LXXXVII
11 y a (le lrè> belles filles, oui, à ces
festins! il ne tient pas à moi qu'elles ne viennent fort souvent, car elles me réjouissent les yeux, les pucelles. Mais quand je ne les vois plus, suis-je obligé d'y songer continuellement, à votre avis? Madame Dreux, à la chambre des poisons, a été condamnée à un bannissement perpétuel, son bien confisqué au roi : ce n'est (pie par contumace. — Si vous saviez l'histociette' «Mon Dieu, La Fosse, que je vous hais, vous n'avez point pitié de mon mal ! Votre mal. Madame, et quel mal? — Ijue vous avez peu d'esprit, hélas î les vapeurs me désolent! » En voilà assurément bien des femmes qui se séparent ou sont séparées de leurs maris 1 Madame de Mekiebourg, autrefois Madame de Chàlillon,
"208 • iF.TTr.E?
n'est plus avec son époux : les laquais et les danseurs (le lopéra sont à la mode : sou venez- vous bien de M. de La Fosse et de Madame de Mecklebourg.
LXXXVIil.
de Racine scrupuleux. 0 l'esprit
humain! Voici qui n'est pas de gens si scrupuleux! In cavalier et une dame étoient en fort bonne intelligence et s'e1i Irouvoieut bien ; le mari ne s'en douloit non plus que l'enfant qui est à naître : l'amant étoit son meilleur ami : son devoir l'obligeoii à aller à la frontière : il en prie son ami à qui celte prière causa un grand rhagrin : la belle lui dit de promettre et de faire le malade quand il faudra partir : elle compose une drogue avec de l'huile et du safran et vous en frotte l'amant : le voilà jaune comme un coin ;
le mari le voyant si malade n'osa le prier de partir : il étoit en trop mauvais état. 11 le prie de prendre soin de sa santé et le recommande à son épouse : le voilà allé : tout aussitôt le malade revient en santé : mais le diable fut de lui rendre son teint ; car la drogue étoit si bonne qu'il n'y a pas eu moyen d'ôter cette artificieuse jaunisse ; il a eu beau laver. La dame la trouvé si laid qu'elle n'a plus voulu de lui. 11 en est au désespoir et prêt à §e pendre.
. . . Ah! n'irritons pas les dieux... quelles beautés, quelles enchants^resses ! . , du S" P...]l\ se peut fâcher s'il lui plaît, il est le maître... Je n'avois pas trop de tout, mais si le reste ne me demeure en paix. Dieu soit loué!...
. , . Après tant de maux, je crois que ce ne sera pas trop que de trois semaines à ne faire autre chose que boire, manger et dormir et me promener, sans exclure l'ombre... Je goderai le papa comme il faut... dnx femina facti;
LETTBr.r
c'est une femme qui a entrepris cet aceommodement. Sans vous, où en serions-nous? vous êtes le lien de la société, le fondement de la joie des gens de bien, le bon, le doux, le complaisant, etc.
Je n'ai plus de goût pour Paris , mais ne se dégoùte-t-on pas dune maîtresse que l'on a aimée, et ne dit-on pas avec horreur : quid hab&t iUius... elc ?
Ou parle volontiers de ce qui plaît.
LXXXiX,
Le duc de Chartres prenoil les merles
(les lilles et des femmes qui ont soin de lui : les baisoit, il faut savoir! M de Saint-Laurent lui a retranché toutes ces libertés : il n'ose donc
plus. Il voyoit deux tourterelles dans sa volière (jui se baisoient : Eh! dépêchez, dépêchez, ditil, tandis que M. de Saint-Laurent n'y est pas.
C'est à Strasbourg que l'on on veut, mais pourquoi tant dire : on va à Chanibor, on va à Chanibor ! cela n'est-il pas bien mal de parler ainsi contre son cœur, c'est pécher au Saint- Esprit. Dieu leur pardonne! les maisons sont de bois la plupart, cela s'accommodera merveilleusement avec les bombes et les carcasses.
Et quand vous aurez pourvu aux besoins
de Tainée, il sera bon, Monsieur, que vous jetiez un regard de pitié sur la cadette. Elle est
présentement fort oc:apée de la musique, des orgues et du clavecin ; mais enfin , Monsieur, tous ces sons sont viandes creuses, et un peu de solide ne gàteroit rien. Un père doit toujours avoir dans l'esprit
• Que sa fille, après tout, n'est ni caillou ni bois. »
Ce nest pas moi qui le dis, c'est Molière, homme habile et bien entendu aux affaires de ce bas monde; si j'en parle, ce n'est pas que la belle m'ait prié de vous représenter ses nécessiiés: ce n'est que belle et bonne charité chrétienne qui nie fait agir, et une compassion louable de la misère du prochain , à laquelle, Monsi«'ur, vous aurez égard, s'il vous plaît, en temps et heu.
