutionnel. N'est-on pas cependant un peu embarrassé de cette qualification quand on

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voit les révolutionnaires se l'appliquer à eux-mêmes ou quand on les entend parler d'étudiants constitutionnels, de pairs constitutionnels, d'éloquence constitutionnelle, de fables, de comédies, de tragédies constitutionnelles, de sérénades constitutionnelles, de dîners constitutionnels, et, pour comble de néologisme, d'insurrections constitutionnelles ?

Et le mot de gloire nationale^ combien ne le défigurënt-ik pas encore tous les jours en l'appliquant exclusivement à des expéditions militaires sans mesure, sans raison, sans justice et sans fruit ? Quoi \ la nation n'a-t-elle à se vanter d'aucune autre ^/o/r^,

sinon plus brillante que celle de nos armes, au moins plus réelle, plus solide, et, puisqu'il faut le dire, plus véritablement nationale! Quoi! des gens qui se disent philosophes estiment nos excursions sanglantes, nos conquêtes d'un jour, au point de nous les représenter comme la seule gloire de la France! Tombez: donc à genoux devant la gloire d'Attila où de Tamerlan !

Nous pardonnons, que dis-je? nous applaudissons au vieux et brave grenadier qui, s'enflammant au récit de nos batailles, croit que, hors de là, il n'y a Point dé gloire. Il a vu ces batailles; il a payé de son sang le droit de dire que rien n'est au-dessus.

Mais vous, pamphlétaires obscurs, qui n'avez jamais vu du canon que la fumée, qui n'avez jamais traversé un champ de bataille que trois jours après le combat, à quel titre parlez-vous sans cesse de la

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gloire nationaie, ou même de notre gloire militaire? Est-ce vous qui l'avez faite? Pourquoi, Tyrthées sans talent comme sans mission, hurlez-vous incessamment le mot de guerre au sein de la paix ? Je conviens que, pour certains esprits, la paix est un régime fâcheux; mais prenez votre parti, la France la veut; la France se résigne au bonheur monotone que nous promettent les Bourbons et la Charte. La France se contente de la gloire qui résulte pour elle de la sagesse de son gouvernement , de la richesse de son sol qui rend l'Europe tributaire de Son commerce, de la prospérité de ses finances, de la prééminence de sa littérature, du rétablissement de la morale et des conquêtes des sciences et des arts. Celles-là du moins nous resteront. Honte et malheur à qui oserait en provoquer d'autres !

Lorsque, au sein de l'Académie, adressant la pa-^ rôle au spirituel et élégant auteur de Y Histoire de Cromwellj et applaudissant à T impartialité que doit apporter un historien dans le récit desfaits^ je m'élevai contre cette impartialité de Jugements qui pèse froidement dans sa balance les rois et les régicides, les victimes et les* bourreaux, toutes les bouches révolutionnaires s'ouvrirent pour m'accabler d'invectives. Pourquoi, messieurs? c'est que le mot ^impartialité est encore une expression de notre langue pervertie et torturée au profit de la révolution.

« périssent les colonies plutôt qu'un principe!»

Voilk Yimpartiaiité des premiers révolutionnaires. 'Moins violents en apparence ^ leurs successeurs ne tendent pas moin& au même bût. Qu'est-ce en effet que cette i/T^arftatoe absolue qui va jusqu'à vouloir rester neutre entre le crime et la vertu, si ce n'est de l'insouciance et presque du mépris pour la vertu? Et de ce mépris croit-on qu'il y ait loin à la tolérance du crime? N'avons-nous pas failli périr, hélas! sous cette atmosphère de neutralité et d'indifférence qui, parée des beaux noms de modération et d'impartialité, étouffait tout sentiment généreux? Pense-t-on que la révolution n'eût pas recueilli promptement le fruit de cet engourdissement moral dans lequel on voulait plonger la nation, comme la torpille et le trembleur du Niger engourdissent le pêcheur qui les touche ?

