CONCLUSION
Si l'on clierclie à résumer et à apprécier les principaux résultats de cette étude, en laissant de côté les détails de lieu et de temps, on verra tout d'abord que l'Egypte protégeait ses édifices contre les êtres malfaisants et les influences surnaturelles à peu près comme les autres peuples, par la j^uieté du sol, l'influence du fondateur, l'opportunité du jour et de l'heure de la construction, Porientalion, et certains sacrifices, puis par les momies ou les reliques, les statues, les gardiens réels ou figurés, les formules et divers phylactères.
Les tombes et les temples, sinon les maisons, avaient leur principale face tournée vers le soleil levant, au moins en théorie. On ne devait point bâtir à de certains jours. Les temples devaient être commencés le 6 du mois, à une certaine heure de la nuit ou plutôt du matin; l'emplacement en était purifié par le roi, et les piquets de l'enceinte étaient posés par lui (ou tout au moins le premier piquet), ainsi que la première pierre et les lingots commémoratifs; le roi plantait aussi un des arbres sacrés et faisait Tinauguration de l'édifice; il y apportait le feu, comme il y présidait à une fête donnée aux étrangers. Des sacrifices avaient lieu qui ont été plus ou moins atténués, mais dont il reste plusieurs vestiges : pour les maisons, c'est le phylactère des deux têtes humaines que mentionne HorapoUon; pour les tombes (indépendamment des statuettes de répondants qui figuraient plutôt le mort lui-même à l'époque historique), ce sont les bucrânes, et aussi les représentations de prisonniers décapités aux soubassements des hypogées royaux ; pour les temples, c'est le sacrifice d'un oiseau dont on coupait la tête.
Les momies des ancêtres et même des animaux sacrés devaient tenir lieu de dieux Lares dans les maisons, de même que chaque relique du corps d'Osiris fournissait un palladium à chacun des principaux sanctuaires. Les statues ou les emblèmes des morts, des rois et des dieux protégeaient les maisons, les tombes et les temples (sans parler des barques sacrées qui étaient, au fond, de petits temples mobiles ou tout au moins de petits tabernacles portatifs, suivant leur forme); il en était de même du feu, de l'eau^ de l'encens, de certaines formules, et aussi de certains objets, comme les cippes d'Horus dans les maisons, les stèles orientées dans les tombes, et, dans les temples surtout, les disques ailés, les yeux sacré.>, les cartouches, les sistres, les enseignes, ainsi que les différents hiéroglyphes du salut, de la vie, du bonheur et de la stabilité. Le serpent gardait les édifices, notamment sous la forme réelle ou figurée de
l'urfçus, qui personnifiait le feu. Le lion défendait particulièrement les temples, notamment sous la forme figurée du sphinx, c'est-à-dire du lion à tête humaine représentant le roi. Les obélisques, les mâts de fêle, les pylônes, les portes et les serrures, étaient considérés comme protégeant les temples : le même rôle appartenait aux différentes variétés de la colonne, lorsqu'on adjoignait à celle-ci le sistre ou le bâton magique à tête d'Hatlior, le dieu Bès, le roi en Osiris, et la plante nommée ouadj, c'est-à-dire prospérité.
L'adoption des formalités, des êtres et des objets protecteurs, a eu lieu d'une manière plus ou moins directe ou plutôt indirecte, car, dans un grand nombre de cas, les rites religieux dérivent de coutumes naturelles qu'ils remplacent ou sanctionnent.
Ainsi la préférence donnée à une certaine heure du matin et à un certain jour du mois, afin de faire coïncider le début de la construction avec l'accroissement de la lumière, se relie assez visiblement à l'habitude de commencer tout travail un peu considérable aux heures les plus matinales et aux jours les plus longs. L'importance de la pierre angulaire et du plan préalable, qui décident de l'édifice tout entier, a entraîné les rites solennisant les premiers actes de la construction L'orientation à l'est et l'orientation au nord ont eu [)Oui' piincipales causes les agréments ciu'elles procurent, vue du soleil ou fraîcheur de l'air. Le feu a éclairé, l'eau a nettoyé et l'arbre a ombragé, avant de chasser les mauvais esprits ou les influences malfaisantes. Les têtes d'hommes exposées devant les maisons, et les têtes de bœuf placées dans ou sur les tombes ont été des trophées et peutêtre des aliments, avant de devenir des préservatifs suggérant l'idée de sacrifices réguliers.