DE MADCROIX. 213
M. de la Fontatne à M. de rlaucroix.
10 février 1695.
<^gg^u te trompes assurément , mon cher ^IjB^ami, s'il est bien vrai, comme M. de 'i?^'^^ Soissons me l'a dit, que tu me croies plus malade d'esprit que de corps. II me l'a dit pour tacher de m 'inspirer du courage, mais ce n'est pas de quoi je manque. Je t'assure que le meilleur de tes amis n'a plus à compter sur quinze jours de vie. Voilà deux mois que je ne sors point, si ce n'est pour aller un peu à l'Académie, afin que cela m'amuse. Hier, comme j'en revenois, il me prit, au milieu de la rue du Chantre, une si grande ioiblesse, que je crus
véritablement mourir. 0 mon i lier . mourir n'est rien: mais songes-hi (juc je vais comparoître devant Dieu'Tii sais comme j*;ti vécu. Avant que tu reçoives ce l)illel, les porles de l'éternité seront peut-être ouvertes pour moi .
M. de }Iaucroix à M. de la FuïHaine.
14 février \mr,
gC^W^o>- cher ami. la douleur que ta dernière
^JSTfc^^'^^^*' "^^ cause, est telle que lu te la ^^^dois imaginer. Mais en même temps je te dirai que j'ai bien de la consolation des dispositions chrétiennes où je te vois. Mon trèscher, les plus justes ont besoin de la miséricorde
DE MALCROIX. 215
lie Dieu. Prends-y donc une entière eonfiance, el souviens-loi qu'il s'appelle le père des miséricordes, et le Dieu de toute consolation. Invoque-le de tout Ion co'ur. 0»'«'î^t-^'e qu'une véritable contrition ne peut obtenir de cette bonté infinie? Si Dieu te lait la grâc^ de te renvoyer la santé, j'espère que tu viendras passer avec moi les restes de ta vie, et que souvent nous parlerons ensemble des miséricordes de Dieu. Cependant, si tu n'as pas la force de m'écrire, prie Monsieur Racine de me rendre cet office de cbarité, le plus grand quil me puisse jamais rendre. Adieu, mon bon, mon ancien et mon véritable ami Oue Dieu, par sa très grande bonté, prenne soin de la santé de ton corps, et de celle de ton âme.
A yi. Despréatix.
•29 avril 1695.
îT^J-iS^Es choses hors de vraisemblance qu'on '\g![^^. m'a dites de M. de la Fontaine, sont à peu k^i^Kprès celles que vous avez devinées : je veux dire, que ce sont ces haires, ces cilices, et ces disciplines, dont on m'a assuré qu'il arfligeoit fréquemment son corps, et qui m'ont paru d'autant plus incroyables de notre défunt ami, que jamais rien à mon avis ne tut plus éMgné de son caractère, que ces mortifications. Mais quoi, la grâce de Dieu ne se borne pas à des changements ordinaires, et c'est quelquefois de véritables métamorphoses qu'elle fait. Elle ne paroit pas s'être répandue de la mèm.e sorte sur le pauvre M. C. qui est mort tel qu'il a vécu ; c'est à savoir très misanthrope, et non-seulement
baissant les hommes, mais ayant même assez de peine à se réconcilier avec Dieu, à qui, disoit-il en mourant, si le rapport qu'on m'a fait est véritable, il n'avoit nulle obligation. Qui eût cru que de ces deux hommes c'étoit 31. de la Fontaine qui éloit le vase d'élection? Voilà, Monsieur, de quoi bien augmenter les réflexions sages et chrétiennes que vous me faites dans votre lettre, et qui me paroissent partir d'un cœur sincèrement persuadé de ce qu'il dit.
