PENSÉES
tn'attacher à des femmes qiie j'ai cru qui m'ainlqient; dès que j'ai cessé de le croire, je m'en sfuis détaché soudain.
L'étude a été pour moi le souverain remède contre les dégoûts de la vie, n'ayant jamaiis eu de chagrin qu'une heure de lecture n'ait dissipé.
Je m'éveille le matin avec une joie secrète ^ voirla himière; je vois la lumière avec une espèce de rayissement ; et tout le reste du jour je suis content. Je passe la nuit sans m'éyeiller ; et le soir, quand je vais au lit, une espèce d'engour> dissement m'empêche de £aire des réflexions.
Je suis presque aussi content avec des sots qu'avec des gens d'esprit : car il y a peu d'hommes si ennuyeux qui ne m'aient amusé; très-souvent il n'y a rien de si amusaiit qu'un homme ridicule.
Je nfe hais pas de me divertir en >dioi-méme des hommes que je vois , sauf à eux à me prendre à leur tour pour ce qu'ils veulent.
J'ai eu d'abord pour là plupart des grands une crainte puérile; dès que j'ai eu fait connoissance, j'ai passé presque sans milieu jusqu^u mépris.
J'ai assez aimé à dire aux femmes des fadeurs, et à leur rendre des services qui coûtent si peu.
J'ai eu naturellement de l'amour pour le bien et l'honneur de ma patrie, et peu pour ce qu'on appelle la gloire J j'ai toujours senti une joie se-
cnètç lorsqu'on a hôl quelque^ -règlement qui ailoit au bien commun.
Quand j'ai voyagé dans Jes pays étrangers, je m'y s\iis .attaché coilime au toién propre > J'ai pris part fi leur fortune , et j'aurois 3^uhaité qu^iis fussent^ dans un état florissant.
J'ai cru trouver de l'esprit à des g^ns.qui passolent povr n'en point avoir*
Je D'ai pas étéfâché dépasser potir distrait ; c^ m'a £ait hasarder* lyçn deç n^ligçncèsqub m'auraient embarrassé. ;
Taime les .maisoûs, où je puis me tirer d'affaire avec mort e^it 4e tous les jcriri:».
Dans les conversations et à. table, j.Vi toujours été ravi de. trouver itin hçmme qui vouli&t prendre la peine de briller : un hQtnme.de cette espèce pré* sente toujours le fljnç ^ 6t tou^ Ife^ autres sont sous le bouclier^ .* ' \ • . ; •
. * Rien ne m^amuse plu^ que, de voir un .çoofiteur ennuyeux «faire, rnie histoire K:ircon6taDciée sàris quartier : je ne^suis pas attentif à l'histoire*, mais à la nvuiière deja faire. Po^r ta-pU^art àes gens^ j'^^me mieiCx Içs approuver que de Jies écouter.
Je. n'ai jamais Ardnlu,^ou£6*ir. qu'un homme 4'esprit s'ayisât d« me t&iller deux^fois dte suHe.
J'ai assez aimé ma {amilje pour faire ce qui alloitau biefi.dai2s les choses essentielles; mais je me suis affranchi des menus détails.
%io " PENSÉES
Quoique mon nom ne.i^oit ni bon m mauvais, n'ayant guère que deux cent cinquante ans de noblesse prouvée j cependant j*y suis attaché , et je serais homme à faii'e des substitutions. .
Quand je mé fie à quelqu'un, je le fais sans réserve; mais je me fie à très-peu. de persQunes. .
Gè qui nt^a toujours donné uûe aissez- mauvaise opinion de moi, c'est qu'il y a fort peu d'états dans la république auxquels j^eûsse éfé Véritablement propre. Quan^'àiiiôn métier de président, j'ai le cœiir trèsndroit : jô compfenois -assez les questions en elles-mêmes ;* toqtVs quant à la procédure, je n'y entendbis rien. Je m'y <Juis pourtant appliqué; mais ce qui m'en dégoutott le'plus, c'-est que je voyois à dfes bêtes le mém^ talent qui me fuyoit,'pow aûtâ dîfre! " .
Ma machine est teireiiiènt coiQpo8ée,{|iie j'ai
besoin de me recueillir dans toutes les matièi^
* * î un peu abstraites; saib^dela mes idées se confondent i-^t, si jç sens que je suis éfconté J if riié sem- •ble dès-lors que toute la question â'év«inouit devant moi; plusleors-trases se réveillent à la fois, il résulte de là qu'aucune trace n'est rémlléa Quant aux coliversàtions dé-raitonnement où les sujets sont- toujours coufîés etrecpiipés, je m'en tireasséaS bien.
