CINQUIEME CHANT
Je parlois encore au jeune Aristée de mes tendres amours ; ils lui firent soupirer les àiens. Je soulageai son cœur en le priant de me les raconter. Voici ce qu'il me dit : je n'oublierai rien, car je suis inspiré par le même dieu qui le faisoit parler.
Dans tout ce récit vous ne trouverez rien que de très-simple : mes aventures ne sont que les sentiments d'un cœur tendre, que mes plaisirs, que mes peines; et comme mon amour pour Camille fait le bonheur , il ùàt aussi toute l'histoire de ma vie.
Camille est fille d'un des principaux habitants de Gnide ; elle est belle; elle a une physionomie qui va se peindre dans tous les cœurs : les femmes qui font des souhaits demandent aux dieux les grâces de Camille ; les hommes qui la voient veulent la. voir toujours, ou craignent de la voir encore.
Elle a une taiUe charmante, un air noble, mais modeste, des yeux vifs et tout prêt* à être tendres,
MOVTKiQ. catv, mcl 3
34 I^ TEMPLE DE GKIDE.
des traits £siits exprès run pour l'autre , des charmes nuTisiblement assortis pour la tyrannie des cœurs.
Camille ne cherche point à se parer , mais elle est mieux parée que les autres femmes.
Elle a im esprit que la nature refuse presque toujours aux belles. Elle se prête également au sérieux et à l'enjouement. Si vous voulez ,- elle pensera sensément; si vous voulez, elle badinera comme les Grâces.
Plus on A d'esprit , plus on en trouve à Camille. Elle a quelque chose de si naïf, qu'il semble qu'elle ne parle que le langage du cœur. Tout ce qu'elle dit, tout ce qu'elle fait, a les charmes de la simplicité; vmis trouvez toujours une bergère naïve : des grâces si légères , si fines , si délicates, se font remarquer, mais se font encore mieux .sentir.^
Avec tout cela, Camille m'aime; elle est ravie quand elle me voit, elle est fâchée quand je la quitte ; et, comme si je pouvois vivre sans elle, elle me fait promettre de revenir. Je lui dis toujours que je l'aime, elle me croit: je lui dis que je l'adore, elle lésait; mais elle est ravie comme si elle ne le savoit pas. Quand je lui dis qu'elle fait la félicité de ma vie, elle me dit que je fais le bonheur de la sienne. Enfin elle m'aime tant, qu'elle me feroit presque croire que je suis digne de son amour.
CINQUIÈME CHAITT. 35
Il y avoit un mois que je voyois Camille sans oser lui dire que je l'aimois, et sans oser presque me le dire à moi-même; plus je la trouvois aimable, moins j'espérois d'être celui qui la rendroit sensible. Camille , tes charmes me toucboient, mais ils me disoient que je ne te méritois pas.
Je cherchois partout à t'oublier; je voulois effacer de mon cœur ton adorable image. Que je suis heureux! je n'ai pu y réussir: cette image y est restée, étoile y vivra toujours.
Je dis à Camille : J'aimois le bruit du monde, et je cherche la solitude ; j'avois des vues d'ambi* tion, et je ne désire plus que ta présence; je voulois errer sous des climats reculés, et mon cœur n'est plus citoyen que des lieux où tu respires : tout ce qui n*est point toi s'est évanoui de devant mes yeux.
Quand Camille m'a parlé de sa tendresse, elle a encore quelque chose à me dire; elle croit avoir oublié ce qu'elle m'a juré mille fois. Je suis si charmé de l'entendre que je feins quelquefois de ne la pas croire, pour qu'elle touche encore mon cœur : bientôt règne entre nous ce doux silence qui est le plus tendre langage des amants.
Quand j'ai été absent de Camille, je veux lui
rendre compte de ce que j'ai pu voir et entendre.
De quoi m'entretiens-tu? me dit-elle; parle-moi
de nos amours; ou , si tu n'as rien pensé , si tu n*as rien à me. dire, cruel, laisse-moi parler.