Pour venir à vos ouvrages, j'ai déjà commencé à conférer le dialogue des orateurs avec le latin. Ce que j'en ai vu, me paroît extrêmement bien. l>a langue y est parfaitement écrite. Il n'y a rien de gêné, et tout y paroit libre et original. Il y a pourtant des endroits, où je ne conviens pas du sens que vous avez suivi. J'en ai marqué quelques-uns avec du crayon, et vous y trouverez ces marques, quand on vous les renverra. Si j'ai le temps, je vous expUquerai mes objections, car je doute sans cela que vous les puissiez bien comprendre. En voici une que par avance je vais vous écrire, parce qu'elle me paroît plus de conséquence que les autres. C'est à la page 6 de votre manuscrit, où tous tradui-
sel, Miniiuun inter toi ac taula lucum obtiuent imagines ac tituli et statuœ, qnœ neque ipsa lamen neyliguntiir : Au prix de ces talents yi estiliuibles, qu'est-ce que la noblesse < / ta naissance, qui pourtant ne sont pas méprisées ? Il ne s'a^iit point à mon sens dans cet endroit, de la noblesse ni delà naissance, mais des images, des inscriptions, et des statues qu'on faisoit faire souvent en riionneur des orateurs, et qu'on leur eiivoyoit chez eux. Juvénal parle d'un avocat de son temps, qui prenoit beaucoup plus d'argent que les autres, à cause qu'il en avoit uneéqiK stre. Sans rapporter ici toutes les preuves que je pourrois alléguer, Maternus lui-même dans votre dialogue fait entendre clairement la même chose, lorsqu'il dit que ces statues et ces images se sont emparées malgré lui de sa maison, JEra et imagines, quœ eliam me nolente in domum meam irruperunt. Kxcusez, Monsieur, la liberté que je prends de vous dire si sincèrement mon avis. Mais ce seroit dommage, qu'un aussi bel ouvrage que le vôtre eût de ces taches, où les savants s'arrêtent, et qui pourroient donner occasion de le ravaler. Et puis vous m'avez doimé tout pouvoir de vous dire mon sentiment.
Je suis bien aise que mon goiit se rencontre si conforme au vôtre dans tout ce que je vous ai dit de nos auteurs, et je suis persuadé aussi bien que vous que M. Godeau est un poëîe fort estimable. 11 me semble pourtant qu'on peut dire de lui ce que Longin dit d'Hy^péride, qu'il est toujours à jeun, et qu'il n'a rien qui remue, ni qui écbaufl'e : en un mot, qu'il n'a point cette force de style, et cette vivacité d'expression, qu'on cherche dans les ouvrages, et qui les tont durer. Je ne sais point s'il passera à la postérité, mais il faudra pour cela qu'il ressuscite, puisqu'on peut dire qu'il est déjà mort, n'étant presque plus maintenant lu de personne. Il n'en est pas ainsi de Malherbe, qui croît de réputation à mesure qu'il s'éloigne de son siècle. La vérité est pourtant, et c'étoit le sentiment de noire cher ami Patru, que la nature ne l'avoit pas fait grand poète. Mais il corrige ce défaut par son esprit et par son travail ; car personne n'a plus travaillé ses ou\Tages que lui, comme il paroît assez par le petit nombre de pièces qu'il a faites. Notre langue veut être extrêmemenl travaillée. Racan a voit plus de génie que lui, mais il est plus négligé, et songe trop à le co-
pier. H excelle surtout, à mon avis, à dire les petites clioses, et c'est en quoi il ressemble mieux aux anciens, que j'admire surtout par cet endroit. Plus les clioses sont sèches et malaisées à dire en vers, plus elles frappent quand «lies sont dites noblement et avec cette élégance qui lait proprement la poésie. Je me souviens que M. de la Fontaine m'a dit plus d'une fois, que les deux vers de mes ouvrages qu'il estimoit davantage, c'étoient ceux où je loue le roi d'avoir établi la manufacture des points de France à la place des points de Venise. Les voici. C'est dans la première épitre à Sa Majesté.
Et nos voisins frustrés de ces tributs servîtes Que payoU à leur art le luxe de nos villes.
Virgile et Horace sont divins en cela, aussi bien qu'Homère. C'est tout le contraire de nos poètes, qui ne disent que des choses vagues, que d'autres ont déjà dites avant eux, et dont les expressions sont trouvées. Quand ils sortent de là, ils ne sauroient plus s'exprimer, et ils tombent dans une sécheresse qui est encore pire que leurs larcins. Pour moi je ne sais pas si j'y
DE MÂDCROIX. 221
ai réussi ; mais quand je fais des vers, je songe toujours à dire ce qui ne s'est point encore dit en notre langue.