Il prévalait naguère encore, ce système léthargique; mais pourrions-nous . craindre son retour? Qu'avons-nous à redouter pour notre avenir, quand il est enfin confié à des mains habiles, à de dignes ministres des fils de Henri FV et Louis XIV? Us soutiendront la légitimité parce qu'ils aiment sincèrement la liberté; ils soutiendront la Charte parce qu'elle est à la fois l'ouvrage et la sauvegarde de la royauté; ils seront modérés parce qu^ils sont forts , et ils sont forts parce qu'ils savent vouloir; ils protégeront les lettres parce que les lettres sont l'ornement du trône, comme elles sont la gloire la plus pure et la plus durable des empires.

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Ah! jouissons, messieurs, de la protection spéciale qu'ils accordent à cette société dont ils sont tous fondateurs; que, sous leurs.auspices, le feu sacré qu'elle entretient s'étende et se communique à toute la France; qu'elle devienne le lien commun de tout ce qui porte un cœur français; qu'elle honore et multiplie ses professeurs; qu'elle ait même ses missionnaires, et qu'ainsi que ceux de la foi évangélique, ils reconmiandent à tous la concorde et l'union, sans lesquelles rien n'est fort, sans lesquelles les lumières, les talents et le zèle individuels sont stériles et impuissants.

Attirons au milieu de nous, par le charme de la littérature, par l'attrait de l'instruction et des bons sentiments, cette jeunesse née généreuse, incapable de faire le mal quand on lui montré le bien; cette jeunesse qui, pour être encore aujourdliui la jeunesse du i3 vendémiaire et du 20 mars, et pour être à jamais dégoûtée des flatteries factieuses de ses faux amis, n'a besoin que d'entendre la vérité de la bouche d'un Frayssinous ou d'un Lacretelle.

Mais c'est surtout, messieurs, l'influence des femmes que nous devons invoquer. A quelle association utile, à quel mouvement généreux, à quelle résolution magnanûne sont-elles jamais demeurées étrangères, ou même indifférentes? Quelle est l'époque de nos mdiheurs pmbUcs où elles n'aient pas donné l'exemple d'une intrépide fidélité à la bonne

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cause? Le royalisme est inné chez les Françaises; il semble être, comme Tamour, la grande affaire de leur vie. Qu'elles embellissent nos réunions à venir, comme elles ont embelli celles qui finissent; que leur présence maintienne parmi nous cette urbanité, ce bon goût dont elles sont les modèles, et que l'on cherche en vain dans les assemblées où elles ne sont pas; que leur douce voix nous encourage; que nos discours soient inspirés par elles et participent de la chaleur de leur ame, comme de la grâce de leur esprit; soutenons enfin , messieurs, de tout notre pouvoir, par nos actions et par notre langage , cette devise de nos pères , cette devise vraiment française : Dieu ^ le Roi et les Dames !

DISœURS D'OUVERTURE,

PBONONGB DAHS LÀ SélNGB DU MAEDI 10 DlÊGBMBaB l8a2.

MessieuiIs y

Je ne dois point sans doute à mes faibles talents l'honneur d'avoir été choisi par vous une seconde fois , pour être Tinterprète de cette société si recommandable à tant de titres. Ce qui a pu m'attirer ce nouveau témoignage de confiance, c'est peut-être la naïve expression des sentiments qui nous sont communs; c'est cet amour de la vérité exempt de toute crainte et -de toute ambition; c'est cette sincérité de langage qui devrait être une vertu vulgaire , mais que vous regardez comme du courage aux jours du danger.