Jen^aijamae^ vu eouler de larmes^sans en être attendri.
le suisamoufeux <ie racmrtié. < *
Jç pardonne aisémeitt, par la raidon que je ne suis pi^s haineuit : il me seitoble que la haine est douloureux; fiOi^ue quelqu^ui) a. voulu se ré^ concilier aveomoi^ j'ai senti ma vâKité^ flattée , et yai ce^ àe- regarder cQiftme epneôii un hbmipe qui me feîidoit le service db me dopùer..^onoe opinion de moi. . . • . '-/
Dan^THes terrés^ avec mçs va^sAUic , je n'ai jamais voulu que Ton m'aigrit sur te compte de qoel^'uà;. QuftÀI ènrm^ Uity'si .Vous .saviez' les discours qui dnt été tenus l.'..*i*Je nerveux pas les savoir, ai^jé répcftidii. S^ ^ qu'on và«riott rapporter étoit^fauXf je né vohIôîs "pas courir le risque de' la; croire ; ^i c'étoi^ vrai f je ne voak>is pas prendre la pein^ de.haïr'im Êiquin.
A4'âge de treûitefcinq ans j'a\jv^s encore.
U m'estaussrimposaible d^aller cbez quelqu'un dans des ylies d'intérêt^ qu'il m'.jis^' impossiUe de rester dans les airs.
y Quand j'ai été dans le monde^ je fai ahné çomm^ si je ne povtvois sou£frir là i^tfaifi^; quand j'^ii été dans mes terres , je n'ai plus songé- air monde;
Quand je ^ois uti homme de -mérite ^j^ Ttù le décomposa jâpiafs-;' un homme médiocre qui a quelques boi:mes qualités ^ je le déoompose^
Je suis, je croia>)e seul homme qtû aifmis des livres au jour sarts être touché de la» réputartôn
232 ^ÉJUSÉES»
de bel esprit. Ceux qui 'm*oWt connu* savent que, dan&mes cônversatioiM^ je ne tsher^Ws pas trop à le pâroître) et que j'avois* assez . le; talent âfi prendre la langue de cetix avec lesquels je vivois. * J'ai, eu le mdheur de me dégpii^r tnès-soUvent *4qs gens dont j^'avois te phi^désirélabitnveil^nce. .Pour^mes^çûniSy^à réception tl'^ seu^ , je 1^ ai tous CQlQservés. ' . . - *-
Avec mies enfaut*^; j'ai vécu comme avec mes amis»' • •' V
J'ai eu pour principe de,ne }aiÂ$is'faijfe paf autrui ce que je pôuvojs. par fOtûi'^'ïàèjfie : c'est; ce qui m'a porté à faire ma fbrtune par lès moyens que. j'avois dans n^es'olatns, la mod^atjon et la, finogalité/çt non par des'ilioyekis^êtratig^rs^tour j.oui:s bas ou injustes. .• ' » • . ^' • ' ,
Quand on.s'e(9|; attenxtu que. j^ brillerois dans une çpnversation^je'ne l'ai jamais fait : j'aiiùbis mieux avoir un homme d'esprit pour i;n'appuyery que des sots pôUr ^l'approuver. -
il n'y a. point de gens que j'aie plus méprisés que lesi petits beisAix- esprits, et les grands qui sont sans profité.
Je n'ai janiaisété tenté de.HEaire un couplet de chanson contre qui que ce soit, {'ai'fait en ma vie bien, des sottises , et jajnaiâ des méchancetés.
Je n'ai ppint paru d^ènser, m^ts je n'ai jamais été avare; et je ne sache pas de chose assez peu
DIVERSES. a 33
difficile pour: ^e* je Tetese faite pàtir gagpfsr de Targtoat. . '
Ce qui m'a toujours beaucoup uùi, c^est que j'ai toujours méprisé ceux que je n'estimois pas.
le. n^ai ^^ lai^ , je crois ^ d'augmenter mfm bien;'fài fait de grandes atnéliqnttions k naes terres : mats je sentoîs que c'étoit phit^t pour ime certaine 4dée d'habilité que cela me 4<^mioit , ^xse pour l'idée de' devenir plus riclie. , . *
En > entrant dans le-monde-^ on mLannonça qe>mme un homme d'esprit , et je reçu^ un ^accueil assez iavoral^lë des gens en* [Aace.^ mais, lorsque par le succès des Lettres persanes j'eus geijttf^^ prouvé que j'enTavois, et que j ei|^ obtenu quelque estime de la part du public» celle des gens en place se iiefroidit; j'essuyai îniUe dégoûts. Comptez qu'intérieusement blessé;^ de la réputation d'im homme célèbre , c'est pour sW yeuger qu^ib l'hiinûlient^t qu'il faut ^oi-méuie mériter beaucoup d'^oges pour supportenpatieïmoeBt l'éloge (i'autrui. ' \ •
Je ne sache pas encore avoir d^^nsé quâti^ loûis par air, ni fait une visite par ii4;éi:et» Datis ce que j'entreprenois , je n'gnployois que la prudence cpnunune^ et j'agissois moins pour ne pas manquer les afiEûros que poiu' ne pasr pianquer aux afiEaires.