C'est ce que j'ai principalement affecté dans une nouvelle épîlre que j'ai faite à propos de ton es les critiques qu'on a imprimées contre ma dernière satire. J'y conte tout ce que j'ai fait depuis que je suis au monde; j'y rapporte mes défauts, mon âge, mes inclinations, mes mœurs ; j'y dis de quel i>ère et de quelle mère je suis né ; j'y marque les degrés de ma fortune, comment j'ai été à la cour, comment j'en sui? sorii, les incommodités qui me sont survenues, les ouvrages que j'ai faits. Ce sont bien des petites choses dites en assez peu de mots, puisque la pièce n'a pas plus de cent trente vers. Elle n'a pas encore vu le jour, et je ne l'ai pas même encore écrite. Mais il me paroît que tous c€ux à qui je l'ai récitée, en sont aussi frappés que d'aucun autre de mes ouvrages. Croiriez-vous, Monsieur, qu'un des endroits, où ils se récrient le plus, c'est un endroit qui ne dit autre chose, sin«m qu'aujourd'hui que jai cinquante-sept ans je ne dois plus prétendre à l'approbation publi que. Cela est dit en quatre vers que je veux bien
VOUS écrire ici, afin que vous me mandiez si vous les approuvez.
Mai» aujourd'hui qu'enfin la vieillesse venue. Sous mes faux cheveux blonds déjà toute chénuf A jeté sur ma télé, avec ses doigts prsants, Onze luslres complets surchargés de deux ans.
Il me semble qup la perruque est assez heureusement frondée dans ces quatre vers. Mais, Monsieur, à propos des petites choses qu'on doit dire en vers, il meparoît qu'en voilà beaucoup que je vous dis en prose, et que le plaisir que j*ai ;i vous parler de moi me fait assez mal à propos oublier à vousparler de vous. J'espère que vous excuserez un poète nouvellement délivré d'un ouvrage. Il n'est pas possible <(u'il s'empêche d'en parler, soit à droit, soit à tort.
Je reviens aux pièces que vous m'avez mises entre les mains. Il n'y en a pas une qui ne soit très digne d'être imprimée. Je n'ai point vu les traductions des traités de la Vieillesse et de l'Amitié, qu'a faites, aussi bien que vous, le dévot dont vous vous plaignez. Tout ce que je sais, c'est qu'il a eu la hardiesse, pour ne pas dire
l'inipudence, de retraduire les confessions de saint Augustin après Messieurs de Port-Royal, et qu'étant autrefois leur humble et rampant écolier, il s'étoit tout à coup voulu ériger en maître. Il a faitune préface au devant de sa traduction des sermons de saint Augustin, qui, quoiqu'assez bien écrite, est un chef-d'œuvre d'impertinence et de mauvais sens. M .\rnauld, un peu avant que de mourir, a lait contre cette préface une dissertation qui est imprimée. Je ne sais si on vous l'a envoyée; mais je suis sûr (|ue si vous l'avez lue, vous convenez avec moi cfu il ne s'est rien fait en notre langue de plus beau ni de plus tort sur les matières de rhétorique. C'est ainsi que toute la c«ur et toute la viî'e en ont jugé, et jamais ouvrage n'a été mieux réfuté que la préface du dévot. Tout le monde voudroit qu'il fi^it en vie pour voir ce qu'il diroit en se voyant si bien foudroyé. Cette dissertation est le pénultième ouvrage de M. Arnauld, et j'ai l'honneur que c'est par jnes louanges que ce grand personnage a lini, puisque la letîre qu'il a écrite sur mon sujet à M Perrault est son dernier écrit. Vous savez sans doute ce que c'est (pie cette lettre qui me fait un si grand
honneur, et M. Le Verrier en a ime copie qu'il pourra vous faire tenir, quand vous voudrez, supposé qu'il ne vous Tait pas déjà envoyé^'. Il est surprenant qu'un homme dans l'extrême vieillesse ait conservé toute cette vigueur d'esprit et de mémoire qui paroît dans ces deux écrits, qu'il n'a fait pourtant que dicter, la foiblesse de sa viie ne lui permettant plus d'écrire lui-même.
Il me semble, Monsieur, que voilà une longue lettre. Mais quoi, le loisir que je me suis trouvé aujourd'hui à Auteuil, m'a comme transporté à Reims, où je me suis imaginé que je vous entretenois dans votre jardin, et que je vous revoyois encore, comme autrefois, avec tous ces .hers amis que nous avons perdus, et qui ont disparu velut somnium surgentis. Je n'espère plus de nr y revoir. Mais vous. Monsieur, est-ce que nous ne vous reverrons plus à Paris, et n avez-vous point quelque curiosité de voir ma soUtudej d' Auteuil ? que j'aurois de plaisir à vous y embrasser, et à déposer entre vos mains les chagrins que me donne tous les jours le mauvais goût de la plupart de nos écrivains modernes. Adieu, Monsieur, je suis entièrement à vous.