Du courage! A ce mot la pensée se porte naturel«lement sur ces hommes qui,exerçant la noble profession des armes, semblent mériter exclusivement la dénomination de braves. Qu'il me soit permis toutefois d'exposer en peu de mots, non pas que le

courage est de tous les états ( vérité qui ne sera ja- II. ai

5'2a SOCIÉTÉ ROYALE

mais contestée); mais que le courage que ^ Ton nomme civil ou politique est d'un caractère non moins élevé que le courage guerrier, et qu'il est plus particulièrement le partage des hommes dont l'éducation a été la plus cultivée, et qui ont consacré leur jeunesse et leur vie tout entière à l'étude de la morale et de la littérature. Si , comme je l'espère, je n'ai pas de peine à persuader mon auditoire de cette double vérité, j'aurai en même temps, messieurs, rendu un nouvel hommage à l'utilité de notre société ; car c'est au milieu de ces réunions brillantes , à ces purs foyers de lumières , que le goût des letTres et des saines doctrines se développe, se perfectionne y et c'est aussi là que le courage civil peut trouver le plus d'inspirations et de modèles.

Et d'abord, messieurs, qu'est -ce que le courage?

C'est, disaient les anciens, la science de ce qu'il faut et de ce qu'il ne faut pas souffrir; c'est l'habi* tude de repousser, d'accepter ou de provoquer les périls; c'est, selon l'expression latine, là, force qui rend l'homme supérieur à la bonne, comme à k mauvaise fortune, supérieur aux infirmités humaines, et qui lui fait préférer une mort glorieuse à une vie sans honneur; c'est le lien qui unit l'ame et le corps; c'est le sacrifice volontaire de toute espèce d'intérêt personnel à l'accomplissement de ses devoirs ; c'est^ en un mot, la vertu combattant pour la justice.

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C est doue une expression impropre, ou plutôt une profanation , que de dire le courage des méchants. Est-on courageux, en efifet, pour se roidir ou se révolter contre les lois et les châtiments de Dieti et de la société? pour porter publiquement secours aux esprits dépravés? pour attaquer la vie des honnêtes gens par les poisons de la presse , ou par le poignard des assassins ? Non ! les méchants peuvent être téméraires ; ils ne sont pas courageux. Le courage n'est pas seulement l'absence de la crainte , c'est encore la crainte du blâme et d'une juste ignomi** nie. Quel fut, dans tous les temps, le plus brave devant l'ennemi, sinon le plus soumis aux lois? et les moins timides en face du malheur ou de la mort ne sont-ils pas aussi ceux qui tremblent le plus devant le déshonneur?

Point de courage sans la vertu. Semblable à ces blocs de marbre qui attendent ou doivent soutenir nos grands édifices , et qui , de qudque côté qu'ils touchent la terre , y reposât sur une base également solide, l'homme vertueux trouve seul dans son ame de l'appui contre tous les revers, de la fermeté contre tous les périls. Ne craignez pas que les flatteries le portent au mal, ou que les injures le détournent du bien; il ne flottera point, il ne tournera point selon le vent des doctrines; il ne soutiendra point le mensonge qui peut le saun ver; il ne taira point la vérité qui peut le perdre; et, à l'aspect de la mort, loin de pâlir, il s'écriera

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comme Socrate : Mort favorahlel peut-être seras-tu

V honneur de ma vie!

Mais si le courage est un sacrifice réfléchi des intérêts aux devoirs, il n'est donc point naturel au cœur de l'homme? Hélas! non, puisque, de tous les penchants de l'homme , le plus vif et le plus constant le porte à la conservation de ses jours et au soin de son bien-être

La force d'ame qui fait taire ce penchant est le fruit., non de la nature , mais de l'éducation et de l'ordre social.

Cependant on dit communément : le Français est né brave. Douce et patriotique croyance, confirmée par le suffrage du monde entier , loin de moi la pensée de vous repousser ou de vous démentir ! Ah ! si le courage n'est pas une vertu du sol français, conunent expliquer le nombre de héros que compte la France, seulement dans ses soixante^^huit rois? Se sont-ils créés eux-mêmes? ou tous ont-ils eu des Montausier pour précepteurs? Salut, terre favorisée du ciel! Salut surtout, race privilégiée des Bourbons , race de braves, qui brillez entre les plus braves, et dont la bonté seule a su égaler le courage héréditaire!

