DISCOURS PRELIMINAIRE
La lutte à jamais glorieuse que les Proi^inceS'- Unies soutinrent contre leur oppresseur, Philippe II, est le sujet de FEpopée dont Chénier devait enrichir notre langue. Dès le début le poète indicpe le sujet de la Bataviade :
Je chante > dit-il ^ ks combats ^ et ce peuple indompté^ Qui^ sous le Grand Nassau , conquit la liberté^ . . . •
Puis , invoquant le génie dont l'accent prophétique efeaye les tyrans et révèle aux nations leurs droits et la liberté ^ ce génie , Par gui F homme au tombeau plane encor sur, les âges^
Le poëte poursuit :
Kedis comment Philippe à la honte des ftrs
Du fond dé son palais condamnait l'univers ;
Comment au sein de Rome un prêtre fanatique
Du monarque Espagnol aidait la politique ;
Et comment le BafaVe , en conquérant ses droits >
jFonda sa république, et fut l'égal des Rois*
A cette époque , Charles-Quint , après avoir régné dans les quatre parties du monde., se démet du trône en faveur de Philippe II , mais non de la puissance qu'il devait à son génie vaste, souple et hardi : le Fils succède au père encore vivant^ mais il n'hé-
rite que de son sceptre et de ses vices. Ce n était point assez pour conserver toutes les possessions de l'empire de Charles-Quint. Le sceptre déchut bientôt entre les mains du fils. Ses moyens personnels ne pouvaient suffire à l'étendue de son pouvoir.
En Europe, le royaume d*Espagne, de Navarre, celui des Deux-Siciles , le duché de Milan , les Dix- Sept Provinces des Pays-Bas et la Franche-Comté,
étaient soumis à Philippe : en Asie , il possédait les
lies Philippines , celles de la Sonde et une partie des Moluques : en Afriqpie , Tunis , Oran et Je Cap- Verd : en Amérique , le Pérou , le Mexique , la Nouvelle-Espagne 5 le Chili et presque toutes les îles si-* tuées entre les deux continens. Son revenu était de plus de vingt-cinq millions de ducats et le Nouveau-Monde lui ofl&ait d'innombrables richesses. Ses troupes et ses généraux formés à l'école de Charles- Quint , étaient impatiens de courir aux champs des périls , pour y remporter de nouvelles victoires (a); (i)ses flottes commandées par Doria, accoutumées à vaincre, menaçaient le monde entier.
L'Autriche, la première puissance de la Chrétienté , était gouvernée à cette époque par Ferdinand, ou*
fWn-
(4) Pour les notes numérotées voyez à la* fin du discours.
de ide Hiîlîppe; Charles -Quint lui avait confié Fempire en ^dîquant. Ferdinand était plus occupé à pacifier seè état3 qu'à les agrandir. La Saxe, la He^se, le Çr^debourg, le Palatinat et quelques-unes des villes impériales avaient embrassé le luthérianisme; tandis que l'Empire, sacrifiant au culte ancien , soutenait sa croyance avec acharnement. Tout le corps germanique était déchiré par des querelles, de rdigion. Maximilien II succéda à Ferdinand. Son gouvernement faible et inconstant excita plus de murmures et de railleries, que sa bonté généreuse n'obtint de reconnaissance : on le pressa vainement de réduire les protestans par la force des armes. « Ce n'est pas , disait-il , en rougissant les autels » du sang des Hérétiques, qu'on peut honorer le » père commun- des hommes. » (2)
La France, par son courage et -son esprit indépendant aurait pu servir de palladium à la liberté publique et devenir l'exemple des autres états. François I«^ venait de mourir , Henri II tenait les rè-
nés de cette grande monarchie j il régnait sur les
Français et par son héroïsme et par son amabilité. Les plaisirs et les arts charmaient sa cour, et ses guerriers se disputaient l'honneur de concourir à augmenter sa gloire. Aime de Montmorency et François de Guise ,
fcombattaîent sotis Ses ordres. Mais Henri II, dont Fintrépidlté avait excité radmiration de FEurope, n'avait pas les vertus et les qualités qui devraient toujours être les compagnes du pouvoir : il s'occupait trop de ses plaisirs et pas assez du bonheur de son peuple et de la gloire nationale. Il ne savait rien oser, et laissait tout faire à ses ministres j cependant il repoussa les persécutions et l'honneur du nom Français ne fut point obscurci sous son règne. On connait sa fin malheureuse j on sait qu'il mourut des suites d'un coup de lance , qu'il reçut dans un tournois^ événement qui justifia le mot d'un seignetir étranger qui dit en voyant ce spectacle guerrier : « Ce nest pas assez si cest tout de bon ^ et c^est » trop si c'est un jeu, ^j
Charles IX, en succédant à Henri II, trouva l'état endetté de 43 millions , 5oo mille livres : dette énorme à cette époque Plût au ciel que le trône et la puissance, comme les trésors de l'état, eussent failli à Charles IX !.... Henri IV vint après lui pour consoler la France.