A M. Despréaux.
f^^^ Al différé quelque tenips à vous ré- ^^Jl^ pondre. Monsieur. C'est moins par ^^^lèsXl négligence que par discrétion. Il ne faut pas sans cesse interrompre vos études, ou votre repos.
Mais au lieu de commencer par les renierciments que je vous dois, souffrez que je vous fasse des reproches. Pourquoi me demander que j'excuse la liberté que vous prenez de me dire si sincèrement votre avis ? Vous ne sauriez, je vous jure, me faire plus de plaisir. Autant de coups de crayon sur mes ouvrages, autant d'obligations que vous vous acquérez sur moi. Mais cela, Monsieur, c'est la pure vérité. Je conviens de bonne foi que je ne suis poirtt entré dans le sens
de l'auieiir sur ces mots imagines ac tituli et statuœ. Au cas que ma traduction s'imprime, non-seulement je protiteraide votre correction, mais j'avertirai le public qu'elle vient de vous, si vous l'agréez : et par là je me ferai honneur, car on verra du moins que je suis un peu de vos amis. 11 y a encore dans ce dialogue beaucoup d'autres endroits que je n'ai pas rendus scrupuleusement en notre langue, parce qu'il auroit fallu des notes pour les faire entendre à la plupart des lecteurs, qui ne sont point instruits des coutumes de l'antiquité, et qui sont cependant bien aises qu'on leur épargne la peine de se rabattre sur des notes. Vous savez d'ailleui*s que le texte de cet ouvrage est fort corrompu ; la lettre y est souvent défectueuse; comment donc le traduire si littéralement?
Venons à M. Godeau. Je V mbe d'accord qu'il écrivoit avec beaucoup de facilité : disons, avec trop de facilité. Il faisoit deux et trois cents vers, comme dit Horace, stam pede in uno. Ce n'est pas ainsi que se font les bons vers. Je m'en rapporte volontiers à votre expérience. Néanmoins, parmi les vers négligés de M. Godeau. il y en a de beaux qui lui échappent. Par exemple.
DE MAI'CROIX. 2*i7
lorsqu'il dit à Virgile en lui parlant de ^esGcorgiques :
Soif que d'uncoutred'ortu fétides les gucrets,
>'e trouvez vous i)as que ce vers-là est heureux ? Mais pour vous dire la vérité, dès notre jeunesse même, nous nous somn»es aperçus que M. (iodeau ne varie point assez. La plupart de ses ouvrages sont comme des logogriplies, car il commence toujours par exprimer les circonslances d une chose, et puis il y joint le mot. On ne voit point dautre figure dans son Benediriie, dans son Laudate, et dans ses cantiques. A l'égard de Malherbe et de Racan, selon moi vous en jugez très-bien, et comme toute ma vie j'en ai entendu juger aux plus habiles. Ce que notre ami la Fontaine vous a dit sur les deira vers qu'il estimoit le plus dans vos ouvrages, il me l'a dit aussi ; et je ne sais pas même si je ne lui ai point dit cela le premier, je n'en voudrois pas répondre. Du reste j'ai bien reconnu, il y a longtemps, que vous ne dites point les choses comme les autres. Vous ne vous laissez pas gourmander, s'il faut ainsi dire, par la rime. C'est, à mon avis, l'écueil de notre versifica-
228 LETTREii
tion, et je suis persuadé que c'est par là que les Grecs et les Latins ont un si grand avantage sur nous. Quand ils avoient fait un vers, ce vers demeuroit ; mais pour nous ce n'est rien que de faire un vers, il faut en faire deux, et que le second ne paroisse pas fait pour tenir compagnie au premier.
L'endroit de votre dernière épître, dont vous me régalez, me fait souhaiter le reste avec une extrême impatience. J'aime bien cette vieillesse qui est venue sous vos cheveux blonds, et si tout le reste est de la sorte, vous pourrez dire comme Malherbe : Les puissantes faveurs dont Parnasse m'honore, non loin de mon berceau commencèrent leur cours, je les possédai jeune et les possède encore à la fin d" mes jours. Ne trouvez-vous pas plaisant que j'écrive des vers comme si c'étoit de la prose ? Racan nécrivoit pas autrement ses poèmes.
