DU VICOMTE EMMANUEL DE ROUGÉ XCIII
» criptions choisies* ». La part de M. de Banville dans cette oeuvre collective n'était pas la moins ardue. La photographie n'avait pas encore reçu en ce temps les perfectionnements qui en mettent la pratique à la portée de tous les touristes : elle en était encore au procédé humide par le collodion. Tant qu'on avait été au Caire, dans un musée fermé, à portée de chambres bien closes qu'il était aisé de transformer en laboratoire, les choses avaient marché sans trop d'à-coups. Mais, en Haute Egypte, sous un soleil ardent, au milieu d'une poussière que le moindre vent soulève en nuages, les opérations les plus simples dans les conditions ordinaires devenaient aventureuses et parfois impossibles. Lorsqu'après avoir bien déterminé sur la muraille le sujet à reproduire, M. de Banville se retirait dans sa tente obscure pour préparer ses plaques, la chaleur faisait évaporer l'éther des préparations ou séchait inégalement les surfaces : il lui fallut imaginer toutes sortes de combinaisons imprévues pour obtenir sans trop de recommencements des clichés de la taille de ceux qu'il exécutait'. Les belles planches de V Album que la mission publia au retour prouvent avec quel bonheur il triompha de toutes les difficultés.
Un arrêt de quelques heures à Esnéh, puis cinq semaines entières de séjour à Louxor. « Ici, notre travail le plus » ardu ne consistait pas à rechercher des textes nouveaux ; » les nombreuses pages historiques gravées sur les monu- » ments et déjà publiées avaient besoin d'être coUationnées » soigneusement sur place'. » La tâche était lourde pour le petit nombre de travailleurs dont l'équipe se composait : Rougé ne fut pas peu surpris lorsque, à peine arrivé, un indigène vint s'offrir à lui pour copier des inscriptions. C'était un copte catholique, Chenoudah Magarios, agent con-
1. E. de Rougé, Rapport sur la mission accomplie en Egypte, p. 20-21.
2. Lettre da vicomte J. de Rougé en date du 2 septembre 1907.
3. E. de Rougé, Rapport sur la mission accomplie en Egypte, p. 16.
XCIV NOTICK BIOGRAPHIQUE
salaire d'Autriche en attendant qu'il le devint de France, et les spécimens de son habileté qu'il apportait avec lui soulevèrent dans l'esprit de Rougé l'impression obsédante du déjà vu. Il se rappela soudain qu'un jour, au Caire, chez un amateur, il avait aperçu, trônant parmi beaucoup d'objets authentiques, une stèle en calcaire peint d'assez belle apparence, mais qui sentait le faux à plein nez. Il en avait demandé la provenance au propriétaire, et celui-ci lui avait répondu avec assurance : a C'est la perle de ma col- » lection ; je Tai trouvée moi-même à deux mètres sous » terre, au cours des fouilles que j'avais entreprises dans la » plaine de Thèbes. » Rougé, reconnaissant sur les dessins que Chenoudah lui soumettait la facture de la stèle qu'il avait vue au Caire, lui dit à brùle-pourpoint : « Vous n'avez » jamais fabriqué aucun monument? » Et, comme l'autre se répandait en protestations indignées, il ajouta : « Pour- » tant, j'ai aperçu au Caire, dans la collection de M.,., une » stèle que je jurerais avoir été dessinée par vous. » En ce temps-là, Chenoudah était jeune : il se troubla et il avoua que, pour se venger de M... qui lui avait joué un mauvais tour, il avait enterré une stèle de sa fabrication, la veille du jour où celui-ci avait commencé ses fouilles'. Rougé déclina l'offre de service et se mit en campagne sans plus tarder.
Mariette, préoccupé de ses chantiers, ne pouvait pas toujours accompagner ses hôtes comme il l'avait fait jusqu'alors, mais Rougé s'était habitué vite aux particularités du dialecte égyptien et il était capable de se passer de son guide. II parcourut donc les deux rives du fleuve seul avec un des réis, et il dut à cette indépendance de connaître plus d'un objet que les fellahs n'auraient pas osé lui montrer s'il avait traîné avec lui le redoutable chef du Service des Antiquités. Louxor le retint quelque temps à cause des exemplaires qu'on
1. Lettre da vicomte J. de Rougé, en date du 15 septembre 1907.