II. a
les chefs d'une cabale odieuse et ridicule. Tout fut mis en oeuvre pour faire tomber la Phèdre de Racine et pour faire aller aux nues la Phèdre de Pradon y qui fut jouée trois jours après sur le théâtre de la rue Guénégaud. On a peine à le croire, malgré le témoignage de Boileau , transmis par Louis Racine ; toutes les premières loges des deux théâtres avaient été louées par cette cabale pour plusieurs représentations; elles furent remplies pour Pradon, et laissées vides pour Racine, de façon quç sa pièce parut être jouée dans le désert; cette manœuvre coûta environ vingt-huit mille francs de notre monnaie actuelle; et, ce qu'il y a de plus incroyable, elle réussit assez pendant quelque temps pour tromper le public et pour dpnner à Pràdon toutes les apparences du triomphe. Il est fâcheux pour la mémoire de madame Deshoulières que son nom ait figuré parmi les chefs d'une si scandaleuse intrigue; on sait que , soupant avec le triomphateur , le soir même de la première représentation , elle composa ce sonnet que nous n'osons citer en entier, par un reste d'égards pom* elle.
DaDs un favtenil doré, Phèdre, tremblaale el bième, Dit dei vefs où d'abord personne D'enieod rien , etc.
Qn attribua ce sonnet au duc de Nevers. Des amis indiscrets, voulant venger Racine, répondirent par un sonnet très injurieux , sur les mêmes rimes, que le duc imputa à Racine et à Boileau, et auquel if
répliqua par un troisième sonnet et parties menaces personnelles contre ces deux poètes. Il fallut toute Fautorité du prince de Condè pour mettre fin à la querelle. Madame Deshoulières, Teritable auteur du premier sonnet , fiit seule piudîe j et le fut sévère* ment , quoique long-temps après y car tout Paris la reconnut dans ces vers de la dixième satire de Boileaù :
Cest une précieuse , Reste de ces esprits jadis si renommés Que , d'un coup de son art , Molière a difTamés , etc.
La reprise de Phèdre, qui eut lieu au bout d'un an , mît tes deux pièces à leur pkce. Mais cette réparation tardive ne put consoler Racine ; elle fut d'ailleurs empoisonnée par de nouvelles indignités de ses ennemis , qui publièrent une édition fautive de la pièce et substituèrent aiîx plus beaux vers des vers de leur &çôn , ridicules ou plats ; tant il est vrai qu'il n'y a rien de pliîs méchant que les méchants auteurs, et rien dé pire, en fait de populace, que le bas peuple de la littérature.
L'auteur de Phèdre, dégoûté du théâtre , y renonça à Tàge de trente-huit ans , c'est-à-dire dans toute la force et la maturité de son génie. Ce ne fut qu'après douze années de silence, que Racine, à la prière de madame de Maintenon , composa son Esther, pour être jouée, non sur la scène fran-
çaise ^ , mais dans la maison de Saint-Cyr K Le succès fut prodigieux ( 20 janvier 1689). « Le roi, « dit madame de La Fayette , n'y mena , pour la a première fois , que les principaux officiers qui le « suivaient à la chasse. La seconde fut consacrée ^ aux personnes pieuses ^ telles que le Père Lacliaise ift et douze ou quinze jésuites ^. Ensuite elle se ré- « pandit aux courtisans, etc. » L'honneur d'y assister devint l'ambition de tous. Madame de Sévigné y fut admise ; et l'on sait avec quel enthousiasme elle en parle dans ses lettres K Le théâtre en France,
(i) EUe n*y fut jamais représentée du vivant de Racine. Dans les premières éditions qui en furent fartes, quoique Estfier porte le titre de tragédie^ elle D*est point intitulée ainsi dans le privilège du roi ^ et il serait injuste de la juger comme telle, bien que les sentiments, la diction et la plupart des caractères en soient véritablement tragiques.
(2) (c liladame de Maintenon était persuadée que les amusements « de la scène sont bons à la jeunesse ; qu'ils donnent de la grâce, « apprennent à mieux prononeer , et cultivent la mémoire. Mais <t après avoir fait jouer jindromaque par les demoiselles de Saint- « Cyr , elle craignit que cela ne leur insinuât des sentiments oppo- « séà à ceux qu'elle voulait leur inspirer. Elle écrivit en conseil quence à M. Racine : Nos petites fiUes wennent dejoiier Ak- (c iftLOMAQUE, et l'ont sibien/ouée qu'elles ne la joueront plus ^ 4 ni aucune autre de vos pièces. Et elle hii demanda ensuite un « poème moral ou historique dont l'amour fût entièrement banni. » [Souvenirs de madame de Caylus. )
(3) « Aujourd'hui^ disait madame de Maintenon , on ne Jouera «( que pour les saints. »
(4) Il est permis de croire que madame dé Sévigné* fdt encore
et plus particulièreiuent à la cour, est un éternel sujet d'applications et d'àllusioris. Les spectateurs en trouvent souvent, là même où l'auteur n'en a pas prévu. Il faut donc en général se 4éfier de tous les récits faits sur ces matières. Il est toutefois assez constant que , dans cette pièce , liacine eut en vue quelques allusions , ou du moins qu'il ne protesta point contre celles qui furent faites. Madame de Maintehoa se reconnût avec plaisir dans Estherj et tous ses amis ne manquèrent psis de voir madame de Montespaa dans l'altière Fa^thi. Les chansons du temps qiii , comme on l'a. di|; in^. génieusement , formaient , len France ,. une sorte de contre-poids et de tempers^nnent au pouvoir absolu , donneraient même à penser que l,e ministre L0U7 vois et la révocation de l'édit de Nantes étaient signalés dans 4man ^ surprenant au roi Assuérus l'édit de proscription des Juifs. Mais cette hardiesse est peu vraisemblable , et il faudrait , pour y ajouter foi, des pièges historiques plus 'graves que des chansons.