La conservation des momies ou des statues paternelles a eu aussi pour premier objectif de loger les ân)es et non de garder les vivants, de même que l'érection des effigies sacrées dans les temples devait, à l'origine, fournir des sup-
ports aux esprits divins plutôt que des sentinelles aux édifices religieux, demeures offertes aux idoles. Les pylônes, les obélisques et les mâts de fête répondaient, avant tout, à des besoins de construction ou de décoration, comme les piliers, auxquels s'est superposée peu à peu une ornementation spéciale. Les murs ont appelé les tableaux, puis, par une sorte de sélection, les emblèmes et les hiéroglyphes protecteurs. Les serpents et les lions n'ont jamais été des gardiens réels, mais on leur a confié, à eux ou à leurs effigies (corniches d'ur?eus, allées de sphinx, etc.), la surveillance vague et idéale des temples, en souvenir des véritables animaux de garde. Enfin les formules magiques n'étaient que l'imitation des prières, des menaces ou des interpellations de la vie réelle.
C'est ainsi qu'en Chine, à travers les pratiques de plus en plus compliquées et gênantes du Feng Shoui, qui ont pour but d'employer les énergies célestes à garantir les maisons et les tombes des mauvaises influences, la doctrine trahit clairement son point de départ naturel en recommandant surtout d'avoir un bosquet et un bassin près de la maison, placée comme la tombe entre deux collines, dans un endroit sec et exempt de fourmis blanches; Meng-tseu disait que les temps propices du ciel ne sont pas comparables aux avantages du terrain.
Si les rites étudiés ici ont suivi une même marche, ils ont obéi à un même principe.
Ce principe, dont il a déjà été parlé, est que tout objet distinct a ou peut recevoir une individualité réelle et une vertu active, sous la réserve des nuances en plus ou en moins qui distinguent, suivant les cas, le fétiche de l'idole et le talisman do l'amulette. L'excès de personnalité ou d'influence attribué de la sorte à tout ce qui existe ne doit pas nous surprendre, car on en trouve des traces, même pour les édifices, à toutes les époques et dans toutes les littératures, aussi bien dans la Bible prescrivant de purifier les maisons
lépreuses et d'empêcher les maisons neuves d'être responsables d'une chute, que dans Shakspeare faisant ordonner par Shylock à son valet ^q fermer les oi^eilles de la maison, c'est-à-dire les fenêtres. Et ne lit-on pas aujourd'hui encore, dans le grand ouvrage de MM. Perrotet Chipiez, que chaque bloc de V édifice grec devient un individu, ou que la colonne doit être un corps vivant (t. III, p. 113 et 114)? Ce sont là des métaphores qui naissent spontanément du spectacle des choses ; les anciens ont seulement cédé avec plus de docilité que nous à leurs suggestions, que ni le savoir ni l'expérience ne corrigeaient encore pour eux. Ils ont cru en conséquence que les vertus caractéristiques d'un objet quelconque, être ou chose, se prolongeaient intérieurement et se transmettaient extérieurement, à travers toutes les parties, toutes les images, tous les symboles et tous les noms de la chose ou de l'être, si bien qu'une figure de lion, par exemple, semblait jusqu'à un certain point remplacer un lion, ou que l'emblème de la prospérité paraissait, jusqu'à un certain point aussi, apte à communiquer la prospérité.
Cette crédulité foncière n'a peut-être été nulle part aussi prononcée qu'aux bords du Nil, et comme un culte ne se sépare pas plus de ses origines qu'un arbre de ses racines, on peut juger, en retrouvant la même foi toujours vivace aux dernières époques pharaoniques, de la force comme de la persistance des instincts qui l'ont produite, puis maintenue.-