J'ai lu la dissertation de M. Arnauld sur la préface du dévot. Je fus lâché, en la lisant, de n'être pas un peu plus vindicatif que je ne suis; car j'aurois eu bien du plaisir à voir tirer de si belle force Içs oreilles à mon homme. Qu'auroitil pu répondre à tant de bonnes raisons, qui
ditruisenl son ridicule système d'éloquence ' faites-moi la grâce de m'envoyrr cette lettre que M. Arnauld écrit à M. Perrault, et où il parle de vous comme toute la France en doit parler. M. Perrault est un galant homme, qui entend raison sur tout, excepté sur les moderne-. Depuis qu'il a épousé leur parti, il s'aveugle même sur le mérite des modernes qui défendent les anciens. Notre siècle, il est vrai, a produit de très grands hommes en toute sorte d'arts et de sciences. La magnanimité des Romains se re trouve tout entière dans Corneille, et il y a beaucoup de scènes dans Molière qui déconcerteroient la gravité du plus sévère des stoïques. Mais nous ne sommes pas contents de ces louanges, et à moins de mettre les anciens sous nos pieds, nous ne croyons pas être assez élevés. Quand nous en serions nous-mêmes les juges, nous devrions avoir honte de prononcer en notre faveur. C'est de la postérité qu'il faut attendre un jugement décisif; et il y a certainement peu de nos écrivains qui comme vous. Monsieur, ne doivent pas craindre de paroître un jour devant son tribunal.
Pour moi, et les traducteurs mes confrères.
c'est inutilement que nous le craindrions. Vous in avez dit plus d'une fois que la traduction n'a jamais mené personne à l'immortalité. Mettant la main à la conscience, je crois aussi que j'anrois tort d'y prétendre. Je ne m'en flatte point. Oporlet unumquemque de mortalitate aut de mmortalitate sua cogiiare. Ce mol de Pline le jeune me paroît une des meilleures choses qu'il ait dites. Four écrire, il me faudfoit un grand fonds de science, et peu de paresse. Je suis fort paresseux, et je ne sais pas beaucoup. La traduction répare tout cela. Mon auteur est savant pour moi ; les matières sont toutes digérées ; l'invention et la disposition ne me regardent pas; je n'ai qu'à m'énoncer. Un avantage que je trouve encore dans la traduction, et dont tout le monde ne s'avise point, c'est qu'elle nous fait connoître parfaitement un auteur ; elle nous le fait voir tout nu , si j'ose parler ainsi ; le traducteur découvre toutes ses beautés et tous ses défauts. Je n'ai jamais si bien connu Cicéron, que je fais présentement; et si j'étois aussi hardi que les critiques de son siècle, j'oserois peut-èhe comme eus lui reprocher en quelques endroits un peu de verbiage; mais il ne m'ap-
DE MALCROIX. 251
partient pas de parler avec si pou rl(< respect d'un si grand orateur. Je vous avoue pourtant que si la fortune m'eût fixé à Paris, je me serois hasardé à composer une histoire de quelqu'un de nos rois. Mais je me trouve dans un lieu où l'on manque de tous les secours nécessaires à un écrivain. Ainsi j'ai été contraint de me borner à la traduction. Je ne saurois m'en repentir, si j'ai le bonheur de vous plaire un peu. Aimez-moi toujours, je vous supplie, et assurez le (her 31. Racine, que je serai éternellement son très humble serviteur, aussi bien que b* vôtre.
Au P ... de la C. de .T.
:0 mars 1704.
E vois qu'il ne tient point à vous, mon cher pèr*', que je ne perde la mauvais*^
^' opinion que j'ai de moi. Je ne vous
aurois pas donné mes remarques et celles de mes amis sur les fautes que j'avois faites dans ma version des Philippiqiies, si j'avois cru que cela dût m'attirer des louanges. Hélas, je sais trop le peu que je vaux, et à présent je le sens mieux que jamais. Quelques années de mon bel âge, si je les pouvois faire revenir, me seroient plus agréables que cette immortalité dont on flatte les écrivains Vos lettres me rappellent des idées de poésie et d'éloquence, qui dissipent pour un moment les chagrins de la vieillesse'. Mais souffrez que je vous réponde à bâtons rompus, si j'ose ainsi dire, car le poids de quatre-vingt-six ans est une distraction continuelle.
Vous me demandez ce que veut dire M. de la Fontaine dans la préface du second recueil de ses fables, lorsqu'il dit qu'il a donné à la plupart de ces dernières fables un air et un tour un peu différent de celui qu'il avoit donné aux premières. Voulez-vous que je vous parle franchement? Je le sais aussi peu que vous, et je me suis fait plusieurs fois cette question à moimême, avant que vous ne l'eussiez faite. Pour moi je trouve qu'il n'y a nulle différence, et je
DE MALCROIX. 255
crois que notre ami n'a pas trop pesé ses paroles en cette occasion. Mais je puis du moins vous assurer en général, qu'il regardoit ses fables comme le meilleur de ses ouvrages. Il disoil pourtant qu'il y avoit quelquefois plus d'esprit dans les poésies, qui lui ont fait verser des larmes sur la lin de ses jours. Au reste c'étoit l'àme la plus sincère et la plus candide qui fut jamais. M. de la Fontaine ne ment point en prose, disoit Madame de la Sablière.
