‹ Œuvres diverses de MontesquieuChapitre 3 sur 75 · PREMIER CHANT · texte numérisé non relu

PREMIER CHANT

Vénus préfère le séjour de Guide à celui de Pàphos et d'Âmathonte. Elle ne descend point de l'Olympe sans venir parmi les Gnidiens. Elle a tellement accoutumé ce peuple heureux à sa vue, qu'il ne sent plus cette horreur sacrée qu'inspire la présence des dieux. Quelquefois elle se couvre d'un nuage, et on la reconnoît à l'odeur divine qui sort de ses cheveux parfumés d'ambroisie.

La ville est au milieu d'une contrée sur laquelle les dieux ont versé leurs bienÊiits à pleines mains: on y jouit d'un printemps étemel; la terre, heureusement fertile , y prévient tous les souhaits; les troupeaux y paissent sans nombre; les vents semblent n'y régner que pour répandre partout l'esprit des fleurs; les oiseaux y chantent sans cesse, vous diriez que les bois sont harmonieux; les ruisseaux murmurent dans les plaines ; iwe chaleur douce &it tout éclore; l'air ne s'y respire qu'avec la volupté.

Auprès de la ville est le palais deYénus. Yulcain lui-même en a bâti les fondements; il travailIà^

pour son infidèle,quand 11 voulut lui faire oublier le cruel affront qu'il lui fit devant les dieux.

II me seroit impossible de donner une idée des charmes de ce palais ; il n'y a que les Grâces qui puissent décrire les choses qu'elles ont faites. L'or, l'azur, les rubis, les diamants, y brillent de toutes parts.... Mais j'en peins les richesses et non pas les beautés.

Les jardins en sont enchantés; Flore etPomone en ont pris soin ; leurs nymphes les cultivent. Les fruits y renaissent sous la main qui les cueille; les fleurs succèdent aux fruits. Quand Vénus s'y promène, entourée de ses Gnidiennes, vous diriez que dans leurs jeux folâtres elles vont détruire ces jardins délicieux; mais par une vertu secrète, tout se répare en un instant.

Vénus aime à voir les danses naïves des filles de Gnide. Ses nymphes se confondent avec elles. La déesse prend part à leurs jeux, elle se dépouille de sa majesté : assise au milieu d'elles, elle voit régner dans leur cœur la joie et l'innocence.

On découvre de loin une grande prairie toute parée de l'émail des fleurs. Le berger vient les cueillir avec sa bergère ; mais celle qu'elle a trouvée est toujours la plus belle , et il croit que Flore l'a faite exprès.

Le fleuve Céphée arrose cette prairie et y fait mille détours. Il arrête les bergères fugitives; il

PREMIER CHAWr. 9

ùaxt qu'elles doiineiit le tendre baiser qu^elles avoient promis.

Lorsque les nymphes aj^rochent de ses bords, il s'arrête, et ses flots qui fuyoient trouvent des flots qui ne fuient plus. Mais lorsqu'une d'ellei se bajgne il est plus amoureux encore; ses eaux tournent autour d'elle; quelquefois il se soulève pour l'embrasser mieux ; il l'enlève , il fîiit , fl l'entraftie. Ses compagnes timides commencent à pleurer; mais il la soutient sur ses flots; et, chargé d'un fardeau si cher, il la promène sur sa^ plaine liquide; enfin, désespéré de la quitter, il la porte lentement sur le rivage , et console ses compagnes.

A côté de la prairie est un bois de myrtes dont les routes font mille détours. Les amanC^ y viennent se conter leurs peines ; l'Amour , qui les amuse j les conduit par des routes toujours plus secrètes.

Non loin de Jà est un bois antique et sacré où le jour n'entre qu'à pein^ des chênes qui semblent immortels ^portent au ciel une tête qui se dérobe aux yeux. On y sent une frayeur religieuse : vous diriez que c'étoit la demeure des dieux lorsque les hommes n'étaient pas encore sortis de la terre.

Quand on a trouvé la lumière du jour , on monte une. petite colline, sur laquelle est le

tO LE TEMPLS DE GITIDE.

temple de Vénus : l'univers n'a rien de plus sainf ni de plus sacré que ce lieu.

Ce fut dans ce temple que Yéam vit pour la première fois Adonis : le poison coula au cœur de la déesse. Quoi! dit-elle, j'aimerois un mortel! Hélas ! je sens que je l'adore. Qu'on ne m'adresse plus de vœux : il n'y a plus à Gnide d'autre dieu qu'Adonis.