Quelquefois elle me dit en m'emibràssant : Tu es triste. Il est vrai, lui dis-je; mais la tristesse des amants est délicieuse : je sens, couler mes larmes, et je ne sais pourqui, car tu m'aimes; je n^ai point de sujet de me plaindre, et je me plains. Ne me retire point de la langueur où je suis, laisse-moi soupirer en même temps mes peines et mes plaisirs.
. Dans les transports de l'amour mofi âme est trop agitée; elle est entraînée vers sonhonheur sans en jouir : au lieu qu'à présent je goûte ma tristesse même. N'essuie point mes larmes; qu'importe que je pleure, puisque je suis heureux!
Quelquefois Clamille me dit : Âime-moi. Oui, je t'aime. Mais comment m'aimes-tu? Hélas! lui dis-je, je t'aime comme je t'aimois; car je ne puis comparer l'amour que j'ai pour toi qu'a celui que j'ai eu pour toi-même.
J'entends louer Camille par tous ceux qui la connoissent; ces louanges me touchent comme si elles m'étoient personnelles, et j'en suis plus flatté qu'elle-même.
Quand il y a quelqu'un avec nous, elle parle avec tant d'esprit que je suis enchanté de ses moindres paroles; mais j'aimerois encore mieux qu'elle ne dît rien.
aNQUliMS CHANT. 87
Quand elle £siit des amitiés à quelqu'un , je voudrois être celui à qui elle fait des amitiés , quand tout-à-coup je fais réflexion que je ne serois point aimé d'elle.
Prends garde, QimiUe, aux impostures des amants. Ils te diront qu'ils t'aiment , et ils diront vrai. Ils te diront qu'ils t'aiment autant que moi^ mais je jure par les dieux quaje «t'aime davantage.
Quand je l'aperçois de loin, mon esprit s'égare;, elle approche, et mon cœur s'agite; j'arrive auprès d'elle, et il semble que mon âme veut me quitter,, que cette âme est à Camille et qu'elle va l'animer.
Quelquefois je veux lui dérober une faveur; elle me la refuse, et dans un instant elle m'en accorde une autre. Ce n'est point un artifice i combattue par sa pudeur et son amour ,. elle voudroit me tout refuser, elle voudroit pouvoir me tout accorder;
Elle me dit : Ne vous suffit-il pas que je vous aime? que pouvez-vous désirer après mon cœur? Je désire, lui dis-je, que tu fasses pour moi une ÙLUte que l'amour fait faire, et que le grand amour justifie.
Camille , si je cesse un jour de t'aimer , puisse la Parque se tromper et prendre ce jomr pour le dernier de mes jours ! puisse-t-elle effacer le reste d'une vie que j]e trouverois déplorable quand je me souviendrois des plaisirs que j'ai eus en aimant 1
Aristée soupira et se tut; et je vis bien qu*il ne cessa de parler de Camille que pour penser à elle.