plus sensible à rinvitatioo du roi, qu'aux beautés de l'ouvrage. Elle ne prouve que trop dans ses lettres, dont la lecture est d'ailleurs si remplie de charme, combien peu elle sentait le mérite de ce grand poète. Au reste, madame de Sévigné n'a jamais écrit que R€icine passerait comme le café; et Voltaire,. sur la foi de qui La Harpe , l'abbé de Vauxcelles et M. Suard Font répété , ne lui a jams^is rien prêté de semblable ( Voy. }es Notices sur madame de Sévigné, par MM. Campenon et de Saint-rSurinj.
AihaUe j composée pour Saint-Cyr^ comme Esth^r^j eut un sort bien différent. L'envie , masquée (Tun faux zèle , en empêcha la représentation ; elle fut jouée seulement deux fois à Versailles, dans une chambre , sans théâtre , sans costumes , par les demoiselles de Saint-Cy r y Racine , ne lui ayant point donné d'autre destination , la fit imprimer. Mais , 6 injustice scandaleuse et vraiment inexplicable ! ce dief-d'œuvre , au-dessus duquel il n'y a rien 9 ni chez les anciens , ni chez les modernes , ne trouva point de lecteurs ! Que dis-je ? s'il faut en croire certains mémoires du temps , dans quelques sociétés de soi-disant beaux-esprits , on en prescrivait la lecture pour p^m/^/ice.' tant les jugenients des contemporains sont souvent bizarres ou
(i) On a souvent dit que l'idée de ce sujet élaît absoluineDl neuve, et qu'Arnauld lui-même n'avait pas cru que les livres saints pussent fournir un autre sujet de tragédie que celui d'Estber. Cependant les jésuites avaient , le 19 août 16SS , fait jouer une Âtha- Ue dans leur oollége de QermoiiL Voiei- œ quVo dit Loret , dans sa Gazette en v^rs , lettre du 34 août :
Au collège de Saint-Ignace., Où , dans une assez bonne place , Je me mis et me cantonnai Pour quinze sols que je donnai , Fut avec appareil extrême Représenté certain poème , Environ cinq jours il y a , Portant pour titre Athalia , etc.
(a) « Cette pièce est si belle y dit madame de Caylus, que l'ac" n tion n'en parut pas refroidie» »
SLR JJ£ÂN IIACINË. 559
passionnés l On ne saurait en vérité se défendre d'une affliction profonde , en songeant que Racine est nuHt avec le chagrin de voir son siècle méconnaître cette oeuvre immortelle. £n vain Ârnauld, du fond de son exil, soutenait par son suffrage son ancien élève découragé ; en vain Boileau lui répétait : Cest votre meilleur ouvrage ; le public y reviendra; peu s'en fallut que Racine ne crût avoir survécu à son génie , comme Pierre Corneille. La voix de Boileau , si bien entendue de la postérité y ne fut point écoutée du vivant de son ami, Lesuc^ ces d! j^ thalle j composée en 1691 , ne commença qu'en 1716; mais depuis ce temps il s'est accru et propagé chaque jour; et, s'il augmente encore , on trouvera bientôt que* Voltaire n'en a pas dit assez , quand il a proclamé jé thalle r ouvrage le plus approchant de la perfection qui soit jamais sorti de la- main des hommes ^. Cette seconde iniquité du
(i) Quand le célèbre Lekain vint , à dix-huit ans , chez Voltaire, faire devant lui l'essai de ce talent trop tôt perdu pour le théâtre dont il a été la gloire , il voulut d'abord lui réciter le rôle de Gus^ tave. « JVoa , non ( dit le poète ),/'« n'aime pas les mauvais vers,v> Le jeune homme lui offrit alors de répéter la première scène d'^thaiie,^ entre Joad et Jhner. Voltaire l'écoute; et l'ouvrage lui faisant oublier l'acteur, il s'écrie avec transport: « Quel style l « quelle foésie! et toute la pièce est écrite de même! Ah l mon" « sieur! quel homme que Racine! » C'est Lekaio qui rapporte, dans ses Mémoires 9 ce fait, dont il fut d'autant plus frappé que, dans ce moment, il aurait bien voulu que V\)1 taire s'occupât un peu
56o NOTICE
public envers Racine , en rouvrant la plaie de la première , mit le comble à ses d^oûts et le décida tout-à-fait à quiter la carrière du théâtre, beaucoup plus, sans doute, que les autres motifs qu'on lui a prêtés. Les sentiments religieux qu'il puisa dans sa famille et dans l'exemple de ses maîtres se fortifièrent avec l'âge ; mais ils étaient , ce semble , assez vifs, dès sa jeunesse, pour le faire renoncer ' plutôt encore qu'il ne l'a fait , à des travaux qu'il aurait cru incqmp^itikl^^^ ^vec la vie chrétienne ; et , en supposant que sa dévotioji , qui d'ailleurs était ^ouce et tolérante comme ceUe de Fénélon , l'eût empêché de traiter des sujets de tragédie profane , combien de sujets sacrés n'aurait-il pas pu mettre sur la scène ! combien de chèfs-d'ceuvre utiles à la religipn même n'aurait-il pas pu joindre aux chefsd'œuvre diEsther età'Athaliel Disons-le franchement : ceux qui s'obstinent le plus à attribuer, à la religion la retraite prématurée de Racine ne sont peut-être pas fii'çhés d'avoir ce petit reproche à lui f£^re, et d.e pouvoir en conclure qu'elle rétrécit l'esprit et étouffe le génie. C'étaient, en eifet, des esprits singulièrement rétrécis , que le grand Cor-