Ce fut dans ce lieu qu'elle appela les fiimours lorsque, piquée d'un défi téméraire, elle les consulta. Elle étoit en doute si elle s'exposeroit nue aux regards du berger troyen. Elle cacha sa ceinture sous ses cheveux; ses nymphes la parfumèrent ; elle monta sur son char traîné par des cygnes , eit arriva dans la Phrygie. Le berger balançoit entre Junon et Pallas; il la vit, et ses regards errèrent et moururent. La pomme d'or tomba aux pieds de la déesse ; il voulut parler , et son désordre décida.

Ce fut dans ce temple que la jeune Psyché vint avec sa mère, lorsque l'Amour, qui voloit autour des lambris dorés , fut surpris lui-même par un de ses regards. Il sentit tous les maux qu'il fait soufirir. C'est ainsi , dit-il , que je blesse ; je ne puis soutenir mon arc ni mes flèches. Il tdmba sur le sein de Psyché. Ah ! dit-il , je commence à sentir que je suis le dieu des plaisirs.

Lorsqu'on entre dans ce temple , on sent danë

PBBMIER CRAirr. II

le cœur ua chwme secret qu'il est impossible d'exprimer ; l'ame est saisie de ces ravissements que les dieux ne sentent eux-^mémes que lorsqu'ils sont dans la demeure céleste.

Tout ce que la nature a de riant est joint à tout ce ^ue l'art a pu imaginer de plus noble et de plus digne des dieux.

Une main , sans doute immortelle , l'a partout orné de peintures qui semblent respirer. On y voit la naissanœ de Vénus , le ravissement des dieux qui la virent, son embarras de se voir toute nue y et cette pudeur qui est la première des grâces.

On y voit les amours de Mars et de la déesse. Le peintre a représenté le dieu sur son char , fier et même terrible : la Renommée vole autour de lui; la Peur et la Mort marcKent devant ses coursiers couverts d'écume ; il entre dans la mêlée y et; une poussière épaisse commence à le dérober. D'un autre côté , on le voit couché languissamment sur un lit de roses ; il sourit à Vénus; vous ne le reconnoissez qu'à quelques traits divins qui resfônt encore. Les Plaisirs font des guirlandes dont ils lient les deux kmants : leurs yeux semblent se confondre ; ils soupirent; et, attentif» l'un à l'autre, ils ne regardent pas les Amoura qui.8e jouent autour d'eux.

Il y a un appartement séparé où le peintre a

représenté les noces de Vénus et deVukain : toute la cour céleste y est assemblée^ Le dieu paroît moins sombre, mais aussi pensif qu'à l'ordinaire. La déesse regarde d'un air froid la joie commune; elle lui donne négligemment une main quisemble se dérober ; elle retire de dessus lui des regards qui portent à peine , et se tourne du côté des Grâces.

Dans un autre tableau on Toit Junon qui fait la cérémonie du mariage. Vénus prend la coupe pour jurer à Vulcain une fidélité éternelle: les dieux sourient, et Vulcain l'écoute avec plaisir.

De l'autre coté on voit le dieu impatient qui entraine sa divine épouse : elle fût tant de résistance que l'on croiroit que c'est la fille de Gérés que Plutoùva ravir, si l'œil qui voit Vénus pouvoit jamais se tromper.

Plus loin de là on le voit qui l'^ilève pour l'emporter sur le lit nuptial. Les cUeux suivent en fouie. La déesse se débat et veut échapper des bras qui la tiennent. Sa robe fuit ses genoux, la toile vole ; mais Vulcain *i épare ce beau àéh sordre , plus attentif à la cacher qu'ardent à la ravir.

Enfin on le voit qui vient de la poser sur le lit que l'Hymen a pr^ré : il l'enferme dans- les rideaux, et il croit l'y tenir pour jamais. La

PREMIER CHAirr. l3

troupe importune se retire : il est 'charmé de la voir s'éloigner. Les déesses jouent entre elles : mais les dieux paroissent tristes ; et la tristesse de Mars a quelque- chose d*aussi sombre que la noire jalousie. "^

Charmée d^ la magnificence de son temple, la déesse elle-même y a voulu étabKr son culte : elle en a réglé les cérémonies , institué les fêtes : et elle y est en même temps la divinité et la prêtresse.

Le culte qu'on lui rend presque par toute la terre est plutôt une profanation qu'une religion. Elle a des temples où toutes les filles de la ville se prostituent en son honneur, et se font une dot des profits de leur dévotion. Elle en a où chaque femme mariée va une fois en sa vie se donner à celui qui la choisit, et jette dans' le sanctuaire l'argent qu^elle a reçu. Il yen a d'au V très où les courtisanes de tous les pays, plus honorées que les matrones, vont porter leurs offrandes, fl y en a enfin où les hommes se font eunuques, et s'habillent en femmes pour servir dans le sanctuaire, consacrant à la déesse et le sexe qu'ils n'ont plus et celui qu'ils ne peuvent pas avoir.

