‹ Œuvres diversesChapitre 375 sur 460 · Publié dans le Musêon, 1895, t. XIV, p · texte numérisé non relu

Publié dans le Musêon, 1895, t. XIV, p

BiBL. ÉGYPT., T. XXXV. 25

la terre, les hommes commandaient aux dieux, et les dieux commandaient aux choses en le célébrant dans le ciel.

Le sacrifice dériverait alors de l'idée que l'homme a de sa dépendance d'abord, de sa puissance ensuite. Voyant dans chacune des forces naturelles qu'il juge hostiles un être vivant, c'est-à-dire un dieu, il cherche à se concilier cet ennemi par l'offrande, do ut des. Tel serait le cadre du dieu et du culte dans les religions polythéistes. Mais, pour le dieu, ne pas refuser l'offrande c'est l'accepter, et l'accepter c'est s'engager, de sorte que le sacrifice constitue un contrat. Et, s'il en est ainsi, la formule qui consacre ou établit le contrat prend une valeur souveraine, car elle soumet le monde à l'homme par l'intermédiaire des divinités, ce qui explique pourquoi la prière ou Bra/unan, plus puissante que les dieux dans le Rig-Véda, représente le plus puissant des dieux dans le Brahmanisme. C'est à cette vue de la religion védique que s'était arrêté Bergaigne, sans rien préjuger sur les attaches des croyances de l'Inde avec celles de l'Europe.

Aujourd'hui, M. Regnaud va plus loin; grâce à une refonte puissante et hardie des recherches de Bergaigne sur le sens de l'offrande, et de Max Millier sur l'inlluence du langage, il s'applique à codifier tout le système de la mythologie indo-européenne d'après une nouvelle conception du sacrifice. Sans parler de différents articles d'une vive et pressante argumentation, il a déjà consacré à cette tâche, en 1892, le premier volume d'un important ouvrage intitulé Le Rig- Véda et les origines de la mythologie indo-européenne; en outre, il a fait paraître, en 1894, un nouveau volume sur le même sujet, Les Premières formes de la religion dans VInde et la Grèce.

Voici le corps de son raisonnement. Le Rig-Véda, principe de la littératiu^c sanscrite et de la civilisation indoue, porte sur un seul fait, et si la pensée des époques antérieures nous apparaît ainsi condensée dans ce. point unique, c'est

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bien qu'il était unique; on doit donc le considérer comme initial. Mais la religion de l'Inde en sort, et la religion de l'ancienne Europe est la même que celle de l'Inde : par conséquent, la cuitiu-e religieuse du monde indo-européen tout entier se ramène au rite solitaire du Rig-Véda, le sacrifice. Pour M. Regnaud, la cérémonie n'était pas un sacrifice véritable : elle aurait consisté simplement, à l'origine, dans le fait d'allumer le feu et de l'activer avec un liquide inflammable, le soma. Devenu un rite, cet acte aurait pris une importance en rapport avec les services rendus à l'homme par le feu, l'un des principaux auxiliaires de la civilisation : aussi aurait-on célébré tous les incidents de l'allumage par une foule de métaphores, grosses de dieux futurs que couvait la maladie du langage, ou plutôt de l'interprétation.

Le feu est brillant, c'est un « brillant » ou déoa, et les idées de Dieu ou des dieux, de Dyôs, de Zeus, des Oeo' et des dei n'ont pas d'autre source. Le foyer est son point de départ comme l'air son point de tendance, de là les mondes, Prithivi, Varouna, le Swarga, THadès, Géa, Poséidon, l'Olympe, Ouranos, l'Éther. Les libations qui l'alimentent soniVamrita ou ambroisie, l'eau du Styx et la foule des femmes de l'eau, nymphes ou Apsaras. Les crépitements de la flamme qui s'excite elle-même sont les voix des dieux, tonnerre, lyre, oracle, et les hymnes du sacrifice : ce sont aussi les penseurs (Manou) qui composent ces hynuies, les prêtres qui les connaissent, les personnages divins et humains qui les chantent, Gandharvas, Muses, Sil^ylles, Pythies, Bacchantes, Sphinx, Richiset Aèdes. Le désir de voir s'allumer le feu est la prière, qui s'adresse à l'aurore-flamme. L'obstacle contre lequel le feu semble lutter en s'accroissant est un démon, Vrita ou Python, et la partie obscure qu'habite cet ennemi est l'enfer. Les agents ou les ingrédients qui produisent la flamme sont les pères, qui passent successivement de la mort à la vie, et qui, ancêtres du feu, deviennent