Mais, en général, et sauf un petit nombre d'exceptions, le courage, comme toutes les autres vertus, s'apprend et ne se donne pas. U s'apprend par rétude,par laréflexion,par la nécessité;il s'apprend, pour le soldat surtout, par l'exemple, qui est assu-

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rément le meilleur livre d'éducation ; il s'apprendenfin par les épreuves.

Quelle confiance, en effet, peut apporter au combat l'athlète qui n a jamais reçu de meurtrissures? Mais celui qui a déjà vu coider son sang, celui dont la poitrine a gémi sous le poids du vainqueur, et qui s'est relevé chaque fois plus intrépide;, voilà le lutteur qui s'élance dans l'arène, plein d'espoir et presque assuré du triomphe!

Toute vertu gagne à être souvent attaquée; les périls font lé courage guerrier; les menaces, les per* sécutions font le courage civil. Aussi de quel éclat n'a pas brillé le vôtre, royalistes de tout âge et de toutes conditions! Quelles épreuves, quels tourments,.quelles injustices ont manqué à votre éducation , pendant plus de vingt années! Tandis que nos soldats , soutenant la renommée de notre coù-' rage guerrier, châtiaient, par la victoire, l'indolence ou la fausse politique des rois , quels exemples de courage civil ne donnie2-vous pas dans l'intérieur de la France ! Que d'exils honorables ! que de fers glorieux.! que de morts sublimes! La révolution vous dépomllait de vos biens, mais vous gardiez l'honneur; vous périssiez, mais vous ne fléchissiez pas ; et la rage de vos bourreaiix s'est lassée avant votre constance. Royalistes français ! vous ne pou^ viez faire plus; mais pouviez -vous faire moins, quand vous aviez sous les yeux, cette royale famille,

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incomparable en ses douleurs, incomparaUe en sa résignation , modèle accompli d'infortune , modèle accompli d'bëroïsme ?

Et vous , hommes à janilais illustres , courageux défenseurs de la victime du plus grand forfait qui ait rougi la terre depuis lé Déicide, vous dont les noms marcheront à l'immortalité avec celle du roi* martyri pardon, si je remarque, non pas certes pour diminuer votre gloire, mais pour augmenter la gloire des lettres, que vous apparteniez à des compagnies littéraires ! £t n'est-ce pas; aussi parmi les écrivains de cette affreuse époque que l'on peut citer les plus touchants modèles de courage et de fidélité ; le» Royou, les Durosoy, les Roucher, les Suleau, les Cazotte , et tant d'autres dont les noms seuls prouvent , mieux que je ne puis le faire , combien rétude constante des bonnes lettres élève et fortifie l'ame humaine et la rapproche de la source immortelle de toute lumière et de toute vertu?

Si, du règne de l'anarchie, nous pastons au r^^ie de l'usurpation , c'est encore dans la littérature et dans nos sociétés savantes que nous trouvons le plus grand nombre de ces traits de courage politique qui ont droit à notre admiration.

Celui qui s'empara du trône de France ne dédaignait pas de moindres larcins ; le domaine de Navarre lui plut ; il en dépouilla les héritiers du prince de Bouillon. Dès le lendemain il reçut un mémoire

DJES BONNES-LETTRES. Say

imprimé , signé de deux hommes de bien ^ et distribué dans tout Paris. On y lisait : a Un monarqui>i « trouva comme vous que le moulin de Sans^Souci « était à sa convenance ; tuais tout son despotisme «c fléchit devant ces mots \ Il y a des juges à a Berlin. »