L'Angleterre , qui depuis s'est montrée si jalouse de la liberté quelle ne "veut pas que les autres peuples puissent en jouir ^ se laissait asservir par une femme faible , stupide et cruelle : le fanatisme
décimait let nation j les chambres étaient présidées par la plus lâche complaisance j le découragement avait atteint toute l'armée: la marine et le commerce languissaient dans un fatal repos , et le trésor public s'épuisait pour augmenter les richesses d'un roi étran-
ger , bien digne de devenir l'époux de Marie I>*«. j ce Prince était Philippe II. '
L'Ecosse livrée àùx factions religionnaîres et catboliques , préparait elle-mêine son asservissement^
La Suède gouvernée par Gustas^e Wasa , reparaît glorieusement ses malheurs ; mais le stupide et féroce Eric XIV suspendit le cours de cette heureuse idestinée , en succédant au Grand Gustave.
Le Danèmarck respirait enfin sous l'administration bienfaisante de Christiem III ^ son fils et son successeur Frédéric II, dont la plus chère ambition était de maintenir la paix dans le sein de l'état, rèfusa de satisfaii-e à la demande de Pie IV,^ qui le priait d'envoyer un député au concile de-Trente. Il
écrivit à ce pape : «Que, comme son père, il n'avait rien
ji à démêler avec les pontifes romains et les conciles. »
La Pologne , régie parle Grand Sigismond,'ne sem-
blait pas encore destinée à devenir la proie de l'anar-^
chîe et des malhj^rs qu§41e entraine toujours àsa suite.
La Prusse, v^sscje ;do la Cologne , ne formait poiott
Tl
encore d'Etat, et rieù n'ann^fiçait '<{u'elle serait ult> )Our d'un grand poids dans la balance. politique.
La Bohên^é dépouillée de ses droits! ; n'était qu'une province de l'Autriche.
La Hongrie était disputée par trois souverains. L'un , Ferdinand l^. se fit proclamer roi à Presbourg. L'autre , Soliman II , voulait régner par droit de conquête j il avait prêté secours au troisième prétendant, Zapolski, vaivode de Transilvanie , qui çoipptait sur son courage pour parvenir au trôné où la majorité de la nation l'appeUait. Ces débats pour
. une couronne , renouvelles souvent^ ,et dont le peu-;
pie est toujours la victime, ont donné à La Fontaine J'idée de sa fable historique des Poleurs et VAne,:
f( L'âne (dît-îl), c'est quelquefois une. pauvre province:
» Les voleurs' sont tel et tel prince, *^ Gomme le TransHuairiy le Turc et le Hongrois^ !r .:j. 3») Au lieu de deux, j'en ai rencontré trois...;, t»,
, La Moscpvie à, cette époque était plongée dans la ^barbarie et l'esçUvage , et n'inspirçiit aucune inquiétude à ^EurQpe^, .. .. ,
En Turquie, le valeureux et magnifique Soliv man enchaînait la victoire à l'étendâlpt du prophèie ^
Yl)
jnaî^9 à sa mort , Téclat du croissant s'obscurcit presque tout-à-coup.
En Italie, Cosme de Médicis se montrait digne de ses ancêtres par son amour pour les arts , qu'il rappellait à Florence. Il paraissait entièrement dévoué à Philippe; croyant acquitter ainsi sans doute, la reconnaissance de la Toscane envers la maison d'Autriche. Cette politique était peut-être aussi le résultat de la crainte que lui inspirait le voisinage du vice roi de Naples.
La proximité du Milanais traçait un pareil plan de conduite à Hercule, duc de Mantoue; de même qu'au prince de Parme (Octave) qui sollicitait de Philippe sa réintégration dans le duché de Plaisance, dont Charles-Quint l'avait dépossédé. A ces princes , alliés de Philippe , s'unissait Philibert III , à qui la France avait enlevé la Savoye et le Piémont.
Gênes, que le pouvoir de l'estime soumettait à Doria , était soumise elle-même par reconnaissance au fils de Charles-Quint.
Venise , tout en s'occupant à réparer les pertes de sa dernière guerre avec Soliman, et négociant en secret avec la France , réclamait ostensiblement l'appui de Philippe II.
Le Portugal çnchaîné par la craiute n'osait bra-
vil)
ver le monarque Espagnol, et soumis au fanatisme, îl préparait les feux qui devaient porter la désolalion à Goa.
L'Helvétie seule , exempte d'ambiton , savourait les fruits d'une sage indépendance , en cultivant ses rochers.