les ancêtres de l'humanitë, les Mânes : ceux-ci, dont les corps sont soumis à la crémation, et les âmes à la métempsychose, trouvent enfin leur délivrance en passant comme le feu de l'ombre à la lumière, c'est-à-dire de l'ignorance à l'initiation, délivrance védantique, Nirvana bouddhique, et mystères grecs.

En dehors de la science pure, M. Regnaud ne laisse rien échapper à son interprétation. L'ascension régulière et par conséquent v(?rticale de la tlammeest la rectitude ou le droit, et tout ce qui la favorise est le bien comme tout ce qui la contrarie est le mal : voilà l'origine de la morale religieuse. L'imitation par le prêtre, Thomme-sacrifice, de la libation et de l'allumage au moyen du bain et de la purification, voilà l'origine de l'ascétisme et du stoïcisme. L'obscurité qui précède le sacrifice, devenue le chaos d'où sort la lumière, et avec la lumière la création que détruit l'absence du feu ou le déluge, voilà l'origine des théories cosmogoniques. L'assimilation des facteurs et des phénomènes du sacrifice aux éléments matériels du monde, l'eau, la terre, l'air et le feu, comme à ses principes immatériels, l'indéterminé, le logos, l'amour, le nombre, etc., voilà l'origine des philosophies. La mimique du chant et de la danse^ développée jusqu'au drame pour symboliser le crépitement et Tagitation du feu, |)uis la représentation des acteurs du sacrifice, les dieux, par les formes de la statuaire et les images de la poésie, voilà l'origine de l'art. Enfin, le besoin de fixer ou d'expliquer les actes sacramentels et le désir d'amplifier les hymnes liturgiques, voilà l'origine de la grammaire, des poèmes et des contes, c'est-à-dire de la littérature. Les actes et les procédés de la pensée aryenne sont ainsi réduits à l'unité, la religion est fondée sur le foyer, et il en est de même de la société, comme l'avait compris Fustel de Coulanges.

Pour asseoir cette tliéoi'ie, son aut<'ur a dû écarter les autres hypothèses, et, n(Uammcnt, l'opinion ti'ès accréditée

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d'après laquelle riioiniiie aui'ait prêté aux choses non seulement la volonté que lui semblent indiquer leurs mouvements, mais encore l'âme que lui paraissent révéler ses visions : c'est l'animisme. M. Hegnaud lui oppose cette considération que l'homme n'a pu, à l'origine, s'abstraire des choses pour les envisager à un point de vue psychologique : il subissait leur pression sans y songer'. Que, si l'on objectait les croyances et les coutumes des sauvages, il faudi-ait d'abord montrer que les sauvages ne les ont pas reçues des civilisés, comme les contes, si particuliers et pourtant si répandus.

Avec de pareilles vues, qui intéressent la genèse de tous les cultes, M. Regnaud ne pouvait rester entièrement sur le terrain où il est maître. Il en est donc sorti en se demandant si son système ne serait pas d'une application universelle : « il est bien vraisemblable que l'origine du sacrifice est 1) unique )), dit-il % et en ])articulier les croyances de l'Egypte sur le feu et sur l'eau, ou mieux sur l'enfantement du soleil |)ar l'océan, hii semblent ne pas ditîérer des conceptions védiques'. Ici, M. Regnaud laisse aux spécialistes le soin d'approfondir la question. Sans aller jusque-là, c'est-à-dire sans mettre en cause le système du savant indianiste, il ne sera pas inutile d'examiner à tout le moins comment l'Egypte comprenait l'adoration du feu : le sujet présente d'autant plus d'intérêt qu'il est encore neuf.

ÉliYl-'TH. — Le feu et EA l'UlilFICATION

Dans les plaines voisines de l'Equateur, le feu n'a pas la même utilité que dans les régions soit septentrionales, soit

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