Le vainqueur de Marengo devient jaloux du vain^< queur de Hohenlinden. Celui-ci est impliqué dans une conspiration, comme jadis ces généraux ou sénateurs romains dojit la gloire pure et sans tache importunait les Néron et les Tibère. On le jette dans un cachot ; on le traduit devant un tribunal spécial; mais dans ce tribunal siégeait un lettré, un helléniste, un caractère antique, un jugé enfin digne des plus beaux temps de la magistrature française ^. Condamnez le prévenu ^ lui dit-on, le premier consul lui donnera sa grâce. — Ei nous, réplique vi-vement le commentateur de Plutarque, et nous, qui nous donnera la nôtre? Paroles sublimes, dignes de Plutarque même , ou plutôt dignes des grandes âmes dont sa plume nous a transmis les héroïques vertus ! Admirable réponse, qui ne périra pas plus dans la mémoire des hommes que cette exclamation naïve échappée à la colère du premier consul, à la vue du magistrat : « Sorte2 de mon palais, sortez de «mes ttïbyxnzxix^ juge préviiricateurl y>

(1) MM. Jolly et Ferey , anciens avocats au parlement de Paris. Voy. au 1*' vol. la dédicace et la préface de PAvocai,

(2) M. Clavier.

5a8 SOCIÉTÉ ROYALE

Cependant les révolutionnaires, un moment comprimés , avaient repris une attitude menaçante. Us consentaient à s'allier avec la tyrannie; mais ils exigeaient un gage^ et, selon leur coutume, ils demandaient du sang. Il leur en fut promis, et du plus pur, du plus précieux qui soit sous le ciel !

A la fatale nouvelle du crime de Yincennes, la faction régicide tressaillit de joie; Paris fut muet de stupeur.

Mais non, tout ne fut pas înuet, et l'indignation publique trouva encore pour interprètes deux de nos plus illustres écrivains. •

Oh ! qu'il m'est doux de lès pouvoir citer , messieurs, sans sortir en quelque sorte de cette enceinte, et en associant ici, par mes hommages, comme ils étaient eux-mêmes associés par Tamitié, deux noms qui ont successivement honoré la présidence de cette société naissante !

L'un envoya le jour même avec éclat sa démission d'un emploi diplomatique, et, par cette haute leçon , donnée tout ensemble , et au meurtrier qui souillait un trône, et aux souverains légitimes qui hésitaient encore à rompre avec lui , se mtontrait déjà digne de s'asseoir un jour à cet auguste sénat de Vérone, rassemblé pour le salut de la civilisation.

L'autre !... hélas ! inessieurs, il n'est plus là pour jouir de sa gloire]! O vous, dont l'amitié fut le plus grand bonheur et sera jusqu'à la tombe le plus ho-

DES BONNES-LETTRES. Sag

norable et le plus doux souvenir de ma vie, que je me trouve heureux d'être comme forcé de parler encore une fois de vous, puisque mon sujet veut que je rapp^ les plus beaux traita de courage qui aient illustré les temps modernes et les lettres françaises !

Plusieurs de ceux qui m'écoutent pourraient attester au besoin que, dans la semaine même de son attentat, celui qui pouvait tout alors ^ voulant endormir ses remords au bruit des louanges, fit venir M, de Fontanes, et, d'une voix menaçante, le somma de saisir l'occasion prochaine d'une communication législative pour dire à la fois du bien de lui et du mal des Bourbons.

La séance législative s'ouvre; il répond avec son talent accoutumé aux orateurs du Gouvernement , ce noble- président d'un corps politique asservi, cet homme de bien si profondément initié dans les secrets de l'éloquence, et qui cacha si souvent sous les formes de la louange les plus touchants hommages à des dynasties vaincues , et les plus grandes leçons à un pouvoir sans limite et sans frein; il répond; et, appelant au secours de sa conscience ses ressources ordinaires, il irrite, il blesse le despote, plutôt qu'il né le flatte, en refusant à ses remords ce qu'ils avaient invoqué et en s'obstinant à ne parler que de la sagesse de ses lois.

Une de ces mains vénales qui ne manquent pas pIUs aux tyrans que des cœurs corrompus, à ces mots :

33o SOCIÉTÉ ROYALE

sagesse de ses lois, ose substituer dans le Moniteur: sagesse de ses mesures!