pla« de lui et un peu moios de Racine (La Harpe). L'admiration 4e YoUaire se manifesta un jour plus vivement encore devant La Harpe Lui-même, lorsqu'après avoir déclamé la scène du iv^ acte de Phèdre, il lui dit, en laissant tomber sa tête sur, sa poitrine: « Mon ami. Je ne suis qu'un polisson en comparaison Me ^et « homme-là, »
SUR JEAN RACINE. 56i
neijle \ Pascal , Bossuet j Fénélon et Despréaux ! Et comment s'étanner que le ressentiment d'une grande injustice ait suffi pour éloigner Racine du théâtre y quand on sait , quand il a lui-même avoué , que la plus mauvaise critique lui faisait plus de peine que les plus grariâs succès ne luifaisaient de plaisir? C'est une faiblesse , dira-t-on ; mais peutêtre est-elle inséparable de cette sensibilité ardente, qui seule produit de grandes choses. Ne reprochons pas ^i légèrement aux hommes de génie des défauts qui peuvent avoir été la source de leur talent. Molière 9 dira-t-on encore, n'a point eu cette faiblesse; mais, de bonne foi, a-t-i(été mis à de pareilles épreuves ? Peut-on comparer le froid accueil fait aux premières représentations de Y Avare j des Femmes Savantes et du Misanthrope j à la rage aveugle et )stupide qui , après s'être essayée contre Iphigénie kV^àe de Leclerc , après avoir, pendant un an , fait triompher la Phèdre de Pradon , se déchaîne contre Athalie et parvient à en faire dédaigner la lecture ? Racine pe pouvoir être hi ! Qui peut affirmer que Molière , dont le style n'avait pas pourtant la perfection de celui de Racine , aurait supporté sans amertume un pareil affi^ont ? Qui sait même si le peu de succès de trois de ses chefsd'œuvre n'aurait pas suffi pour le dégoûter aussi du théâtre , sans la nécessité où il était d'y demeurer pour faire vivre sa troupe et pour vivre lui-même ? En n'attribuant qu'à des motifs temporels la retraite
56a NOTI-CE
de Racine, Une faut pas disconvenir toutefois que c'est à partir de la disgrâce de Phèdre^ que sa conduite privée devint ce qu'elle resta pendant toute sa vie, c'est-à-dire d'une régularité exemplaire; non qu'auparavant il eût jamais manqué , dans ses actions , de cette décence inséparable du bon goût dans tes écrits ; mais , en se détatâiant du théâtre , il renonça naturellement aux distractions et au3( liaisons, tant soit peu périlleuses, qu'il y avait trouvées. La piété , dans laquelle il avait été élevé , se réveilla facilement dan$ son cœur , et lui offrit ^ dans ses chagrins, des consolations 'que le genre de monde qu'il t^ittait ne pouvait lui donner. On assure même qu'il songea un moment à se consacrer tout-à-fait à Dieu , en embrassant la vie monastique. La réflexion lui fit préférer des chaînesplus légères. U se maria, en 1677, à la fille d'un trésorier de France d'Amiens ^. U fit un bon choix et fut heureux. Ce fut cette même année que le roi nomma
(i) Mademoiselle Catherine Romabet. Sept enfants naquirent de pe mariage. Deux filles prirent le voile. Loal» Racine assure que fnadame Racine n'avait jamais lu les tragédies de son nari. • Ses ^ devoirs de mère Toccupaient &i exclusivement , qu'un jour que « Racine 9 revenant de Versailles^ lui rapportait une bourse de <t mille louis qu*il avait reçue du roi, à peine y fit-^Ue attention, n ne songeant qu'à lui parler d'un de ses enfants qui n'avait pas A voulu étudier depuis deux jours (La Harpe). » Elle mourut trente ans après lai. Une partie de sa fortune pérît dans le système de Jiaw.
SUIl JBAN RACINfi. 56*1
Racine et Boileau historiographes de France. Au retour de la campagne qui fut si courte et si glorieuse, le roi leur dit : « Je suis fâché que vous ne « soyez pas venus as^ec moi; vous auriez vu la « guerre , et votre voyage neût pas été long. » — « f^otre majesté, lui répondit Racine , ne nous a m pas donné le temps die faire faire nos habits. )> Boileau, dont la prose dépourvue d'élégance se serait élevée diflÇcilement peut-être à la dignité du getire historique, eut sans doute une très petite part à l'histoire du roi. Racine, qui s'en occupa b^ucoup, ne put là terminer. On sait que l'ou^ vrage , interrompu à sa mort , périt à Saint-Cloud , dans l'incendie de la maison de Yalincourt, son successeur , le 1 3 janvier 1726. On sait aujourd'hui que Yalincourt, voyant le manuscrit près d'être consumé , donna vingt louis à un Savoyard pour aller le chercher au travers des flammes, et que celui-ci lui rapporta un recueil de Gazettes de France. Il était assurément difficile que l'Histoire du Roi, lue au roi lui-même à mesure qu'die avançait , ne ressemblât pas un peu à un panégyrique ; mais nous avouerons que cette réflei^on ne nous parait point^ comme à La Harpe, devoir di*» minuer nos regrets , à en juger uniquement par le Précis historique des Campagnes de 1672 à 1678, seule partie de l'ouvrage qui , ayant ^ été confiée par Yalincourt à l'abbé de Yatry avant l'incendie ^ n'ait pas été la proie des flammes. Le style de ce
564 JNOTICB
Précis j faussameint attribué d'abord à Pélissoii, est élégant et simple; la narration en est claire, rapide et animée; et la louange n'y est point don-r née aux dépens de la vérité *.
