CONSIDÉRÉE PAR RAPPORT A LA FONTAINE
Presque tous les graves personnages ^ dont le mérite est de faire et de défaire les réputations, de prononcer , sans talent et sans esprit , sur l'esprit et le talent d'autrui , et de donner à qui leur plaît la renommée qu'ils n'ont pas eux-mêmes ; tous les petits Perrin Dandin de la littérature , qui du bas du Parnasse jugent les Dieux assis sur le sommet du mont , qui , disputant à tort et à travers sur lé génie, ont eu la prétention de le définir, pour- le distribuer ensuite âu gré de leur caprice , semblent s'être accordés à faire de V invention la qualité essentielle et indispensable de l'homme de génie. D'après cette explication >'qui avait elle-même besoin d'être expliquée , car il restait à définir l'invention ^ La Fontaine^ Boileau , Racine, Voltaire, que quelques bonnes gens regardent encore comme des hommes de génie, neTurent plus que de beaux-esprits. Ils
n'avaient , disait-on , rien inventé. Le premier devait à Esope, à Phèdre, à vingt autres fabulistes anciens et modernes, ses fables les plus ingénieuses ; le second se retrouvait tout entier dans Horace , le troisième dans Euripide , le quatrième partout. Au milieu de cette proscription , Corneille fut presque le seul à qui Ton n'enleva pas son génie; ' quoiqu'il fût constant qu'il n'avait inventé ni le Menteur j ni le Cid, ni HéracliuSy ni le dénouement de Cinna y ni beaucoup d'autres choses , on voulut bien lui faire grâce; mais oh s'en vengea sur Ëoileau et sur La Fontaine. On disputa au premier jusqu'au titre de poète ; le second ftit comparé, tantôt à un arbre , tantôt à une machine. De son temps , ses amis l'appelaient le bonhomme. Voltaire lui-même , dans son Siècle de Louis XIF, où tant de grands hommes sont jugés avec une si rare im-> partialité , parle de La Fontaine avec une injustice, ou du moins avec une légèreté inexcusable. Forts de cette autorité , plusieurs compilateurs , dissertateurs et pédants s'amusèrent à fouiller toutes les bibliothèques du quartier latin , et trouvant dans quelques in-folios poudreux l'idée de plusieurs fables de La Fontaine, ils publièrent avec jactance et leur découverte et les vols du fabuliste. Dès lors il fut bien avéré que La Fontaine, n'ayant pas inventé le sujet de ses fables, n'était point un homme de génie. Les critiques convinrent néanmoins , mais à regret, qu'une des plus belles fables
du recueil lui appartenait , et on ne disputa pas à La Fontaine Les animaux malades de la peste.
Quel triomphe pour ces messieurs , s'ils avaient découvert, au milieu de leurs utiles et savantes recherches , ce que le lecteur va lire !
En 1443 naquit à Toul un nommé Jean Raulin, qui, après avoir été pendant plusieura années grand-maitre du collège de Navarre à Paris , se fit prédicateur, et devint un homme célèbre. Ses sermons, aussi admirables pour le moins que ceux de Maillard , de Barlette et de Menot , étaient souvent égayés d'exemples et d'historiettes fort gaillardes. On les trouverait aujourd'hui tout-à-fait indignes de la chaire de vérité ; mais à cette époque ils passaient pour des chefs-d'œuvre. Us étaient d'ailleurs écrits en latin et bourrés de citations des scolastiques ; ce qui , comme on sait , ne gâtait rjien alors.
Un dimanche donc, Jean Raulin, préchant sur la pénitence j inséra dans son sermon l'apologue suivant, que j'ai traduit littéralement, et qu'on peut lire en latin dans le recueil de ses sermons , imprimé en iSig.