Mais elle a voulu que le peuple de Gnide eût un culte plus pur, et lui rendît des honneurs plus dignes d'elle. Là , \eé sacrifices sont des sotipirs ,

l4 LE TEMPLE DE 61CIDE.

et les offrandes un cœur tendre. Chaque amant adre^ ses vœux à sa maîtresse, et Vénus les reçoit pour elle.

Partout où se trouve la beauté on l'adore comme Vénus même; car la beauté est aussi divine «{u'elle.

Les cœurs amoureux viennent dans le temple; ils vont embrasser les autek de la Fidélité et de la Constance.

Ceux qui, sont accablés des rigueurs d'une cruelle y viennent soupirer : ils sentent diminuer leurs tourments ; ils trouvent dans leur cœur b flatteuse espérance.

La déesse , qui a promis de faire le bonheui des vrais amants , te mesure toujours à leurs peines.

La jalousie est une passion qu'on peut avoir ,

vmais qu'on doit taire. On adore en secret les

caprices de sa maîtresse, comme on adoré les

décrets des dieux,, qui deviennent plus justes

lorsqu'oh ose s'en plaindre.

On met au rang des faveurs divines le feu, les transports de l'amour, et la fureur même; car moins on est maître de son cœur, plus il est k la déesse.

Ceux qui n'ont point donné leur cœuf sont des profanes qui ne peuvent pas entrer dans le temple : ils adressent de loin leurs vœux à la déesse, et

PIUCMIER CHANT. l5

lui demandent de les délivrer de cette liberté^ qui n^est qu'une impuissance de former des désira. ^ La déesse inspire atix filles la modestie : cette qualité charmante donne un nouveau prix à tous les trésors qu'elle cache.

Mais jamais, dans ces lieux fortunés, cites n'ont rougi d'une passion sincère, d'un sentiment naïf, d'un aveu- tendre.

Le cœur fixe toujours lui-même le moment auquel il doit se^ rendre; mais c'est une profanation de se rendre sans aimer.

L'Amour est attentif à la félicité des Gnidiens: il choisit les traits dont il les blesse. Lorsqu'il voit une amante affligée, accablée d^ rigueurs d'un amant, il prend une flèche trempée dans, les eaux du fleuve d'oubli. Quand il voit deux amants qui commencent à s'aimer,* il tire sans eesse sur eux de nouveaux traits. Quan J il en voit dont l'amour s'^oiblit , il le fait soudain renaître ou mourir; car il épargne toujours les derniers jours d'une passion languissa^ite: on ne passe point par les dégoûts avant de cesser d'aimer, mais de plus grandes douceurs font oublier les moindre.

L'amour a ôté de son carquois les traits cruels dont il blessa Phèdre et Ariane, qui, mél^ d'amour et de haine, servent à montrer sa puissance, comme la foudre sert à faire connoitre Témpire de Jujf>iter.

l6 LE TEMPLE OS GlflOE.

 mesure que le dieu donne le plaisir d'aimer, VéàiA y joint le bonheur de plaire.

Les filles entrent chaque jour dans le sanctuaire pour faire leurprière à Yéni». Elles y expriment dés sentiments naïfs comme le coeur' qui les a fait naître. Rqjine d'Amathonte; disoit l'une d'elles , ma flanune pour Thyrsis est éteintes je ne te demande pas de méprendre mop amour; £siis seulement qu'Ixiphile m'aime«

Une autre disoit tout bas : Puissante déesse, donne-moi la force de cacher quelque temps mon amour à mon berger, pour augmaiter le prix de l'aveu que je veux lui en faire.

Déesse dé Cythèré, disoit une autre, je cherche la solitude; les jeux de mes compagnes ne me plaisent plus. J'aime peut-être. Ah ! si j'aime quelqu'un , ce ne peut être que Daphnis. • Dans les joiirs de fêtes, les filles et les jeunes ' garçons viennent réciter des hymnes en l'honneur de Vénus ; souvent ils chantent sa gloire en chantant leurs amours.

Un jeime Gnidien, qui tenoit par la main sa maîtresse, chantoit ainsi: Amour,. lorsque tii vis Psyché, tu te blessas sans doute des mêmes traits dont tu viens de blesser mon éœur: ton bonheur n'est pas différent. du mien; car tu sentois mes feux , et moi j'ai senti tes plaisirs.

J'ai vu tout 'ce que je décris. J'ai été à Guide,

PREMIER CHANT. l'J

j'y ai vu Thémire^ et je Tai aiméç; je Tai vue encore 9 et je Tai aimée davantage. Je resterai toute ma vie à Gnideavec elle; et je serai le plus heureux des mortels.