Qu^ques esprits indépendants y à qui peut-être il n'a manqué, pour être dés flatteurs, que des souverainis qui voulussent; écouter leurs flatteries, ont reproché à Racine , ainsi qu'à Molière et à Despréaux, d'avoir trop fréquenté la cour et d'avoir consacré leurs travaux à l'éloge de Louis XIV et à ses {)laisirs. Eh ! où donc est le crime d'avoir recherché souvent l'entretien d'un prince qui comblait à la fois le mérite , et de distinctions et de lai^esses; qui, au milieu des pénibles soins du trône , disait à Boileau : « Souvenez^vous que j* au- <c rai toujours une demi-^ieure à vous donner ? v Où est le crime d'avoir loué un monarque que ses plus cruels ennemis ont jugé louable à tant d'égards; dont les travaux ont à jamais illustré la France; qui a donné son nom à sop siècle; dont les plaisirs même avaient un caractère de grandeur, et nous ont valu Esther^ jdthalie ^ le Tartufe ^ le JHourgeois gentilhomme y et tous les chefs-d'œuvre des Quinault , des LuUi , des Lebrun , des Mansard et des Girardon ?
(i) La relation du siège de Namur (en 1602), imprimée la même année par ordre du roi , est un modèle d'eK^ctitUfle et de précision.
Louis XrV se plut à prodiguer à Racine les gratifia cations et les faveurs; il le fit trésorier de la généralité de Moulins et gentilhomme ordinaire ^ ; il lui accorda les entrées et un appartement au château ; il le nomma plusieurs fois des voyages de Marli ; il l'admit fréquemmetit dans son intimité, lors même qu'il ne recevait aucun de sescourtisans.il trouvait sa conversation si remplie d'agrément que, durant une maladie , il le fit coucher dans une chambre voisine de la sienne, afin de le voir plus souvent. Racine alors lui servit de lecteur et lui lut un jour Mutarque dans la version d'Amyot , en substituant habilement le langage moderne aux expressions gauloises que le roi n'aimait pas.
Coinme la faveur dont Louis XIV honorait le premier de nos poètes n'était ni le fruit du caprice, ni le prix d'une basse adulation , elle se soutint long-temps. Une circonstance imprévue vint malheureusement l'affaiblir. C'était en 1697. Dans un de ces entretiens intimes que madame de Maintenon accordait souvent à Racine , la conversation ayant eu pour objet la misère du peuple épuisé par de longues guerres , cette femme célèbre pria le poète de rédiger ses idées en forme de mémoire , promettant que l'écrit ne sortirait pas de ses mains. Racine y consentit, non point par une complai*^
(i) La surrinmoe de cette chargé fut donnée à J.-B; Raciae y son fHs atoé, à peine âgé de seise ans<
366 NOTIGB
«ance de courtisan , et bien moins encore dans aucune vue ambitieuse (la conduite de toute sa vie repousse cette accusation ) , mais dans l'unique dessein d'être utile. Le roi surprit ce mémoire , et le nom de Fauteur fut révélé. Peut-être la leçon était un peu trop directe , puisque Louis s'en offensa. « J'cUme beaucoup , disait un jour ce prince « à un prédicateur qui l'avait apostrophé personne nékmexit^fairnebeauGùup, mon père ^ à pren^ a dre ma part d'un sermon ; mais je n^aime pas « quan me la fasse. » Louis XIV avait'-il besoin d'ailleurs qu'on lui exposât si vivement la misère du peuple , lui qui i bien que victorieux de tous cotés , venait , dit Torcy ^ de précipiter la paix de RiswicA y par le seul besoin de soulager le royaume ? Mais peut-être aussi (et cette conjecture est la plus vraisemblable) le roi fut-il blessé seulement de voir un homme de lettres , sortant de la sphère exclusivement assignée alors à chaque profession , vouloir se mêler des affaires du gouvernement. Voici , en effets quelles furent ses paroles : ot Parce quHl %fail hiéh des vers, croit- il tout savoir? et , parce a quHl est grand poète f prétend^il être ministre? » Si l'on se reporte à ce qu'était alors l'état social , aux usages, aux convenances, aux devoirs particuliers à chaque classe et à chaque individu, on conçoit que la sévérité du roi dut paraître toute naturdle; mais qu'elle doit nous sembler barbare j à iious qui, dans notre siècle ^/f/imènaf^, avons vu,
non-seulement des poètes qui n'étaient pas des JRacine, mais jusqu'à des histrions ^ s'arroger le droit de régenter leur souverain , et , pour comble de civilisation^ se constituer les arbitres de sa couronne et de sa vie ! Quel qu'ait été le motif de l'humeur de Louis contre Racine , elle ne fut que passagère^ son estime et sa bienveillance ne l'abandonnèrent point ; Racine ne cessa pas de le voir. Durant sa dernière maladie ^ le roi se fit donner chaque jour de ses nouvelles avec un intérêt touchant, et ses bienfaits le suivirent au-delà du tombeau ^. H n'est donc pas exact de dire que ce fut une disgrâce, et encore moins que cette disgrâce ait causé sa mort. Mais on ne peut nier que le chagrin d'avoir pu déplaire un moment à son roi et à âion bienfaiteur n'ait contribué à augmenter le mal dangereux ^ dont il était atteint depuis plusieurs années.
