DE LA CINQUIÈME ÉDITION
Plusieurs personnes senablent me reprocher d'avoir écrit cet opuscule > comme quelques uns ont écrit leurs odes et leurs dithyrambes, sermone pedestrL La satire peut s élever sans doute en proportion du sujet qu'elle traite; mais, quand elle fait parler des personnages comiques, il est simple et convenable qu'elle emploie Ib style de la comédie.
Les maçons qui voudraient rebâtir le temple de Jérusalem sont évidemment de ce. nombre; il est pourtant vraisemblable qu'ils ne trouveront pas le mot pour rire en tout ceci. Mais du moins est-il constaté que le public rit volontiers à leurs dépens ; ce qu'il fallait et ce qu'il faut encore démontrer.
Une guerre terrible s'alluma , vers le commence-
ment du dernier siècle, entre la foi qui ne raisonne* pas et la philosophie qui croit peu. Parmi les successeurs des pères de l'église florissaîent , commfe on dit, l'abbé Desfontaines, labbé Trublet, l'abbé Hayet, l'abbé Patouillet, l'abbé Gujon, l'abbé Nonotte, l'abbé Fantin , l'abbé Sabathîer , l'abbé Dinouart , l'abbé Lacoste , et beaucoup d'autres abbés , diacres, sousdiacres, archidiacres, sacristains, marguilliers, bedeaux , porte-dieu , les flambeaux de leur siècle , d'ailleurs vivant tous de la boîte à Pérette^ et par conséquent fort désintéressés sur la question. Du côté des philosophes on ne compte, il est vrai , que Bayle, Fontenelle, Voltaire, Montesquieu, Frcret, Buffon, J.-J. Rousseau , Helvétius , d'Alembert , Diderot , Condorcet, Raynal. Les deux années né Sont pas d'égale force , on le sent bien. La seconde renferme peut-être im peu pluis de talensj mais la première a beaucoup plus de foi sans contredit. A Tépoque actuelle cependant la foi est peu communicatîve, et les miracles sont fort rares. D'oii l'on peut conclure que la cause dfe la philosophie n'est pas encore désespérée.
Un journaliste très-orthodoxe , mais qui n'est pas crédule en tout , n'a voulu croire qu'à une seule édition de CQt édifiant ouvrage .• là troisième venait
de paraître au moment où il écrivait. Il est donc ' impossible d'être de son avis , par la raison qu'un et deux font trois : c'est du moins jusqu'à présent , une vérité mathématique. L'opinion contraire , quoi- que soutenue par des gens très-habiles , de la force du journaliste , n'est , comme on sait , qu'une vérité , théologique.
Un second prétend qu'il n'est pas mort ; comme si l'on pouvait s'en rapporter à lui sur un pareil fait. Mais j par une contradiction remarquable , quoique vivant, il menace de ressuciter. Si les paris sont ouverts, je parie contre. Il fixe ce grand événement. h 1 époque oii je donnerai une tragédie nouvelle qu'il nomme Don Carlos. Alors.... J On sent tout ce qu'il y a d'esprit , de raison , et de justice à décrier plusieurs mois d'avance im ouvrage dont on ne connaît pas un seul mot. Le folliculaire s'étonne beaucoup d'être gratifié d'une belle auréole. Il ne s'attendait pas à devenir un saint. Un saint ! Pourquoi pas, citoyen GeoflFroi? Vous avez lu la bible. L'âne de Balaam devint prophète. Pouvait-il raisonnablement s'y attendre ? Il est vrai qu'une fois mort , il ne prédit pas sa résurrection.
Lé reproche d'athéisme , que m'adressent d'honnêtes gàzettiers, exige une réponse plus sérieuse.
Les cinq ou six personnages dont il s'agit n'ont rien de commun avec Dieu , et le • Dieu des jongleurs n'a rien de commun lui-même avec le Dieu des philosophes. La pièce est uniquement dirigée contre une poignée de prêtres ambitieux , avides de trésors et d'empire , contre des Tartuffes plus ou moins intéressés , plus ou moins subalternes , mais qui tous ont déclaré la guerre à la raison humaine. S'il faut les combattre avec courage , s'il faut déclarer franchement qu'une religion dominante est im grand flcau , il est juste de rester en paix avec les tolérans, quelle que soit leur opinion. Les opinions sont le domaine de la conscience ^ on ne doit ni les interdire , .ni les commander; encore moins les persécuter ou les payer.
Ei in terra pax homirdbus bonœ vohntatis.
P. S^ Poui^ la sixième édition.
Ce petit ouvrage panit vers la fin de l'année dernière. Il eut cinq éditions en deux mois j ce qui prouve que les rieurs étaient aussi nombreux que
les prêcheurs. Depuis ce temps , plusieurs jouma-
listes , fort habiles en négociations, ne cessent de proposer un traité de paix entre la philosophie et la religion. Si l'on entend par la religion le pur
théisme , la doctrine de Socrate , de Cîcéron , dp Marc- Aurele , de Jiilien , de . Bacon , de Locke , de Montesquieu, de Voltaire, de J.-J. Rousseau, c'est un traité conclu il y a plus de vingt siècles. Si Ton entend au contraire des révélations chimériques , des dogmes ridicules qui ont ensanglanté la terre et enrichi quelques tonsurés , .les écrivains quotidiens ou hebdomadaires font d'étrange diplomatie. Autant vaut proposer un traité de paix entre la raison et la démence , entre^la liberté et le despotisme , entre la médecine et la peste.
, Thermidor , an dix. ( 1802.)
Nota. Cette septième édîlîon a été corrigé© sur • un manuscrit de Chénier.