a Le lion fit comparaître un jour à son chapitre a le loup, le renard et l'âne, pour tirer d'eux l'aveu ce de leurs fautes et les punir en conséquence. Le «loup vint d'abord, et fit ainsi sa confession: « Je suis un grand maraud; j'ai mangé une brebis « qui ne m'appartenait point ; mais c'est un droit
lit 25
a que je tiens de mes ancêtres. Mon père, mon a aïeul, mon bisaïeul, tous enfin en ont agi ainsi, « bien avant le déluge; et, de mémoire d'homme, a on n'a jamais vu les loups ne pas manger de bre- « bis. — Est-il bien vrai, dit le lion ? — Assurément. « — En ce cas , pour ce péché , vous direz seulement « un Pater. Le renard vint ensuite, et avoua, en « rougissant, avoir mangé des poules et des cha- (c pons qui n'étaient point à lui. Mais, ajouta-t-il, « c'est un droit qui a de tout temps appartenu <c aux renards. Il en fut quitte aussi pour un Pater. a L'âne vint à son tour et se confessa de trois Cl péchés : i* d'avoir mangé le foin qui était accro- « ché aux buissons , ou qui était tombé des voi- <c tures. — Ah ! malheureux , dit le lion ! manger « rhérbe d'autrui, l'herbe de gens qui n'étaient « pas même tes maîtres ! a* D'avoir fait ses ordures « dans l'enclos des moines. — Misérable! souiller, a empester une terre sainte! 3* Enfin (et ceder- « nier aveu ne lui fut arraché qu'avec peine ) , « d'avoir mêlé sa voix à celle des moines qui chance tàient vêpres. — Ah! quelle horreur, s'écria le a lion ! exposer les moines à détonner ! Le pauvre <c âne reçut les étrivières pour de bien légères fautes , « tandis que le loup et le renard eurent Tabsolu- <c lion et furent confirmés dans leurs prétendus « droits paternels et héréditaires. »
Il est évident que c'est ce sermon de Jean Raulin qui a donné à La Fontaine l'idée de la fable des
animaux malades de la peste. Jean Raulin est Yins^enteurj La Fontaine n'est que l'imitateur. Qui oserait dire cependant que le titre d'homme de génie appartient au {wremier ?
A quoi se réduit ici le mérite de l'invention , et qu'est-il en comparaison du mérite de l'exécution? Sans doute l'idée première de Raulin est heureuse ; mais où est cette distribution , cette variété de tableaux; cette peinture naïve des mœurs des per^ sonnages, ce dialogue vif et animé, ce coloris inimitable, ce choix admirable d'expressions originales et pittoresques ? Où sont ces détails enchanteurs ?
« Ni loups Di renards n'épiaient « "La douce et l'innocente proie; « Les toarterdies se fuyaient ; « Pins d!aiiKHir; partant plus de joie !
« Sire, dit le renard , vous êtes trop bon roi ; « £h bien ! manger moutons , canaille , sotte espèce ^ « Est-ce un pé^hé? Won , non. Vous leur fîtes, seigneur, « En les croquant beaucoup d'honneur.
» Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins, « Au dire de chacun, étaient de petits saints. « L'âne vint à son tour et dit : j'ai souvenance
« Qu'en un 'pré de moines passant, « La faim, Toccasion, l'herbe tendre, et^ je pense,
«c Quelque diable aussi me poussant, « Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Ah I quand La Fontaine n'aurait inventé que son style y combien de génies inventeurs oserait-on lui comparer ? Si on excepte Molière , quel homme a laisse plus loin derrière lui ses devanciers et ses successeurs?
Et serait-il vrai même que l'idée première de chacune de sesr fables ne lui appartint pas, ne voilàt-il pas une merveilleuse découverte? Ne voit-on pas chaque jour parmi lés hommes mille jetions auxquelles il ne faudrait que des noms d'animaux pour en faire le canevas d'une fable? Pourquoi donc est-il si peu de fabulistes? Si les sujets ne manquent pas, c'est donc le talent de les traiter qui manque.
Disons-le hardiment; dans presque toutes les branches de la littérature , et surtout de la poésie, si l'invention est quelque chose, l'exécution esl presque tout. Les sujets que Racine a traités n'étaient - ils pas dans les mains de tout le monde ? Pourquoi donc est-il le seul qui ait réussi à les mettre en œuvre ? Pourquoi , de deux auteurs travaillant sur le même sujet (Pradon et Racine), l'un a-t-il fait un ouvrage ridicule et l'autre un ouvrage immortel ?
Si l'invention seule constituait l'honime de génie, il s'ensuivrait que Ton a plus ou moiùs de génie selon que l'on a plus ou moins inventé. Dès lors les auteurs ne seraient plus jugés d'après. la qualité, mais d'après la quantité de leurs ouvrages. Ainsi,
par exemple, le poète Hardy et Rétif de la Bretonne seraient des génies par excellence.
Par la raison contraire, Fielding et Molière seraient des esprits ordinaires : car l'un a fait peu d'ouvrages , l'autre a pris dans Plante le sujet de deux de ses chefs-d'œuvre, et ce n'est pas par Fin-
vention que ses autres comédies sont le plus admirables. Un poète inférieur à Molière aurait fort bien pu inventer la fable de Y École des femmes y des Femmes savantes^ etc. ; mais quel autre que Molière aurait pu, aurait osé l'exécuter? Tel romancier fort sot a peut-être inventé des situations plus pathétiques qu'aucune des tragédies de Racine. Tel sujet de vraie comédie peut venir à l'esprit d'un auteur du théâtre des Funambules; voyez cependant les œuvres de ces hommes de génie !
N'en déplaise aux partisans exclusifs de Vinven^ tioriy La Fontaine, n'eùt-il rien inventé, serait encore un çles génies les plus étonpants de son siècle ; il crée lors même qu'il imite , et ses copies sont des. originaux qu'où, ne copiera jamais.