Pendant que nous parlions de nos amours nous nous égarâmes j et , après avoir erré long-temps, nous entrâmes dans une grande prairie : nous fumes conduits par un chemin de fleurs au pied d'un rocher afïreu:^. Nous vîmes un antre obscur, nous y entrâmes croyant que c*étoit la demeure de quelque mortel. O dieux ! qui auroit pensé que ce lieu eût été si funeste? A peine y eus-je mis le pied que tout mon corps frémit, mes cheveux se dressèrent sur la tête. Une main in-* visible m'entrainoit dans ce fatal séjour; à mesure que mon coeur s'agitoit, il cherchoit à s'agiter encore. Ami , m'écriai-je , entrons plus avant , dussions-nous voir augmenter nos peines. Tavance dans ce lieu, où jamais le soleil n'entra et que les vents n'agitèrent jamais. J'y vis la Jalousie; son aspect étoit plus sombre que terrible; la Pâleur, la Tristesse, le Silence, l'entouroient ; et les Ennuis voloient autour d'elle. Elle souffla sur nous , elle nous mit la main sur le cœiur , elle nous frappa sur la tête; et nous ne vîmes, nous
SIXIÈME CHAA'T. 5q
D'imagioâmesplus que des monstres. Entrez plus ayant y nous dit-elle, malheureux mortels; allez trouver une déesse fins puissante que moi. Nous imnes ime a£Breiise divinité à la lueur des langues «oflamméesdes serpents qui siffioient sur sa tête: c'étoit la Fureur. Elle détacha un de ses serpents et le jeta sur moi : je voulus le prendre ; déjà ^ sans que je l'eusse senti, il s'étoit glissé dans mon coeur. Je restai un moment comme stupide; mais dès que le poison se fut répandu dans mes veines, je crus être au milieu des enfers : mon âme fiit embrasée, et dans sar violence, tout mon corps la contenoit à peine ; j'étois si agité qu'il me semUoit que je tournois sur le fouet des Furies* Nous nous abandonnâmes à nos tranq[>orts ; . nous fîmes cent fois le tour de cet antre ^ouvantable ; nous allions de la Jalousie à la Fureur, et de la Fureur à la Jalousie ; qpus criions Thémire ! nous, criions Camille ! si Thémire ou Camille étoient venues^ous les aurions dédàirées de nos propres mains.
Enfin nous trouvâmes la lumière du jour; elle nous parût importune , et nous regrettâmes presque Tantre afifireux que nous avions quitté. Nous tombâmes de lassitude, et ce repos même nous parut insupportable. Nos yeux nous refii^ sèrmt des larmes , et notre coeur ne put plus foraaer de soupirs.
4o I^ TEMPLE DE GNIDE.
< Je fus pourtant un moment tranquille; le sommeil commença à verser sur moi ses doux pavots. O dieux ! ce sommeil même devint cruel. Ty voyois des images plus terribles pour moi que les pâles ombres ; je me réveillois à chaque instant sur une infidélité de Thémire; je la voyois«.. Non^ je n'ose encore le dire ; et ce que j'imaginois seulement pendant la veille , je le trouvois réel dans lesL horreurs de cet affreux sommeil.
Il £Eiudra donc, dis-je en me levant , que je fuie également les ténèbres et la lumière. Thémire, la cruelle Thémire m'agite comme les Furies. Qui l'eût cru que mon bonheur seroit de l'oublier pour jamais !
Un accès de fureur me reprit. Ami , m'écriaije , lève-toi. Allons exterminer les troupeaux qui paissent dans cette prairie; poursuivons ces bergers dont les amours sont si paisibles. Mais non ; je vois de loin un temple , c'est peut-être celui de l'Amour; allons le détruire, allons briser sa statue, et lui rendre nos fureurs redoutables. Nous courûmes, et il sembloit que l'ardeur de commettre un crime nous donnât des forces nouvelles: nous traversâmes les bois, les prés, les guérets; nous ne fûmes pas arrêtés un instant : une colline s'élevoit en vain , nous y montâmes, nous entrâmes dans le temple; il étoit consacré k Bacchus.Que la puissance des dieux est grande!
SIXIEME GHAITT. 4^
notre fureur fut aussitôt calmée. Nous Dousregar^ dames y et nous idme^ avec surprise le désordre où nous étions. *
Grand dieu! m'écriai-je, je te rends moins grâces d'avoir apaisé ma fureur que de m'avoir épargné un grand crime. Et m'approchant de la prétresse : Nous sommes aimés du dieu que vous servez; il vient de calmer les transports dont nous étions agités ; à peiiie sommes-nous entrés da^s ce lieu , que nous avons senti sa faveur présente. Nous voulons lui faire un sacrifice, daignez roflfrir pour nous , divine prétresse. Tallai chercher une victime , et je l'apportai à ses pieds.