Nous irons dans le temple , et jamais il n'y sera entré un amant si fidèle ; nous irons dans le palaisL de Vénus 9 et je croirai que c'est le palais de Thémire; j'irai dans la prairie, et je cueillerai des fleurs que je mettrai 3ur son sein. Peut-être que je pourrai la conduire dans le bocage où tant de routes vont se confondre; et quand elle sera égarée..... L'amour^qui m'inspire^me défend de révéler ses mystères. , . .. j « /.

SEœND CHANT.

Il y a à Gnide un antre sacré que les nymphes habitent 9 où la déesse rend ses oracles. La terre ne mugft point sous les pieds; les cheveux ne se dressent point sur la tête : il n'y a point de prétresse comme à Delphes, où Apollon agite la Pythie; mais Vénus elle-même écoute les mortels sans see joufir de leurs espérances ni de leurs craintes.

Une coquette de llle de Crète étoit venue à Gnide : elle marchoit entourée de tous les jeunes Gnidiens; elle sourioit à l'un, parloit à l'oreille à l'siutre, soutenoit son bras sur un

MOVTISQ. œtt9. mtL 9

l8 LE TEMPLE DE GNIDÇ.

troisième, crioit à deux autres de la suivre. Elle étoit belle et paréfe avec art; le son de sa voix étoit imposteur comme ses yeux. O ciel! que d'alarmes ne causa-t-elle point aux vraies amantes! Elle se présenta à l'oracle aussi 'fière que les déesses ; mais soudain nous entendîmes une voix cpii sortoit du sanctuaire : Peri&de , comment oses-tu porter tes artifices jusque dans les lieux où* je règne avec la candeur? Je vais te punir d'une manière cruelje : je t'ôterai tes charmes ; mais je te laisserai le cœur comme il est. Tu appelleras tous Tes hommes que tu verras, ils te fuiront comme une ombre plaintive, et tu mourras accablée de refus et de mépris.

Une courtisane de Nocrétis vint ensuite , toute brillante des dépouilles de ses amants. Va, dit la déesse, tu te trompes si tu crois faire la gloire de moti empire : ta beauté fait voir qu'il y a des plaisirs^, mais elle jie les donne pas. Ton cœur est comme le fer, et quand tu verrois mon fils même, tu ne saurois l'aimer. Va prodiguer tgs faveurs aux hommes lâches qui les demandent et qui s'en dégoûtent; va leur montrer des charmes que Ton voit soudain et que l'on perd pour toujours. Tu n'es propre qu'à faire mépriser ma puissance.

Quelque temps après vint un homme riche qui levolt les tributS'du roi de Lydie. Tu me demandes,

SECOND CHANT. tg

(lit la déesse, une chose que je ne saurois faire, quoique je sois la déesse de l'amour. Tu achètes des beautés pour les aimer; mais tu ne les aimes pas parce que tu les achètes : tes trésors acte seront point inutiles, ils serviront à te dégoûter dé tout ce quHl y a de plus charmant datis la nature.

tJn jeime homme de Doride,^ nommé Aristée, se présenta ensuite. Il ayoit vu à Gnide la charmante Camille ; il en étoit éperdument amoureux; il sentoit tout l'excès de son amour, et il venoit demander à Vénus qu'il pût l'aimer davantage.

Je connois ton cœur, lui dit la déesse; tu sais aimer.- J'ai trouvé Camille digne de toi r j'aurois pu la donner au plus grand roi du monde; mais les rois la méritent moins que les bergers.

Je parus ensuite avec Thémire. La déesse me dit : Il n'y a point dans mon empire de nïortël qui me soit plus soumis que toi. Mais que veux^tu que je fasse? Je ne saurois te rendre plus amoureux, ni Thémir%plus charmante. Ah! lui dis^je, grande déesse, j'ai mille grâces à vous demander; faites que Thémire ne pense qu'à taoi ; qu'elle ne voie que moi ; qu'elle se réveille en songeant à moi; qu'elle craigne de me perdre quand je suis présent; qu*elle m'espère dans mon absence; que, toujours charmée de me voir, elle regrette encore tous les moments qu'elle a passés sans moi.

Il y a à Gnide des jeux sacrés qui se renouvellent . tous les ans : les femmes y viennent de toutes parts disputer le prix de la beauté. Là,4es bergères sont confondues avec les filles des rois, car la beauté seule y porte Jes marques de Fempire. Vénus y préside elle-même. Elle décide sans balancer ; elle sait bien quelle est la mortelle heureuse qu'elle a le plus favorisée.