On a reproché à Racine d'être trop enclin à la raillerie , et Boileau lui-même eut à s'en plaindre quelquefois. Un jour qu'il raillait trop vivement et depuis trop long-temps son ami, celui-ci lui dit enfin : «Avez- vous envie de me fâcher? — Dieu m'en garde I ^— Eh bien ! vous avez donc tort , &f vous m'avez fâché. » Quoique son cœur ii'eût aucune part à ce penchant de son esprit, il fit , pour
(i) Sa pension de 2,000 lîv. fut conservée a sa veuve. (a) Un abeès au foie.
s'en corriger, de nobles et heureux efforts sur luimême. Quand la charité chrétienne ne le lui aurait pas ordonné , Racine avait trop bon goût , il avait Famé trop élevée pour ne pas sentir que, si la raillerie a ses dangers entre des égaux , elle est , à l'égard de nos inférieurs quelconques , un abus de la force qui ressemble à de la lâcheté , comme un acte de violence envers un homme désarmé. Les épigrammes échappées à sa jeunesse sont piquantes et d'une malice très fine; mais elles sont gaies, sans fiel, et en fort petit nombre. On ne peut guère trouver à redire qu'à celles contre D^Olone et Cré' qui ^. Son fils aine lui en ayant un jour envoyé une contre Pérault : « Je voudrais ^ lui écrivit Racine, que vous ne V eussiez point faite. Outré :qUelle est assez médiocre y je ne saurais trop vous rieômman' der de ne point vous laisser aller à la^WÊ^tatîdn défaire des vers français; surtout il n^ en faut fiUre contre personne. »I1 y a, dans toutes ses lettres à son fils, un caractère de tendresse, de simplicité , de bonté et d'indulgence qui émeut et qui attache. Quoi i de [dtls touchant que celle où il lui dit ' : ce Je n'ai osé demander à M. l'ambassadeur si vous « pensiez un peu au bon Dieu, et j'ai eu peur « que la réponse ne fût pas telle que je l'aurais « souhaité ; mais enfin , je veux me.fiatter que , fat^
(i) A propos dei critiques à* JndromaquB. .
(ti) 31 juillet 16^8.
SUR JEAN RACiMfi. 5Gi)
« sant votre possible pour devenir un parfait hon- « néte homme , vous concevrez qu'on ne le peut « être sans rendre à Dieu ce qu'on lui doit» Vous <c connaissez la religion ; je puis même dire que <c vous la connaissez belle et noble comme elle est y (c et il n'est pas possible qjme vous ne l'aimiez.. v. (c Pour moi y plus je vais en avant ^ plus je trouve « qu'il n'y a rien de si doux au monde que le repo6 a de la conscience , et de regarder Dieu comme un <c père qui ne nous manquera pas dans tous uqs « besoins. ]^. Despréaux , que vous. aimez tant, est <c plus que jamais dans ces sentiments , etc., etc. » Les lettres de Racine à ses amis sont naturelles , faciles , élégantes. Il y a parfois des traits de force. En voici un , à propos de la mort de M. de Saint- Laurent y précepteur du duc de Chartres qui fut depuis régent. « Il a été emporté , dit-iH, d'un seul « accès de colique néphrétique. Je ne crois pas y « qu'excepté Madame y op en soit fort affligé au « Palais-Royal : les voilà débarrassés d'un homme « de bien. » On ne peut se dispenser^ en lisant ce qui nous est resté de cette correspondance de Racine avec sa famille et avec ses meilleurs amis y de remarquer combien le ton en est généralement peu familier. Dans un volume entier de lettres y on ne trouve pas une seule trace de tutoiement. L'amitié alors était grave ; elle semblait un devoir plus
(i) Lettre à Boileau, 4 aoi\t 1687.