Vous avez beau trouver de l'impossibilité à ce que je vous ai raconté de M. Conrart. Oui, je vous répète que M. Conrart, qui ne savoit pas un mot de latin, m'a dit souvent, et l'a dit à bien d'autres, qu'il faisoit la différence d'un vers de Virgile d'avec un vers de tout autre poète latin. Et après tout, y a-t-il une oreille si pesante qui ne s'aperçoive de l'harmonie des vers de Virgile? Mon cher père, Virgile est ma folie, et je soutiendrai jusqu'à la mort que ses Géorgiques sont le plus bel ouvrage qui soit jamais sorti de la main de:? muses.
On a dit aussi qu'en lisant Homère, il semble qu'on entende une trompette, tant ses vers sont harmonieux. Pour moi qui ne suis pas grand
234 I ETTRES
grec, je n'ai point entendu la trompette. Quel homme est-ce que cet Homère ? Gueux, aveugle, il entend la guerre, il sait ce que c'est qu'un navire, il connoît le luxe des maisons royales, il sait ce qui est gravé sur l'argenterie. J'ouvris ses livres par hasard, il y a quelques jours, et je tombai sur un endroit, où assurément bonus dormitat Homerus. Est-ce une belle chose de voir JuMon suspendu*^ au milieu de l'air avec deux enclumes à ses pieds? Un crocheteur traiforoit-il sa femme plus durement? Oui, mais c'est une allégorie. Je n'ai que faire d'allégorie, je ne vois là qu'une déesse, et du premier ordre encore, traitée comme une misérable par son brûlai époux. Il y a dans Homère bien d'autres traits de cette nature ; et les anciens mêmes ont dit avec raison qu'il eût mieux fait de faire les hommes comme des dieux, que de faire les dieux comme des hommes.
Je conviens avec vous que Voiture ne cache point assez son art 11 pousse de temps en temps la plaisanterie trop loin. On se lasse de tout, même de rire. Cependant il faut avouer (juc les anciens n'a voient pas trouvé l'enjouement de Voiture, cette ingénieuse manière de
DE HâCGBOIX. 235
badiner, qui pour l'ordinaire consiste à dire les chosesd'une certaine façon, les entendant d'une autre. Nous en avons du moins bien peu d'exemples. Car les lettres de Célius à Cicéron, et celles de Cicéron à Papyrius Pétus, quoique très agréables et très naturelles, sont d'un autre goût. Mais, pour dire ceci en passant. Voiture fait des solécismes à tout moment. Ce que les anciens ont par-dessus nous, c'est qu'ils parlent très bien leur langue, et nous parlons la nôtre assez mal.
Je finis par où j'aurois dû commencer. J'ai lu et relu les trois odes que vous m'avez fait l'amitié de m'envoyer. Il ne m'appartient pas de critiquer les deux latines. On ne peut mieux louer que vous faites, Louis le Grand dans la langue d'Auguste. Mais j'aurois bien des choses à vous dire sur cette ode françoise, qui est votre coup d'essai. Puisque vous suivez Malherbe, songez une autre fois que c'est un guide qui peut égarer. Il a beaucoup d'élévation, mais il n'a presque ni douceur ni tendresse. Son grand travail, en quelques endroits qu'il a tâché de polir, ne sert qu'à mieux faire voir qu'il n'est point naturel. Je me souviens d'avoir compté
avec Messieurs Pellisson et de la Fontaine près de quatre-vingt stances dans Malherbe, qui nous paroissoient inimitables ; peut-être que je n'y en trouverois pas tant aujourd'hui. Je vous sais bon gré de vous plaire au lyrique. Mais c'est trop d'y penser jour et nuit, croyez-moi. Le sommeil est une si bonne chose 1 Je n'ai plus d'autre plaisir. Je ne suis bien aise que lorsque je ne sens rien. Je me trompe, mon cher père, l'honneur de votre souvenir me cause encore une très sensible joie, et je vous prie de m'en donner des marques le plus souvent que vous pourrez.
Au même.
6 octobre 1705.