MesureSj lisez loisj exige impérieusement, à son tour, par un erratum dans le Moniteur àw lendemain, le seul représentant qu'eût alors la dignité française à la tribune nationale ; et cet erratum retentit dans toute la France.

O vous tous qui vous rappelez cette sombre journée du 2 1 mars 1 8o4, dites-nous si c'estlàdu courage, de l'honneur et de la vertu !

Et ne retrôuve-t-on pas cette même hauteur de sentiments dans ces paroles du même orateur, si propres à avertir, à inquiéter, tout en le louant, le maître de la France; paroles mémorables, que les ennemis de la légitimité ont calomniées en les tronquant, mais que la légitimité reconnaissante recueillera dans toute leur pureté : <c II n'a détrôné que l'a- « narchie qui régnait seule , dans l'absence de tous « les poussoirs légitimes^ »

Ici, messieurs, permettez que je vous le demande; en voyant cette belle vie de M. de Fontsmes ainsi partagée (j'aime à le répéter) entre la gloire de bien faire et la gloire de bien dire , ne vous semble-t-il pas que l'éclatant mérite de tant de pages admirables pâlisse et s'efface à côté de ces brèves liaroles qui, dans leur laconisme, sont de belles et nobles actions ?

Assurément, de pareils traits sont au-dessus des louanges et des récompenses des hommes;

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mais, toutefois, ne leur devons-nous pas la seule récompense qui soit en nous ? £t cet hommage, si (doux et si facile, ne nous est-il pas commandé, soit pour l'encouragement des bons, seit pour la honte des méchants ?

C'est en effet, messieurs, pour atteindre ce double but que s'est fondée la Société des Boniies- Lettres ; et c'est par-là que nous répondrons à la confiance de ce ministère royaliste si long-temps désiré , et dont tous les vœux , tous les efforts tendent au rétablissement des saines doctrines qui sont la vie des nations.

Honorons donc incessamment le courage des écrivains; n'oublions rien de ce qui peut l'exciter et l'entretenir, et contii^uons en même temps de combattre , soit par les arnfees de la raison , soit par les traits du ridicule, tous les faux systèmes, toutes les lâches coteries qui s'opposent encore à la régénération sociale,

Parmi celles que je me propose de voiis signaleraujourd'hui en peu de mots, il en est une si nombreuse qu'on pourrait l'appeler une faction, si son caractère peu français ne m'autorisait à lui appliquer une dénomination burlesque ; c'est la coterie des Peu-veux. Et comment ne trouverait-elle p|is sa place et n'aurait^-dle pas le privilège d*être combattue la première dans l'éloge du courage? Elle est ancienne; elle date, dans cette France, antique patrie de tous les genres de courage , elle date des premiers jours.

55i SOCIÉTÉ ROYALE

de la révolution , dont elle fut la trop fidèle et trop utile auxiliaire ; elle se compose de tous les égoïstes du royaume^ qui , ayant acquis quelque fortune ou * quelque emploi dans les événements politiques , craignent de les compromettre, en s'enrôlant sou& une bannière quelconque.,

Prenez garde est le mot de ralliement des Peu-^ reux. Ya-t-ily quelque rumeur sur nos places publiques ? Us se barricadent dans leur maison. S'agit-^ il d'une élection? Ce n'est pas un homme de caractère ou de talent qu'ils choisissent. Tantôt ils vont déterrer quelque homme bien obscur ^t qui n'ait pas d'ennemis, oubliant que les gens qui n'ont point d'ennemis n'ont point d'amis; tantôt, composant avec le parti qui leur semble devoir triompher, ik acceptent sans répugnance un homme sans vertu ; ils ne seraient pas fâchés même que le candidat eût donné, dans le cours de sa vie politique, quel* ques bonnes preuves de lâcheté , sorte de garantie très digne de la coterie des Peureux !