encore qu'un plaisir. Racine eut pour amis les écrivains les plus célèbres de son temps , Bourdaloue , La Bruyère , Rapin , Bouhours , Bernier , Nicole , La Fontaine , Boileau , etc. , etc. On regrette de ne pouvoir aussi nommer Molière. Il n'est que trop vrai qu'il rendit à Racine , dans les commencements de leur liaison^ des services, qui semblaient devoir en assurer la durée ; que cependant elle dura peu , et que Racine eut les premiers torts qui amenèrent une rupture , en retirant son Alexandre du théâtre de Molière , pour le donner à l'hôtel de Bourgogne. Mais ces torts étaient-ils bien sérieux? Si Molière, directeur de comédie, pouvait les juger tels , Molière, auteur dramatique, n'aurait-il pas dû les excuser ? Au reste , ce refroidissement peu raisonnable de l'une et de l'autre part, ne dégénéra jamais en hostilité , ni même en secrète inimitié. Racine et Molière s'estimèrent toujours. Noblement armés l'un pour l'autre , Racine défeiidit le Misanthrope \ et Molière les Plaideurs^^ contre un public ignorant ou prévenu. Les hommes supérieurs , même sans être umis , se rendent réciproquement justice ; la médiocrité seule es?t jalouse. Cette vérité suffirait pour justifier Corneille et Racine du soupçon de jalousie mutuelle dont on a osé flétrir leur mémoire. Ajoutons seu-
(i) M Ceux qui se moquent des Plaideurs ^ disait-il , mérite- « raient qu'on se moquât d'eux .«»
SUR JEAN RACINE. 3;i
lement, en ce qui regarde Rdcine, qu'il avait un trop grand génie pour ne pas sentir toute la grandeur de celui de Corneille , et qu'il l'a loué trop éloquemment pour qu'on pût l'accuser de n'être pas sincère. Il ne faut pas, dira-tK)n9 prendre toujours au mot les éloges académiques : soit; mais si l'on peut croire que Racine , ayant à louer pu«bliquement Pierre Corneille raort^ le jour de la réception et par conséquent en présence de Thomas Corneille, son frère et son successeur^, ne pouvait , sans manquer à toutes les convenances , se dispenser d'exalter son mérite , du moins ne saurait-on récuser l'éloge volontaire qu'il faisait de lui en particulier, dans ses conversations avec son fils, où , développait à celui-ci les beautés du Cid et di Horace , il lui disait : « Corneille fait des vers « cent fois plus beaux que les miens. » On a fait à Racine un reproche plus grave , et dont il est plus difficile de le justifier. Nicole , dans une r^onse au visionnaire Desmarets ^ , avait traité les poètes dramatique3 ^empoisonneurs publics et de gens horribles aux yeux des chrétiens. Cette injure grossière et blâmable , même à l'égard de Desmarets , ne pouvait assurément regarder en aucune façon
(i) Discours prononcé à l'Académie française, le 2 janvier 1685, à la réception de MM. Gomoeille et Bergeret. Racine le lut au roi , qui lui dit : ^ Je le louerais davantage, si je n'y étais pas tant loué.j»
(a) Desmarets de Saint-Sorlin , auteur de la comédie des Fisionnaires.
le jeune auteur des Frères ennemis et ÔLjllexiXndre, Il se l'appliqua cependant et publia contre Port^ Royal y. contre ses anciens maîtres^ cette fameuse lettre y à Fauteur des hérésies imaginaires j qu'il eut le malheur d'écrire avec un talent digne de Pascal ^. a Les Molinistes y dit J.-B. Racine , y bat- « tirent des mains ^ et disent charmes d'avoir enfin « trouve ce qu'ils cherchaient depuis long-temps et « si inutilement, c'est-à-dire un homme dont ils <c pussent opposer la plume à celle de l'auteur des « Provinciales. » Provoque par deux réponses très vives de Dubois et de Barbier-d'Aucourt , Racine allait répliquer par la publication d'une seconde lettre plus piquante encore que la première. Les conseils de Boileau j ou plutôt son bon naturel et le regret d'avoir manqué aux instituteurs de sa jeunesse , le décidèrent à ne point l'imprimer * ; il retira même tous les exemplaires de la première qu'il put trouver. Il avait commis, une grande faute sans doute ; maïs combien la réparation fîit plus grande encore ! De quej respect , de quel attendrissement ne se sent-on point saisi, quand on se représente Racine , se faisant conduire par Boileau
(i) Cétait au commencement de 1666; Racine avait vingt-sept ans.
(a) Son fils atné prit la même résolution ; mais ayant été trouvée en manuscrit dans les papiers de l'abbé Dupin y parent et ami de Racine, en 1719, cette lettre fui alors livrée à Timpression pour la première fois.
chez Arnauld ^ et se précipitant aux pieds de celuici en présence de vingt témoins ; Arnauld se jetant à soli tour aux pieds de Racine , et tous deux s'embrassant en frères j en amis ^ en chrétiens ! Le souvenir de cette faute pesait encore sur son cœur long-temps après. L^abbé Tallemant, s'avisant un jour de la lui reprocher en pleine académie : « Oui, « monsieur y lui répondit Racine , avec une noble ce humilité^ vous avez raison; c* est V endroit le plus « honteux de ma vie, et je donnerais tout mon c< sang pour C effacer, d Ces faits répondent suffisamment aux'biographes'inconsidérés , malveillants ou mal instruits ^ , qui ont accusé Racine d'avoir eu un amourpropre excessif. S'il eût eu ce défaut, aurait-il été si docile à la critique ? Aurait-il , sans le remercier il est vrai , mais aussi sans se (lâcher , suivi jusqu'aux conseils de Subligny ^ ? Parmi les auteurs dramatiques de nos jours les plus modestes, combien y en a-t-il qui profitassent des avis donnés dans une parodie ? Ne serait-ce point à une petite rancune de Baron que Racine a dû cette accusation de vanité ? On sait que ce comédien insistant un jour, sws aucune espèce de mesure, auprès de« Racine y sur quelques observations concernant un de ses rôles : « Baron ^ lui dit le poète y je vous aî
(i) LuBeatty le Dictionnaire historique, etc. (a) Auteur delà Folle Querelle, comédie-parodie à*Andromoque.
uifait venir pour vous donner des instructions y et a non pour en recevoir; t> et l'on sait aussi que messieurs les comédiens sont sujets à prendre {>our un amour-propre excessif la dignité d'un homme de lettres qui sait garder son rang.