Hélène remporta ce prix plusieurs fois; elle triompha lorsque Thésée Feut ravie; die triompha lorsqu'elle eut été. enlevée par le fils de Priam; elle triompha enfin lorsque les dieux l'eurent rendue à Ménélas après dix ans d'espérance. Ainsi ce prince y au jugement de Vénus même, se vit aussi heureux époux que Théâée et Paris avoient été heureux amants.

Il vint trente filles de Corinthe, dont les cheveux toinboient à grosses boucles sur les épaules. Il en vint dik de Salamine, qui n'avoient encore vu que treize fois le cours du soleil. Il en vint quinze de File de, Lesbos; et elles se disoient l'une à l'autre : Je me sens tout émue; il n'y a rien de si charmant que vous ; si Vénus vous voit des mêmes yeux que moi , elle vous couron-

nera au milieu de toutes les beautés de Funivers.

Il vint cinquante femmes de Milet. Rien n'approchoit de la blancheur de leut* teint et de la régularité de leurs traits; tout faisoit voir ou promettoit un beau corps; et les dieux qui les formèrent n'auroient rien £siit de p)us digne d'eux s'ils n'avoient pas plus cherché à leur donner des perfections que de$ grâces.

IL vint cent femmes de nie de Chypre. Nous avons, disoient-elles, passé notre jeunesse dans le temple de Ténus; nous lui avons consacré notre virginité et notre^pudeur même. Nous ne rougissons point de nos charmes; nos manières, quelquefois hardies, et toujours libres, doivent, nous donner l'avantage sur une pudeur ^i s'alarme sans cesse.

Je vis les filles de la superbe Lacédémone^ leur robe étoit ouverte par les côtés depuis la ceinture, de la manière la plus immodeste; et cependant elles faisoient les prudes, et soutenoient qu'elles ne violoient la pudeur que par amour pour la patrie.

Mer fameuse par tant de naufrages, yous savez conserver des dépôts précieux. Vous vous calm&tès lorsque le navire Argo porta la toison d'or sur votre plaine liquide : et lorsque cinquante beautés sont parties de Colchos et se sont confiées à vous, vous vous êtes courbée sous elles.

aa LE TEMPLE DE GNiDE.

Je vis missi Oriane, semblable aux déesses; tout;es les beautés de Lydie entouroient leur reine. Elle avôit envoya devant elle cent jeunes filles qui avoient présenté à Vénus' une offrande de deux ceûts talents, Candaule étoit venu luimême, plus distingué par ^n amour que par la pourpre royale : il passoit les jours et les nuits à dévorer de ses regards les charmes,d'Oriane;,ses yeux, erroient siir son beau co^s, et se3 yeux ne se lassoient jamais. Hélas! disoit-il, je suis, heureux, mais c'est ime chose qui n'est sue que de Vénus et 4c moi : mon bonheur serpit plus grand s'il donnoit de l'envie, ^elle reine, quittez ces yains ornements, faites tomber cette toile importune; mqntrez-vous à l'univers; laissez le prix de la beauté, et demandez des autejs.

Auprès de là étoient vingt Babyloniennes ; elles avoient^ des robes de pouipre bcodées d'or : elles croyoient que leur luxe augmentoit leur prix. IL y en avpit deux qui portoient, pour preuve de leur beauté, les richesses qu'elle lew avoit fait acquérir.

Plus loin, je vis cent femmes d'Egypte qut ayoient les yeux et les cheveux noirs. Leurs maris étoient auprès d'elles, et ils disoient : Les lois npus soumettent à vous en l'honneur d'Isis; mais votre beauté a sur nous un empire plus fort que celui des lois : nous vous obéissons avec le même.

THOtSliM£ CHANT. ^3^

plaisir que Ton obéit aux dieux; nous sommes les plus heiu'eux esclaves de l'univers.

Le devoir vous répond de notre fidélité^ njais il n'y drcpie l'amour qui puisse nous (H*pmettre la vôtre* . . ^

Soye^ moins sensibles à la gloire que vous acquérez, à Gnide qu'aux bommages que vous pouvez trouver dans votre maison auprès d'un mari tranquille, qui y. pendant que. vous vous occupez des affaires du dehors, doit attendre dans le sein de votre famille le cœur que vous lui rapportez.

Il vint des femmes, de cette ville puisj^ante qui envoie ses vaisseaux au bout de l'univers ; .*le$ ornements fatîguoient lei^r .tête supefbe ; toutes les parties du monde sembloient avoir contribué à leur parure.

Dix beautés vinrent des lieux où commence le jour; elles étoiënt filles de l'Auroi^e, et, pour la voir, elles sé.levoient tous les jours avant elle. Elles se plaignoient dû Soleil, qui faisoit di^roitre leur mère; elles se plaignoient de leiu* mère, qui ne àe montrôit à elles que comme au resté des mortels.