Pendant que la prétresse se préparoit à donner le coup mortel , Aristée prononça ces paroles : Divin BacchuSy tu aimes à voir la joie sur le visage des hommes; nos plaisirs sont un culte pour toi, et tu ne veux être adoré que par les mortels les plus heureux.
Quelquefois tu égares doucement notre raison; mais quand quelque divinité cruelje nous l'a ôtée, il n'y a que toi cjui puisises nous la rendre.
La noire Jalousie tient l'Amour sous son esclavage ; mais tu lui ôtes l'empire qu'elle prend sur nos cœurs,et tu la£sds rentrer dans sa demeure affreuse.
Après que le sacrifice fut fait , tout le peuple s'assembla autour de nous ; et je racontai à la
4^ LE TEMPLIB DE GlflDE.
prétresBe oomment nous avions été tourmentés dans la demeure de la Jalousie. Et tout-àrcoup noua entendîmes un grand bruit et un mélange confus de voix et d'instruments de musique. Nous sortîmes du temple , et nous vîmes arriver une troupe de bacchantes qui firappoient la terre de leurs thyraes, criant à haute vdix Evohé. Le vieux silène suivoit, monté sur son âne; sa tête semblait chercher la terre } et sitôt qu'on abandonnoit son corps, il se balançoit comme par mesure. La troupe avoit le visage barbouillé de lie. Pan paroissoit ensuite avec sa flûte, et les Satyres entouroient leur roi. La joie régnoit avec le désordre; une folie aimable méloit ensemble les jeux, les railleries, les danses, les chansons. Enfin je vis Bacchus : il étoit sur son char traîné par des tigres , tel que le Gange le vit au bout de Tunivers , portant partout la joie et la victoire. A ses cotés étoit la belle Ariane. Princesse, vous vous plaigniez encore de l'infidélité de Thésée lorsque le ^ieu prit votre couronne et la plaça dans le ciel. Il essuya vos larmes. Si vous n'aviez pas cessé de pleurer , vous auriez rendu un dieu plus malheureux que vous, qui n'étiez qu'une mortelle. Il vous dit: Aimez-moi; Thésée fuit; ne vous souvenez plus de son amour, oubliez jusqu'à sa perfidie* Je vous rends immortelle pour vous aimer toujours.
le vis Bacchus descendre de son char ; je vis descendre Ariane ; elle entra dans le temple. Aimable dieu, s'écrîa«-t-elle , restons dans ces lieux y et soupirons-y nos amours; faisons jouir ce doux climat d'une joie étemelle. C'est auprès de ces lieux que la reine des cœurs a posé son empire; que le dieu de la joie règne au{)rès d'elle, et augmente le bonheur de ce$ peuples déjà si fortunés.
Pour moi, grand dieu, je sens déjà que je t'aime davantage. Quoi! tu pourrois quelque jour me paroitre encore plus aimable! Il n'y a que les immortels qui puissent aimer à l'excès et aimer toujours davantage; il n'y a qu'eux qui obtiennent plus qu'ils n'espèrent, et qui sont plus bornés • quand ils désirent que quand ils jouissent.
Tu seras ici rties étemelles amours. Dans le ciel , on n'est occupé que de sa gloire ; ce n'est que sur la terre et dans les lieux champêtres que l'on sait aimer ; et pendant que cette troupe se livrera à une joie insensée, ma joie et mes âoupirs, et mes larmes même, te rediront sans cesse mes amours.
Le dieu sourit à Ariane; il la mena dans le sanctuaire. La joie sl'empara de nos coeurs, nous sentîmes une émotioii divine. Saisis des égarements de Silène, et des transpoiiis des bacchahtes, nous prîmes un thyrse, et nous nous mêlâmes dans les danses et dans les concerts.