Après les Peureux viennent les Expectans. Leur devise est : Ilfaut^voir. Ils ne font rien, et par cela même ils font beaucoup de mal. Us prolongent les doutes , Us entretiennent les méfiances , ils découragent les bons, ils détachent les faibles, ils enhardissent les factieux qui s'embarrassent fort peu que les gens de bien les estiment et les ap-< prouvent, pourvu qu'on se taise et qu'on les laisse faire.

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Les Expectans jouissaient naguère d'une grande

faveur en France. L'autorité, à force de les employer

(car ils acceptaient des places sans jamais dire : Il

faut voir) y était devenue elle-même expectante.

Semblable à l'indolente de la Métromanie^

« Il fallait qa*on parlât et qu'on pensât pour elle.- »

Mais, pour les gouvernements, comme pour les individus, vivre ce n'est pas seulement respirer, c'est agir, c'est faire usage de sa force et de son intelligence ; et l'indolence qui s'endort au moment du péril est souvent aussi fatale que le crime qui veille.

Quelle est cette autre coterie qui, en se donnant des airs d'importance , avait presque fait croire à son importance réelle, et qui a manqué d'arriver au pouvoir en répétant sans cesse que le pouvoir devait lui appartenir? C'est la coterie des Infaillibles. Nourris dans une profonde estime d'eux-mêmes et dans un superbe mépris pour le reste dejs humains, ils ne professent que dès principes absolus. Toute leur éloquence est dans le ton d'autorité avec lequel ils s'expriment. Ils ne conseillent pas, ils ordonnent ; ils ne demandent pas l'attention, ils l'imposent. La raison, c'est eux; ils ont toujours à la bouche le mot htoij et ils l'accentuent d'une manière respectueuse. Ils sont aux révolutionnaires ce que les'déistes sont aux athéeç^ Ils n'attaquent point le dogme de la légitimité, mais fls le relèguent dans les livres; ils ne renient point Dieu, mais ils le re-

gardent comme un peu vieux et rêvent aux moyens de lui trouver un remplaçant dans le gouvernement des hommes. Ils voudraient une religion sans culte, une administration sans police, et apparemment aussi une justice sans tribunaux.

Au lieu de dire à la jeunesse : Plus vous serez éclairée ^ plus vous serez libre , ils lui disent : Plus vous serez libre, plus vous serez éclairée; lui offrant ainsi l'usage de ses droits avant la connaissance de ses devoirs, et lui abandonnant l'empire avant de lui donner l'éducation.

Présent funeste ! largesses empoisonnées ! qui protégera contre vous, contre la complicité de la peur, de l'indifférence et de l'orgueil, contre toutes les factions que j'ai essayé de peindre, cette jeunesse confiante et sans expérience qui n'ayant jamais vu^ ni le bonheur dont nos pères jouissaient sous le gouvernement paternel de nos princes, ni les calamités sanglantes de l'anarchie qui lui a succédé , demeure exposée, et pour ainsi direouverte, comme une ville sans murailles, aux entreprises du premier occupant?

Qui la défendra contre les passionis armées de principes, contre l'affreuse concorde du crime acharné à sa perte ? Qui , messieurs ? le courage et Funion des royalistes. Faisons pour reconstruire tous les efforts qu'on a faits pour abattre, et que le génie du bien égale et surpasse le génie du mal. Dans le monde physique , tout conspire à l'ordre

général; que tout conspire aussi, dans le monde intellectuel 9 pour la foi contre l'athéisme, pour l'ordre contre l'anarchie, pour la vertu contre le vice. Que tous nos écrivains entrent à Fenvi dans cette ligue sainte, et que leurs généreuses mains replacent, sur le faite de l'édifice de la grande famille, le fer protecteur qui setd peut la garantir de la foudre!