Une puissance , dont nous nous sommes abstenus de parler jusqu'à ce moment pour en mieux signaler toute l'importance, c'est la puissance des Papes,
Elle semblait alors menacer ruine Le Luthéria-
ïiisme lui avait enlevé une grande partie de l'Allemagne , la Suède et le Danemarckj et le Calvinisme, Genève et presque toute la Suisse. L'Angleterre là Hollande et la France menaçaient de s'affranchir pour jamais du joug pontifical. Ces pays renfermaient dans lem* sein un grand nombre de partisans des deux sectes , dont les opinions religieuses avaient une grande influence sur les opinions politiques. Afin de mettre un terme à l'envahissement des sectaires , la cour de Rome recruta de nouveaux militant pour son armée de missionnaires, et l'ordre d'Ignace de Lojola y nommé par Paul III, compagnie de Jésus (3) fournit aux papes des lieutenans , dont le dévouement est sans exemple.
Le Chef des Assessins n'avait pas de sujets dont la
soiunissiou fut plus absolue. Kîen n'était impossible à leur génie souple et entreprenant , rien n'échap-*pait à leur perspicacité înouie; ils pénétraient partout. L'ame, l'esprit, et les facultés de chaque jésuite ne faisaient qu'une ame , dont l'abnégation pour l'intérêt du corps était sans réserve. Dans tous les états oii cet ordre était adaais , il formait un état séparé , une puissance politique et morale. Les autels, la chaire , le gouvernement , l'instruction publique et la direction des consciences étaient tout à-la-fois envahis par eux. En un mot le corps; des jésuites > dont le centre de gravité était Rome, se divisait à l'infini , et quelque fut Téloignement de chaque portion du corps, leur attraction était toujours la même On juge tout ce que les papes
devaient espérer de l'ordre des jésuites et l'on sait tout le parti qu'ils en ont tiré pour l'intérêt et la plus grande gloire du Saint-Siège. Il s'en est peu fallu que le feu de Tinquisition , opposé à l'ardeur des sectaires , n'embrasât le monde entier , sans l'éclairer. Sous le prétexte de détruire l'hérésie , on assassinait de toutes parts et toujours au nom de la coin' de Rome* Les Papes ne se seraient - ils donc placés entre Dieu et les hommes que pour être inhumains avec impunité ? Et les liens consacrés à l'union dîi
ciel avec la terre , ne sont-îk en leurs mains qu'une chaîne^ dont ils voudraient envelopper le monde ?
Pierre Caraffe , sous le nom de Paul IV, monta 6ur le trône pontifical , avec la volonté de TafiTermir à jamais. Dès son jeuûe âge ékvé au sein même de la cour de Rome , il en fixt élu le chef, après avoir vieilli dans le secret de sa politique et de son ambition. Quatre-vingt années n^avaient point éteint l'ardeur qui le dominait. Implacable envers les ennemis du Saint-Siège , ils ne cessa d*attaquer la réforme par le fer et par le feu. Il traitait ses sujets avec une hauteur insuportable , et il voulait que les rois fussent ses sujets. Toujours plus ambitieux, eu dépit de son impuissance, dans son délire , il me^ naça Charles-Quint des foudres ecclésiastiques , Taccusant de ne pas s'opposer avec assez de zèle aux Luthériens. Il blâma l'élévation de Ferdinand I«'. , comme ayant osé accepter l'empire avant de consulter Rome. Elisabeth , reine d'Angleterre , subit un semblable reproche ; Paul IV lui envoya un ambassadeur , chargé de lui dire qu'avant de s'asseoir sur le trône ^ elle aurait dû se rappeller j que c'était un Jief du Saint-Siège : et que d'ailleurs cette couronne n'était pas destinée à une bâtarde.
Son ambition démesurée ïie s'éteignit qu'avec sou
existence ; maïs Ja politique qui était Tâme . de ses projets luL sut^écut. . • , t . .
Pie rV eu sUceédant à Paul IV^ saci;ifîa le nevei| et le; frère, de son prédécqp^^pr ,r, qui i offusquaient son autorité et; son caractèiv? owbr«igçux. Une ces?? de poursuivre l^.hérétjiquc^sçt. d'entretenir les bur chers de Finquisition. Pie.. y suivît son^exempla^ et les foudres du Vatican , loin de, s^éte^dre en ses mains ^ devinrent plus étincellantes .et plus terribles : lorsqu'elles furent remises ^u pouvoir de Grégoire XIII , il en tempéra l'ardeur* sans en diminuer^ la force.
Les ma^s^cres de la^ St.-Bajrthélemi datent de son pontificat,. II exista ui])e QT.édaillç qu'U Çt frapper en mémoire de cet événeçaent j on Toyait sur un côté : Grégorlus XUl^ Pont. Max. A. N. I. (et le portrait de ce pape ) et l'on remarquait au rei^ers de la médaille l'akge exterminaxsur , armé d'une croix et d'une épée , massacrant les Huguenots , et ces paroles : Hugenotorum strages iSys (b).
Ce pape , qui prétendait qu'un pape doit tout savoir , se déclara l'ami des sciences et des arts , mais il fut toujours implacable envers .les Protestans; il
(b) Nouveau voyage d'Italie » par Misson ^ ( La Haje , 1.70a }, tome I y page i58. '