Kou8 quittâmes les lieux consacrés àBacchus; mais bientôt nous crûmes sentir que nos maux n'aypient été que suspendus. U est vM que nous n'avions point cette fiireur qui nous avoit agités; mais la sombre tristesse avoit saisi notre âme, et nous étions dévorés de soupçons et d'inquiétudes.
Il nous sembloit que les cruelles déesses ne nous avoient agités que pour nous fiiire pressentir des malheurs auxquels nous étions destinés.
Quelquefois nous regrettions le temple de
. Bacchus; bientôt nous étions entraînés vers celui
de Gnide; nous voulions voir Thémire et Camille,
ces objets puissants de notre amour et de notre
jalousie. <
Mais nous n'avions aucune de ces douceurs que Ton a coutume de sentir lorsque, sur le point de revoir ce qu'on aime, l'âme est déjà ravie, et semble goûter d'avance tout le bonheur qu'elle se promet.
Peut-être, dit Aristée, que je Couverai le berger Lycas avec Camille; que sais-je s'il ne lui parle pas dans ce moment ?0 dieux! l'infidèle prend plaisir à l'entendre!
On disoit l'autre jour, reprLs^je, que Thyrsis
SEPTIEME CnAlMT. 45
qui a tant aimé Thémire, devoit arriver à Gnide : il Ta aimée y sans doute qu'il l'aime encore; il faudra que je dispute un cœur que je croyois tout à moi.
L'autre joiu* Lycas chantoit ma Camille : que j'étois insensé ! j'étols ravi de l'entendre louer.
Je me souviens queThyrsisportaàmaThémire des fleurs nouvelles : malheureux que je suis ! elle les a mises sur son sein. C'est un présent de Thyrsis, disoit-elle. Ah! j'aurois dû les arracher et les foider à mes pieds.
Il n'y a pas long-temps que j'allois avec Camille ÊdreàVénus un sacrifice de deux tourterelles; elles m'échappèrent , et s'envolèrent dans les airs.
J'avois écrit sur des arbres mon nom avec celui de Thémire : j'avois écrit mes amours , je leslisois et relisois sans cesse; un matin je les trouvai efiEsicées.
Camille 9 ne désespère point un malheureux qui t'aime; l'amour qu'on irrite peut avoir tous les effets de la haine.
Le premier Gnidien qui regardera ma Thémire, je le poursuivrai jusque dans le temple; et je le punirai, fut-il aux pieds de Vénus.
Cependant nous arrivâmes près de l'antre sacré où la déesse rend ses oracles. Le peuple étoit comme les flots de la mer agitée : ceux-ci venoient
46 LE TEBtPLE DE GNIDE.
d'entendre , les autres alloient chercher leur réponse.
Nous entrâmes dans la foule : je perdis l'heureux Aristée; déjà il avoit embrassé sa Camille , et moi je cherchois encore ma Thémire.
Je la trouvai enfin : je sentis ma jalousie redoubler à sa vue, je sentis renaître mes premières fureurs ; mais elle me regarda , et je devins tranquille. C'est ainsi que les dieux renvoient les Furiçs , lorsqu'elles sortent des enfers.
O dieux ! me dit-elle , que tu m'as coûté de larmes! trois fois le soleil a parcouru sa carrière; je craignois de t'avoir perdu pour jamais : cette parole me fait trembler. J'ai été consulter l'oracle: je n'ai point demandé si tu m'aimois; hélas! je ne voulois que savoir si tu vivois encore : Vénus vient de me répondre que tu m'aimes toujours.
Excuse, lui dis-je, un infortuné qui t'auroit haïe si son âme en étoit capable. Les dieux , dans les mains desquels je suis , peuvent me faire perdre la raison; ces dieux, Thémire, ne peuvent pas m'ôter mon amour.
La cruelle jalousie m'a agité comme dans le Tartare on tourmente les ombres criminelles: j'en tire cet avantage, que je sens mieux le bonheur qu'il y a d'être aimé de toi après l'affreuse situation où m'a mis la crainte de te perdre.