Racine était naturellement mélancolique as^ec lui-même y quoique fort doux avec les autres. Il avait l'ame tendre, ilrecherchaitles émotions tristes ou religieuses, plutôt que celles de la joie. Il était généreux et savait se conserver les moyens de Fétre par beaucoup d'ordre et d'économie; il aidait de ses secours beaucoup de patents éloignés; il avait un soin tout filial de sa nourrice et ne l'oublia point dans son testament. Parmi les amis qu'il s'était faits dans le monde, un de ceux qui lui paraissaient le plus attachés, c'était le chevalier de Poignant, si connu par son duel avec son ami La Fontaine. Poignant annonça long-^temps d'avance qu'il le ferait son héritier , et il tint parole ; mais à sa mort tout le bien se t3t)uva mangé. Racine n'en acquitta pas moins avec zèle et reconnaissance les frais de maladie et de âépqilture du magnifique testateur. Nul ne ftit meilieiir époux et -plus tendre père. L'éducation chrââenne de ses enÊints était sa j^ande affaire. Il faisait chaque jour la prière en oommttn avec sa femme, ses enfants et ses domestiques; il leur Usai et leur expliquait l'Évangile. Dans les dix dernières années de sa vie, tous ses plaisirs, tout son bonheur étaient concentrés dans ses affections dômes-
SL1\ JEAN RACINE. Sya
liques. Il n'allait même plus à la cour que pour les devoirs de sa charge et pour les intérêts de sa famille; et cependant 9 combien n'ayait-il pas de moyens d'y plaire et de s'y faire aimer; une belle et noble figure , des manières gracieuses , tous les charmes de l'esprit , tout l'éclat de la renommée ^ unis à l'art heureux de les faire oublier! Soixante ans après les représentations d'Esther^ à Saint-Cyr, les dames qui en avaient été témoins parlaient encore de lui avec attendrissement y et disaient à Louis Racine : «c . jTous étesjîls d*un homme qui avait un € grand génie et une grande simplicité. » Il avait en effet enchanté tout le monde , plus encore par l'aménité et la grâce des instructions qu'il donnait auxjeuneç^ demoiselles de Saint-Cyr, que par son talent même pour la déclamation ; et oe talent , il le possédait au plu$ haut degré. Aucun honune de son temps ne lisait et ne récitait mieux que lui. Un jour, chez BoileaUy dans sa maison d'Auteuil, lisant et traduisant d'abondance ÏŒdipe de Sophocle , il fit verser ^des larmes à tous les assistanits. Il enseigna à Baron et à Lai Champmélé un système de déclamation plus conforme à la nature et au bon goût ^ ou , pour mieux dire , il leur apprit à parler et non à déclamer.
Conunent un homme doué de tant de qualités na-» tutelles ou acquises a-t-il eii des ennemis ? Cette question pourrait paraître par trop ingénue et nous ne la ferons point. Mais comment ces inimitiés lui ont*
elles survécu pendant plus d'un demi-siècle? C'est ce qu'on ne peut guère expliquer que par l'ex^ tréme influence de Fontenelle , neveu de Corneille, et , à ce titre , disposé à défendre et à maintenir la prééminence de &on oncle sur ses rivaux, fût-ce aux dépens de la justice et de la vérité. Fontenelle haïssait personnellement Racine, depuis l'épigrammé qui avait immortalisé sa tragédie ^Aspar. Sa rancune dura soixante ans ( cela est un peu long pour un philosophe ) ; elle lui inspira cette odieuse et . absurde épigramme où l'auteur diEstker est traité de suppôt- de Lucifer. Elle se màniiTesta de toutes les manières et dans toutes les occasions, sans se lasser jamais , et sans avoir à craindre la férule de Boileau qui n'était plus ; enfin elle parvint à retarder pour Racine le jour de la justice. Grâces soient rendues à Voltaire, qui s'indigna de cette iniquité , et qui, tant que la passion de l'irréligion ne vint pas fasciner ses yeux et fausser son goût exquis , proclama dans tous ses écrits , comme dans tous ses entretiens , l'inimitable perfection de Racine. Si Racine n'a pas, comme Corneille, joui de son vivant de tout l'éclat de sa gloire , il faut plaindre ses contemporains. Pour lui, il s'était depuis long-temps consolé, dans le sein de la religion, de l'injustice des hommes. Il poussait l'indifférence pour ses ouvrages jusqu'à refuser de revoir les éditions qu'en faisaient les libraires; et l'auteur de tant de chefs-d'œuvre , uniquement occupé en mou^
rant du soin dd son ame, ne songea pas même à ce '
que deviendrait son nom dans la postérité. Sa fin , '
qui eut lieu le aa avril 1699^ fut douloureuse et d'une intrépidité toute chrétienne. Il voulut être enterré à Port-Royal, aux pieds du docteur Hamon, afin de n'être plus séparé, même par la mort , de ses anciens instituteurs. Après la destnlctibn de ce monastère on transporta (en 171 1 ) ses restes à Paris j dans l'église de Saint-£tienne-du-Mont , où ils furent pkicés à côté de Pascal. Le marbre tumulaire de celui-ci, enlevé en 1793 par les violateurs des tombeaux, a été rétabli à la Restauration. La toinbe de Racine , beaucoup moins apparente , déposée depuis long-temps dans une église de village ( à Magni-Lessart ) , y fut retrouvée en 1808 et fut rapportée à Saint-£tienne-du-Mont , le ai avril 1818^ Son épitaphe , composée par fioileau , £siit peut-être sourire de pitié nos soi-disant philosophes ^ ; elle se termine ainsi : « O toi ! qui a que tu sois, queja piété attire en ce saint lieu, c< plains dans un si excellent homme la triste destic< née de tous les mortels j et, quelque grande idée ic que puisse te donner de lui sa réputation, sou-
(i) Le texte <ie cette épitaphe est mal rapporté dans les Mémoires de L. Racine sur la vie de son père; elle est même incorrecte sur le marbre tumulaire. Pour Tavoir exactement , il faut la chercher dans les OÊuvres de Boileau, édition dé Saint-Marc, ou mieux encore daqs l'édition de Biaise ^ 1823 , donnée par M. Saint- Surin.