Ouvrons nos rangs, messieurs; appelons à nous les nouveaux convertis, les tard^ojrants , comme les a spirituellement nommés notre vice-président; que ceux qui sont venus travailler les derniers à la vigne soient accueillis comme ceux qui sont venus les premiers; n'ont-ils pas même un mérite de plus, et le plus grand peut-être , dans ce monde où la fausse honte a tant d'empire, le mérite d'avoir reconnu leurs torts et abjuré publiquement leur faiblesse ? Qu'il soit des nôtres quiconque a rompu avec la révolution, quiconque est aujourd'hui insulté par elle comme transfuge , comme ennemi de ses doctrines !

Mais défions-neus de ces écrivains dont on dit qu'ails n* ont point d'opinions politiques ; défionsnou3 d'eux, eussent-ils tout ce qu'on peut avoir de talent, sans un foyer de certitude et de conviction qui l'alimente. Dans un temps où les caractères ont du moins gagné en franchise ce qu'ils ont perdu ]ieut-étre en sociabilité, n'a-t-on pas droit de soupçonner tque celui qui n'a pas d'opinions en a

de mauvaises, et de le juger comme l'électeur qui s'obstinerait à mettre toujours un billet blanc dans Turne électorale ?

Loin de nous donc lés écrivains équivoques et timides! Mais loin de nous aussi ceux qui s'imaginent que la force est dans la violence et la raison dans les personnalités ! Combattons nos ennemis , mais avec des armes aussi nobles que notre cause. Que reprocherions-nous d'ailletirs à quelques-uns d'entre eux qui n'ait été déjàdénoncé à laFrance, à l'Europe, à la postérité par ce redoutable MooiV^z/ry cet inflexible accusateur public? Et, puisqu'il a tenu registre, et de leurs actions , et de leurs discours , que leur dirions -laous encore de plus flétrissant que leurs noms? Laissons-les attaqi^er nos personnes pour se venger des coups iqué nous portons à leurs doctrines; vainement ils croient nous humilier par des injures, vainement ils en inventent chaque jour de nouvelles; la plus cruelle de toutes, ils ne l'adresseront jamais à aucun de nous , car ils ne pourront jamais nous appeler révolutionnaires.

Société des Bonnes^Lettres ! continuez de mériter ce titre par votre amour pour elles , par vos travaux , par votre courage et par votre urbanité !

Reparaissez à cette tribune ^ escortés d'écrivains nouveaux, historiens et moralistes, vous tous, professeurs des saines doctrines littéraires et politiques , qui joignez si bien l'exemple aux préceptes !

Venez, enfants des Muses royalistes, ajouter à rëclat de nos séances par les heureux tributs de votre veine poétique !

Préparons, messieurs, de nouvelles couronnes à ces jeunes fronts déjà ceints des lauriers académiques ou des palmes du théâtre ! Je vois d'ici , et le peintre noble et touchant de Sainte-Louis, et le pathétique auteur des Machabées, et le poète* qui, dans un même jour, ravissait nos âmes par des accents dignes du roi-prophète et nous faisait retrouver des pleurs pour ces lamentables Atrides ^ dont les malheurs semblaient avoir épuisé les ressources du génie, de l'intérêt et de la terreur !

Je vois enfin, ou plutôt, messieurs, vous allez entendre tout à l'heure ce jeune lyrique 2, dont les premiers accords respirent une si heureuse audace, et qui a peint la chute du plus célèbre tyran du monde en traits aussi profonds, aussi terribles que la catastrophe elle-même.

Quelle génération de poètes s'élève autour de votre berceau, comme pour attendre les jours de votre gloire , jeune prince, vous l'enfant de la douleur, mais qui êtes aussi l'enfant de l'espérance! vous à qui un auguste père n'a jamais pu sourire ,

(i) M. Soumet, de TAcadémie française, auteur des tragédies de Saûl et de Cljrtemnestre.

(%) M. Victor Hugo, qui lut en effet à cette séance le poème le plus admirable et le plus touchant qui soit sorti de sa plume et de son cœur , son Ode à Louis XVII,

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