Viens donc avec moi , viens dans ce bois soU*
SEFnilf£ CHAUT. 4?
taire : il &ut qu'à force d'aimer j'expie les crimes que j'ai faits. C'est un grand crime ^ Thénûre, de te croire infidèle.
Jamais les bois de l'Elysée , que les dieux ont faits exprès pour la tranquillité des ombres qu'ils chérissent , jamais les forets de Dodone , qui parlent aux humains de leur félicité future , ni les jardins des Hespéride$, dont les arbres se courbent sous le poids de l'or qui compose leurs fruits, ne furent plus charmants que ce bocage enchanté par la présence de Thémire.
Je me souviens qu'un satyre qui suivoit une nymphe qui fiiyoit tout éplorée , nous vit,, et s'arrêta. Heureux amants ! s'écria-t-il , vos yeux savent s'entendre et se répondre , vos soupirs sont payés par des soupirs; mais moi je passe ma vie sur les traces dhme bergère farouche j malheureux pendant que je la poursuis^ plus malheureux encore lorsque je l'ai atteinte.
Une jeune nymphe, seule dans ces bois , nous aperçut, et soupira. Non, dit-elle, ce n'est que pour augmenter mes tourments que le cruel Amour me fsiit voir un amant si tendre.
Nous trouvâmes Apollon assis auprès d'une fontaine : il avoit suivi Diane qu'un daim timide avoit menée dans ce^ bois. Je le reconnus à ses blonds cheveux et à la troupe immortelle qui étoit autour de lui. Il accordoit sa lyre :.elle attire
48 LE TEMPLE DE GIfIDE.
les rochers 9 les arbres la suivent, les lions restent immobiles. Mais nous entrâmes plus avant dansles forets, appelés en vain par cett^ divine harmonie.
Où croyez-vous que je trouvai TAmour ? Je le trouvai sur les lèvres de Thémire; je le trouvai ensuite sur son sein ; il s'étoit sauvé à ses pieds , je Ty trouvai encore ; il se cacha sous ses genoux , je le suivis; et je Taurois toujours suivi si Thémire toute en pleurs, Thémire irritée, ne m*eût arrêté : il étoit à sa dernière retraite ; elle est si charmante qu'il ne sauroit la quitter. C'est ainsi qu'une tendre fauvette, que l'amour et la crainte retiennent sur ses petits , reste immobile sous la main avide qui s'approche , et ne peut consentir à les abandonner.
Malheureux que je suis ! Thémire écouta mes plaintes, et elle n'en fut point attendrie; elle entendit mes prières, elle devint plus sévère. Enfin je fus téméraire : elle s'indigna, je tremblai ; elle me parut fâchée, je pleurai; elle me rebuta, je tombai , et je sentis .que mes soupirs alloient être mes derniers soupirs, si Thémire n'avoit mis la main sur mon cœur et n'y eût rappelé la vie.
Non, dit-elle , je ne suis pas si cruelle que toi ; car je n'ai jamais voulu te faire mourir , et tu veux m'entrainer dans la nuit du tombeau.
Ouvre ces yeux mourants si tu ne veux que les miens se ferment pour jamais.
SEPTIEME CBkTXT. " 4^
Elle m^embrassa : je re^us ma gr&ce ! hélas y sons espérance de deyenîrxroopable.
Conme la pièce toÎTaiite m'a paru étrç du même anteor, j*aî cm devoir la traduire et la mettre icT.
vciiia<<^. <ru¥. m/ié
CÉPfflSE ET L'AMOUB.