Je vis sous une tente une reine d'im peuple des Indes.. £lle étoit entourée de ses filles, qui déjà £siisoient espérer les charmes de* leur mère: des eunuques la servoient , et leurs yeux regar-

a4 I K TEMPLE DE GIS'IDE.

dolent la terre f car , depuis c^uils avoient respiré l'air de tinide , ils avoient senti redoubler leur affireuse mélancolie.

Les femmes de Cadix^ qui sont aux extrémités de la terre y disputèrent aussi le prix. Il n'y a point de pays dans Fùnivers où une belle ne reçoive des hommages; mais il 'n'y a que les gl*ands hommages qui puissent apaiser Ta/n^ition d^une belle.

Les filles de Gnide parurent ensuite i belles sans ornements y elles avoient des grâces au lieu de perles et de rubis. Qn ne voyoit sur leur tête que les présents de Flore; mais ils y étoient plus dignes dès embrassements de îéphyre. Leur roi)e n*avoit d'autre mérite que celui de marquer une taille charmante et d'ayoir été Blée de leurs propres mains.

Parmi toutes ces beautés oh ne vit point la jeune Camille; elle avoit iit : Je ne veux point disputer le prix de la beauté , il me suffit que mon clier Aristée me trouve belle.

Diane rendoit ces jeux célèbres par sa présence. Elle n'y venoit point disputer le prix; car les déesses ne se comparent point aux mortelles. Je la vis seule , elle étoit belle comme Vénus ; je ^a vis auprès de Vénus , elle n'étoit plus que Diane. *

11 n'y eut jamais un si grand spectacle : les

peuples étoient sépafés deal peuples; les yeux eiToient de pays en pays, depuis le couchant jusqu'à Taurore; il sembloit que Gnide fut tout Tunivers. ' '

Les dieux ont partagé la beauté entre les nations I comme la nature Ta partagée entre les déesses. Là, oq voyoit la beauté fière de Psdlas, ici la grandeur et la majesté de Junon , plus loin la simplicité de Diane, la délicatesse de Thétis, le charme des Grâces et quelquefois le sourire devenus.

Il seml>loit que chaque peuple eât une manière particulière d'exprimer sa pudeur, et que toutes ces femmes voulussent se jouer des yeux : les unes décoûvroient la goi^e et cachoient leurs épaules; les autres montraient les épaules et couvroiént la gorge; celles qui vous déroboient le pied TOUS payoieht par d'autres charmes; et là on rougissoit de ce qu'ici on appfeloit bienséance.

Les dieux sont si charmés de Th^ire qu'ils ne la regardent jamais sans sourire de leur ouvrage. De toutes les déesses il n'y a que Vénus qui là ' voit avec plaisir, et que les dieul ne raillent point d'un peu de jalousie.

Gomme on remarque une rose au milieu des fleurs qui naissent dans l'herbe, on distingua Thémire de tant de belles : elles n'eurent pas le

26 LE TEMPLE D£ ONIDE.

temps d'éti» ses rivale ; *elles fiir^it vaÎBciies avant tfle lacriUndre. Dèâ qu'elle paru^ Véaus ne régarda qu'elle. Elle i^pela. les Grâces : Allez là , couronner, leur dit-elle; 4e toutes les beautés que je vois , c'est la seule qui vous ressemble.

QUATÎOÈME CHÀNI,

Pendant que Thémire étoit occupée avec ses compagnes, au cult^ de la déesse , j'^trai dans un bois soUtairef j';^ tfôi^vai le tendre Arîstée. Nous.QOus .étionsvus le jour que nous allâmes . consulter' Vdracle ; ç'ei) fut assez pour nous engager à BOUS enti:etenir : car Vénus met dans le cœur 9 en la prés^M^ d'un habitant de, Gnide , le cbàrmjÇS6ore.t que trouvent deux ^ amis lorsqu'aprè^ une Jongue absence ils seqtqnt dans leurs bras le doux objet «de leurs inquiétudes.

Ravis l^un de l'autre , nous sentîmes que notre coeup se dpnnoit : il'sembloit que la tendre amitié étoit descendue du ciel pour se. placer au milieu de nous. Nous nous racontâmes mille choses de notre vie. Voici à peu pcès ce que je lui dis.

Je suis né à Sybaris, où. mon père Antiloquê étoit prêtre de Vémls^ On ne. met point dans cette ville de différence entre les voluptés et lë&

besoins; on bannit tous les arts, (}ui pourraient troubler un sommeil tranqilille; on dovinç des prîX) aux dépens du public, à ceux qui peuvent découvrir des voluptés nouvelles; les citoyens ne se souviennent que des, bouffons qui 1^ ont divertis y «t ont perdu la mémoire des magistrats qui les ont gouvernés. .