(c viens-toi que ce sont des prières ^ et non pas de <K vains éloges qu'il te demande. »
Outre les ouvrages dont nous avons parlé dans le cours de cette notice , il en est encore quelquesuns qu'il ne nous est pas permis de passer sous silence. De ce nombre sont : i® \ Abrégé de Vhistoire de Port-^Rojral ^ composé en 1693. C'est à la fois un monument de la reconnaissance de Racine pour cette maison , et une preuve de plus de son talent pour écrire l'histoire. Boileaii le regardait comme un morceau de beaucoup de mérite ; toutefois il est aujourd'hui peu lu; a"" les Cantiques spiri'tueb^ composés pour la maison de Saint-Cyt, en 1694; c'est la dernière production poétique de Racine ; c'est le chant du cygne, fls sont remplis de grâce et d'onction; Fénélon n'en parlait qu'avec enthousiasme. Le sujet du troisième cantique est la Plainte d'un chrétien sur les œntrariétés qu'il éprouve au dedans de lui-même.
« Mon Dieu ! quelle-^erre cruelle !
,« Je trouve deux hommes en moi.
« L'un veut que, plein d*amour pour toi, <c Mon cœur te soit toujours &dèle; « L'autre , à tes volontés rebelle, « Me révolte contre ta loi, »
On dit qu'à cette strophe le roi s^écria : yoilà deux hommes -que je connais bien.
Les discours académiques qui nous restent de
Racine se réduisent à deux ; l'un j que nous avons déjà cité , pour la réception de Thomas Corneille ; l'autre pour la réception de l'abbé Gplbert. Il est à remarcpier que cet abbé Colbert , reçu de l'Académie à l'âge de vingt-quatre ans, ayant eu à haranguer le roi , quelque temps après , au nom du clergé ( en 1 683 ) , pria Racine de lui faire sa harar^ue ; aussi se trouve-t-elle dans les œuvres de ce poèt(B. Quant au discours que prononça Racine pour sa propre réception , il n'a jamais été imprimé; il parait qu'il avait eu peu de succès , et que Fléchier, reçu le même jour que lui (le la janvier 1673), avait eu tous les honneurs de la journée. Racine eut de quoi se consoler de ce petit échec , dans la même semaine^ pas le succès de sa tragédie de Mithridate.
Tout a été dit sur les ouvrages, et le talent de Racine. On proposait un jour à Voltaire de faire un commentaire de ce grand poète , comme il enavait fait un de Corneille. « // n'y a y répondit-il, qu'à mineure au bas de toutes les pa^er. heau^pathé^ « tique ^ harmonieux^ admirable ^ sublime! » Cette réponse , ou , si l'on veut , cettç saiSie , n'a pas emr péché une foule d'écrivains plus ou moins recom-* mandables de commenter Racine, et leurs travtux sont loin d'avoir été ii^utiles. Quoi de plus pr(^e à airéter les progrès du mauvais goût que de faire sentii^ àmt le charme dû bon ? Quelle meilleure réponse aux novateurs, auîl peintres de ia
38o NOTICE
nature brute, que le développement des beautés de Fart porté à sa plus haute perfection? Or^ telle est la perfection de Racine qu'il n'y a peut-être pas, dans toutes ses pièces, nous ne disons point une seule scène, mais un seul vers qui puisse être remplacé par un autre. Tout y est juste et vrai ; tout y est rempli de cette poésie d'images et de sentiments, de cette élégance continue que, deguis les Grecs, Virgile et lui ont seuls possédée, et qui est d'autant plus admirable dans Racine qu'il avait pour instrument une langue moins riche ^ moins harmonieuse, moins flexible et bien plus ti-^ mide que celle de Virgile, C'est surtout dans Esiher^ dans Athalie^ et particulièrement dans les chœurs^ de ces deux tragédies, qu'appuyé sur le plus sublime des , modèles, il est presque toujours sublime luimême. C'est là que Racine a toute l'élévation d'un prophète hébreu qui , empruntant et embellissant notre langue , Tiendrait nou^ annoncer des vérités divines dans des vers presque divins. Mais ce qui cairs^ctérise principalement Racine., c'est l'union complète, et peut-être unique, de deux qualités qui senablent incompat^les , de l'imagination la plus brillante et de la raison la plus parfaite qui iïit jajnais, de la sersibilité la plus exquise avec le boa sens le plus inva*iable. La raison en effets autant et plus encore pett-êtr^ que rimagipation, domine dans la cohcepti:>n de ses œuvres les plus touchant tes , dans l'exécttion de ses scènes les [Jus drama^
SUR JEAN RACINE. 58i
tiques j dans le choix même de ses expressions les plus riches, de ses tours les plus elliptiques, de ses alliances de mots les plus hardies. Boileau, que plusieurs critiques ont surnommé le poète de la raison, Boileau lui-même n'est pas, sous ce point de vue, supérieur à Racine; et d'ailleurs, cette qualité nous étonne moins en lui parce qu'elle est accompagnée d'une imagination beaucoup moins vive. On a souvent proclamé Racine le plus grand des poètes français; il faudrait aussi le proclamer le plus raisonnable; ou plutôt, n'est-ce pas précisément parce qu'il a été le plus raisonnable qu'il a été le plus grand?