Un jour que j'errois dans les bois d'Idalie avec la jeune Céphise , je trouvai l'Amour qui dormoit couché sur les fleurs, et couvert par quelques branches de myrte qui cédoient dowiementaux haleines des zéphyrs. Les Jeux et les Ris, qui le suivent toujours, étoient allés folâtrer loin de lui : il étoit seul. J'avois l'Amour en fnon pouvoir; •on arc et son carquois étoient à ses côtés ; et, si j'avois voulu , j'aurois volé les armes de l'Amour. Céphise prit l'arc du plus grand des dieux ; eDe y mit un trait 'sans que je. m'en aperçusse, et le lança contre moi. Je lui jdis «n souriant : Prendsen un ^cond, £siis-moi une autce blessure, celle-ci est trop douce. Elle voulut ajuster un autre trait; il'lui tomba sur le pied, et elle cria doucement; ' c'étôit le trait le plus pesant qui fut dans le . carquçi» de l'Amour. Elle le reprfl, le fit voler; il me frappa, je me baissai. Ah! Céphise, tu veux donc me faire mourir! Elle s'approcha de l'Amour: Il dort profondément, dit-elle, il s'est £sitigué à lancer ses traits. Il faut cueillir des fleurs pour lui lier les pieds et Içs mains. Ah ! je n'y puis consenti^ car il nous a toujours firvorisés. Je vais donc.
GÉPHISS R l'amour. 5i
dtt-eUe, prendre ses armes , et lui tirer une flèche de toute ma force. Mais, il se réveillera , lui dis-je. Eh bien ! qu'il se réveille;j que pourra-t-il foire que nous bictsser davantage? Npn j non, laissons-le dormir, nous resterons auprès de lui y et nous en serons plus enflammés.
Géphise prit alors des feuilles de myrte et de roses : Je veux, dit-elle, en couvrir l'Amour. Les Jeux et les Ris le chercheront,, et ne pourront plus le trouver. Elle les jeta sur lui; et elle rioit de voir le petit dieu presque enseveli. Mais à quoi m'amusé-je? dit^Ue : il fout lui couper les ailes, afin qu'il n'y ait plus sur la terre d'hommes ▼olages ; car ce dieu va de cœur^n cœur et porte partout l'inconstance. Elle prit ses ciseaux, s'assit, et, tenant d'une main le bout des ailes dorées de l'Amour , je sentis mon cœur frappé de crainte. Arrête, Géphise! Elle ne m'entendit pas. EUe^ coupa le sommet des ailes*de TAmour , laissa ses ciseaux, et s'enfuit. .
Lorsqu'il se fut réveillé, il voulut voler, et i) sentit un poidsqu'il n€^ connoissoit pas. Il vit sur les fleurs le bout de ses aile§; il se mit à pleurer. Jupiter, qui l'aperçut ^ du haut de l'Olympe., lui envoya un nuage qui le porta dans le palais de Gnide, et le posa sur le sein de Vénus. Ma mère, dit-il, je battois de mes ailes sur votre sein , on me les a coupées : que vais-je devenir? Mon
5a CiPHIHB ET L AMOUR.
ùhy dit la belle Cypris, ne pleurez point; restez Mir n^on sein, ne bougez pas; la chaleur va les faire renaître. Ne voyez-vous pas qu*elles sont plus grandes? Embrassez-moi relies croissent; vous les aurez bientôt comme vous les aviez; j'en vob déjà le sommet qui se dore : dans un moment... C'est assez, volez, volez, mon fils. Oui, dit-il, je vais me hasarder. Il s'envola : il se reposa auprès de Vénus, et revint d'abord sur son sein. Il reprit Fessor; il alla se reposer un peu plus loin, et revint encore sur te sein de VénUs. II l'embrassa, elle lui sourit; il l'embrassa encore et badina avec elle , et enfin il s'éleva dans les airs , d'où il règne sur toute îa nature.
L'Amour pour se venger deCéphise, l'a rendue la plus volage de toutes les belles. Il l'a faitbrùler chaque jour d'une nouvelle flamme. Elle m'a aimé, elle a aimé Daphnis, et elle aime aujourd'hui jCIéon. Cruel Amour, c'est moi que vous punissez ! Je veux bien porter la peine de son crime; niais n'auriez- vous point d'autres tourments à me foire soufFrir?