Ony a^use de lafertilitédu terroirquiyprpduit une aboi^dance étemeUe; et les £siveurs deis dieux sur Sybaris ne servenjt qu'à enœurager le luxe et la mollesse., -

Les homm.es soQt si efiféminés , leur parure est si semblable à, ceÙe. des femmes , ils composent si bien leur teint, ils se frisent avec tant d'^rt, ils emploient taqt de temps à se corriger à leur miroir , qu'il semble qu'il n'y ^t qu'un sexe dans toute la ville. ,

Les femmes se liyrent a,u. lieu dç se rep.drè ; chaque jour voit finir .Ij^s désirs eties espérances de chaque jour ; on ne $aAt ce cpe c'est que d'$iimer et dlétre aimé , ou n!eat occupé que dp pe qu'on appelle si faussement jouir.^ . . , -^

Les faveurs n'y ont que ^ur réalité prc^re ; et toutes ces circonstances qui les accoippagneuf, si bien , tous ces riens qui- sont d'un si grand prix ,. ces engagements qui paroissent to^ours pliis. grands-, ces petites choses qui valent tant, tout ce qui prépare un heureux momeut ,.. tant^ de^

a8 . LB TEXPLE DE GNIBE.

Cockfuéte^ aa |teii d'upe, tant de jouissances avant la dernière ; toat éela e^t inconnu à Sybaris.

.Elicofe si éUes avoient la moindre modestie^ cette foible image de. la vertu pourroit plaire : mais i^n; les yenx^sont accoatupiés à tout voir^ et les oreillq^ à tout entendre.

Bien loin que la multiplicité des plaisirs donne aux Sybarites plus de délicatesse /ik ne peuv^it plus distinguer un seiitimentd'ai^c un sentiment

Ils passent leur vie dans une joie purement extérieure : ik quittent un plaisir qui leur déplaît potjr un plaisir qui leur déplaira encore; tout* de qu'tl$ imaginent est un nouveau sujet de dégoût.

Ijeur âme, incs^sLblë de sentir les plaisirs, semble n^voii: de délicatesse que pour les peines: un citoyen (u% fatigué toute une nuit d'une rose qui ^'était repUèe dans son lit.

La mollesse a telleknent àâbibli leurs corps qu'ils ne sauroient remuer les moindres Êurdeaui^; ils peuvent à peine se soutenir sur leurs pieds; les voiture les plus douces les font évanouir; lorsqu'ils sont dan^ les festins, l'estomac leur manque à tous les instants.

Us passent l^ur vie sur des sièges renversés, sur lesquels ik sont obligés de se rep^er tout le jour , sigms s'être ÊLtigués ; ik sont Inisés quand ilsN vont languir ailleurs.

QUATRIÈME CHANT. ag

Incapables de porter le pokb des àrme$y timides devant leurs ooncitoyens^ lâches devant les étrangers , ils sont des esclaves tout prêts pour le premier maître.

! Dès que je sus penser ^ j'eus «du dëgoût*poûr là malheureuse Sybaris. J*aime la vertu, et j'ai toujours craint les dieux immortek. Non , disois* je, je ne respirerai pas plus long-temp^ cet jair empoisonné ; tous ces esclaves de là niollesse spùt Êûts pour vivre dans leur patrie , et moi pour la quitter.

Tallai pour la dernière fois au temple; et m'approchant. des autels où ino& père avoit tant de fois sacrifié : Grande déesse, dis^je 4 haute Voix , j'abandonne ton temple et hon pas' ton culte : en quelque lieu de la terre que pd sois^ je ferai fumer pour toi de l'encens; paais itseï^ f^lus pur que celui qu'où t'offre à Sybaris.

Je partis, et j^arrivai en Crète. Cette île est toute pleine des monuments'^de la fureut ^^ l'Amour. On y voit le taureau d'airain^ ouvrage de Dédale pour tromper ou pour satisËdre les parements de Pasiphaé; lé labyrinthe, dont l'Amour seul sut éluder l'artifice; le tombeau de Phèdre, qui étonna le soleil comme avoit £iit sa mère; et le temple d'Ariane, qui, désolée dans les déserts, abandonnée par un ingrat, ne se repentoit pas encore de l'avoir suivi.

3o J.E TEMPLE DE Gif IDE.

t)o y voit le pajiais dldoménée^ dont Je retour ne fut pa^ plus* heùriçpx.c{ue celui des autres capitaine^ grecs; car ceux qui ^happèrent aux dangers d'un élément colère, trouvèrent leur maison pliis funeste encore. Vénus irritée leur fit embrasser des épousés perfides ^ et ils mou* rufent de la, main qu'ils croyôient la plus chère.