^ Je ne me consolerbis point de n'avoir pas fait
a34 PENSÉES
foitane, si j'étois né eu An^terre; je ne suis point fâché de ne Tavoir pas faite en Francj^; «
J'avoue cJUe /ai trop de vanitlpour souhaiter que mes enfants' fassent un jour une grande forttfne : ce ne seroit qu'à force de raison^qu ils pourrpiènt soutenir Viàée de moi; Uê auroient besoin de toute leur vertu pour m'avouer^ ils regarderoient mon tombeau comnie le monument de leur hbnte. Je puis croire qu'ils ne le détioiiroient pas de leur^propres mains^; mais Us ne le relèveraient pas sads doute ^ s'il étoit à terre. Je serois Tachoppement éterftel de la. flatterie , et je les mettrots dans l'embarras vingt fois par jour; ma méiûoice serait incommode /et mop ombre malheureuse tourmente^oit sans cesse les vivants. .
. 'La timidité a été le fléau de toute ma vie; die sembloit obscurcir jusqu'à mes organes ^ Mer ma langue > riieéreun nuage sur mes pensées , déranger riie&eftpresftions. Tétois moins sujet à ces abat- ' tements devant des gens d'esprit 'que devanit des sots : c'est que j'espérois qu'ils m'entepdroient, eelâ me domioit de la confian/ce. Dans les occaèionS) mon esprit , comme s'il aVoit fiait un effort, ^^en tiroit as6^ bien. Étant à Luxembourg dans la salle où dinpit remperecrr^^le prince Kinski me dît : a Vçus, monsieur, qui venez de£rance, vous ce êtes bien étonné de voir l'empereur si mal logé.» — Monsieur, lui dis^je, je' ne suis pas fîiché de
DIVERSES. a^S
Tdir un pays où les sujets sont mieux logés (jue le* maître... Étant e^^Piémont, le roi Victor me dit : «c Monsieur, vous êtes parent de Ml l'abbé de Mon- « tesquieu/que j'ai vu ici avec M. Fabbé d'Es»- « trade?-» — Sire, lui dis -je, votre majesté est comme César, <)ui n'avoit jamais oublié aucun nom... Je dtnois en Angleterre chez le dup dé Richemond : le gentilhomme orditiaire La Boine, qui étoit un fat, quoique envoyé de France en Angleterre, soutint que l'Angleterre n'étdit pas plus^rande que la*Guienne. Je tançai mon envoyé. he soir, la reine jne dit : a Je sais que vous noUs « avez défendus contre votre M. de La Boine. » — Madame, je n'ai pu m'imaginer qu'un pays où vous régnezne fût pas up grand pays.
J'ai la maladie de faire ^s livres'', el d'en être honteux quand je les al faits. ' - '
Je n'ai pas aiipé à faire ma fortune par le moyçn de la edur; j'ai songé à la faire en faisant valoir mes terres , et à tenir toute ma fortune Immédiatement dé la main des*dîeux. N...., qui avoit de certaines Qns, me fit entendre qu'on nie dooneroit une pen^^n; je dis que n'ayant point fiât de bassesses , je a'avois pas besoin d^èfre coûsolé par des grâces.
Je suis un* bon citoyen; mais, dànâ quelque pays que je Tusse né , je l'aurois été tout de même. Jb suis un bon citoyen, parce que j^l toujour» été
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. content de l'état où je suis, que j^ai toujours ap* prouvé ma fortune que je n'ai jamais rougi d'elle, ni envié celle ^es autres. Je suis un bon citoyen y parce qxie j'aime le gouvernement où je suis né, sans le craindre^ et que je n'en attends d'autre faveur que ce -bien inestitnable que je partage avec tx>us mes compatriotes; et je rends grâces au ciel de ce qu'ayant mis en moi de la médiocrité en tout, il a bien voulu mettre tm peu de modér ration dans mon âme.
S'il m'est permis de prédire la fortune d^ mon^ ouvrage \ il sera pl^s approuvé que lu : de pareilles lecture peuvent être un plaisir, ell<96 ne sont jamais un amusement'. J'avois conçu le dessein de donner plus d'étendre et de profondeur à quelques endroits de mon Esprit; j'en suis devenu incapable ijqes lectures tn'ont afïbibli les yeux } et il me semble que ce qu'il me reste encoi*e de lumière n'est que l'aurore du jour où ils se fermeront pour jamais.
Si je 6avois*queIque <:hose qui tne-fat utile et qui fut préjudiciable à ma famille , jele rejetterois âe mon esprit ai je savois quelquechose qui fut jutile. à mar famille et'qui ne le fut pas à ma patrie, je chercherois a l'oublier. Si je ^vois quelque chose utileà'ma patrie, et qui fut préjudiciable à ^
* Ju*£6piit des Lois.
DIVERSES. a37
r£urope et au genre humain, je le regarderois comme un cHme.
Je souhaite avoir des manières simples y recevoir des services le uvoins que je puis, et en rendre le plus qu'il m'est possible.
Je n'ai jamais, aimé à jouir du ridicule des au<^ très. J'ai éxjk peu difficile sur l>3sprit des autres^ Tétois ami de presque tous les esprits, et ennemi de presque tous les cœurs.
J'aime mieux être tourmenté par mon cœur que par mon esprit.
Je fais faire une assez sotte chose; c'est ma gé*néalogie.