Je ^ittai cette île si odieuse à une déesse qui deyoit faire quelqiie jour la félicité de ma vie.

Je me rembarquai , et la tempête me jeta à Lesbos. Cest ^ncore une île peu chérie>,de Vénus : elle a ,6té la pudeur du visage des femmes , la foiblesse.d^ leur corps, et la timidité de leur ânte. Grande Vénus, laisse brûler les femmes de L^bps d'un feu légitime; épargne à la nature humaine tant d'horreurs.

Mitylène est la capitale de Lesbos ; c'est la patrie de la tendre Sapho. Immortelle comme les Muses, cette fiUe infortunée brûle d'un feu qu'elle ne peut éteindre. Odieuse à elle-même, trouvant ses ennuis dans ses charmés, elle hait son s(exe j et le cherche toujours. Comment, dit-elle, une flamme si vaine peut-elle ^tre si cruelle? Amour, tu es cent fois plus redoutable quand tu te joues que quand tu t'irrites.

Eqfinje quittai Lesbos; et le sort me fit trouver une île plus profane «icore ; c*était celle de Lemnos. Vénus n'y a point de temple, jamais les

ÇrUATRIÈMB CHANT. 3l

Lemniens ne lui )Bidressèrent de vœux. Ncm^ rejetons, disent -ils, uiv culte qui amirflit les cœurs. La déesse les en a souvent punis ; mais; sans etpier Jeur crime , ils en portent la peine ; toujours plus impies à mesure qu'ils sont plus affligés. ' ;

Je me remis en mer, chtarcfaant toujours quelque terré cfaérie^ des dieux; les vént^ me portèrépt à Délos. Je restai quelques mois tiàns cette ile sacrée ; mais, soit que les dieux nous préviennent quelquefois sur ce qui nous arrive, soit que notre âme retienne <ie la divinité dont elle est émanée quelque foible ccmhoissànce:de l'avenir', je sentiis que mon destin , que mon bonheur même', m'appeloient dans un autre pays.

Une nuit que j'étois dans cet ét^t ti*anquille où l'âme, plus à elle-même, semble être déli^vr^ de la chaîné qui la tient assujettie , il m'apparut, je ne sus pas d'abord si c'étoit une mortelle .où une déesse. Un charme secret étoit répandu sur toute sa personne: elle n'étoit point belle -comme Vénus , mais elle étoit raviissaiite comme elle : tous ses traits n'étoient point réguliers , maià'0s enchantoient tous, enaiemble : vous n'y trouviez point ce 'qu'on admire, mais ce qui pique : ses c^eveux-tomboient négligemméntsùrsed épaules, mais cette négligence étoit heureux : sa taille étoit charmante ; elle avoit cet air que la nature

3a Ifi TEMPtE oc CXIDE.

donne Iseiile , et doqt elle cache le secret aux |>eintrea. mêmes^ -EHe i«)t.mon étonnement, elle en $oùrit. Dieul! quel souris! Je suis, mé dit-elle d'une voix qui pénétroit le cceur , la seconde des Grâces : Yénus qui m'envoie veut te rendre heureux ; mais il £siut que lu ailles Fadorer dans so« temple. dé Gnid^. Elle fuit^ mes bras la suivirent ^ mon éonge s'envola avec elle ; il ne mé resta qifun doux regret 4js ne là plus voir, mêlé dit plaisir de l'avoir vue.

Je quittai donc l'île de Délos; j'arrivai à Ghide. 2ç puis dire que d'iaBord je respirai l'amour. Je sentis, je* ne puis pas bien exprimer ce que je sentis! Je n'aimois pa;» encore, mais je cherchois à aimer ; mon cœiu* s'échauffott comme dans la présence de quelque beauté divine. J'avançai , et je vis de loin de .jeimes filles qui joiioient dans la prairie;*}e fus d'a3>ord entraîné vers elles. Insensé qu^ je suis, disois-jé, j'ai sans aimer tous les égaremept^ de l'amour ; mon c^ur vole déjà vers des objets inconnus , et ces objçts lui donnent de Tinquiétude. J'appro<Jiai ; je vis la charmante thémire : sans doute ^u» nous étions faits l'un pour l'autre* Je ne regardai qu'elle, et je crois que je serois mort dé douleur si elle n'avoit tourné sur ùioi quelques regards., Grande Vénus, m'écriai-jéy puisque vous élevez me rendre heureux , faites que ce àoit avec cette%ergèrc ; je

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renonce à toutes les autres beautés, elle seule peut remplir vos promesses et tous les vœux que je ferai jamais.

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