OIS me demandez, mon cher père, si je sais quelques particularités de celte rhétorique françoise, que M. Patru
avoit promise, et dont Vaugelas et le P. Boulioiirs font mention. Voyez ce que c'est qu'un vieillard ! Je sais que M. Patru en avoit véritablement formé le dessein , et disposé même tous les chapitres. Voilà tout ce qu'il en a fait. Il n'étudioit que lorsqu'il n'avoit rien à faire de meilleur, et souvent il croyoit avoir quelque chose de meilleur à faire que d'étudier. Au reste, sans rebattre dans son ouvrage les règles triviales de l'invention et de la disposition, qui sont les mêmes dans toutes les langues et dans tous les temps, il vouloit se borner à celles de l'élocution, soit pour la mesure et le tour de nos périodes, soit pour les figures particulières de la diction françoise. C'est ce que Cicéron avoit fait pour le latin ; et j'ose dire que M. Patru étoit l'homme de France le plus capable de rendre cet important service à notre langue, dont il connoissoit parfaitement le fort et le foible. Peut-être aussi qu'il seroit allé jusqu'au scrupule ; du moins à en juger par ses plaidoyers qu'il a hmés cent et cent fois ; car il s'en faut bien qu'il ne les ait donnés au public tels qu'il les avoit dits au barreau; et ceux que j'ai vus ou entendus, avant qu'il y eût rien
changé, me paroissoient d'un style plus ferme, plii" ais , plus oratoire.
Ce n'est pas que j'attaque le mérite de cet illustre écrivain. Sa mémoire m'est aussi chère que sa personne me l'a été. Je veux seulement dire, qu'à l'exemple de Crassus, ou plutôt de Cicéron qui s'est dépeint lui-même sous la personne de Crassus, il faut se contenter de la pureté et de lélégance du langage, sans y apporter un soin excessif, qui coûte beaucoup à l'orateur, et ne déplaît pas moins à l'auditeur : Sine mo' lestia diligens eleganlia. J'aime un discours plem d'ornements, mais sans afféterie; une belle expression m'enlève, pourvu qu'elle soit juste ; je conseille la douceur et les agréments du style, mais je veux que la force et l'énergie n'en souffrent pas. Nous mettons presque tous nos mots à leur place naturelle, et ordinairement cela leur lient lieu de nombre. Les François, ennemis de tiiute contrainte, ne goûtent pas ces périodes si concertées des Grecs et des Romains. Et pour vous montrer que même sans périodes on peut élrt* fort éloquent, Platon, le divin Platon n'est-il pas d'une éloquence intinie? Thucydide n'est-il pas admirable ? Tous deux
étoient avant Isocrate, Tauteiir de la période. Aujourdliiii poui tant il n'est rien de plus ordinaire que de trouver des gens, et même des gens de lettres, qui se laissent éblouir par une période bien arrondie. Qu'un bomme n'ait qu'une connoissance bien légère des livres de sa profession, que ses raisonnements ne soient ni solides ni pressants, qu'il laisse ses auditeurs aussi froids qu'il les a trouvés : si cependant ses expressions sont recherchées, fleuries, pompeuses, c'est un bomme, dit-on, qui n'est pas soUde, mais il est éloquent ; comme si l'éloquence de voit être séparée de la solidité. Vous savez de quelle manière en a parlé un ancien rhéteur, dont les ouvrages méritent non-seulement d'être lus, mais d'être appris par cœur. A cet éloge vous devinez Quintiben. La vraie et la bonne éloquence selon lui n'est pas une qualité soUtaire, elle veut être bien accompagnée, et ne consiste pas dans une ridicule volubibté de langue, mais dans une judicieuse abondance de choses et de paroles. Il veut que l'orateur soit versé dans la lecture des poètes, où il apprendra la science des mœurs et des passions, aussi bien que la noblesse de la diction et des pensées ;
qu'il soit consommé dans l'histoire, pour en tirer des exemples qui ne soient suspects, ni de haine, ni de flatterie ; qu'il s'instruise des vertus et des vices dans les livres des philosophes ; qu'il possède Démosthène et Cicéron, les deux plus parfaits modèles d'éloquence : qu'il voie même les orateurs d'un moindre prix, ne fût-ce que pour mieux sentir la différence qu'il y a de l'excellent au médiocre ; enfin, qu'il ait commencé avec tous les auteurs grecs et latins, anciens et modernes, c'est-à-dire , qu'il renferme en sa mémoire une bibliothèque.
Je me laisse emporter au plaisir que j'ai de vous entretenir, mon cher père. Je ne prends pas garde que j'écris à un homme qui fait des leçons pul)iiques d'éloquence dans une célèbre Univei*siLé. Mais puisque j'ai commencé, ajoutons qu'il ne suffit pas d'avoir un langage pur, et un grand amas de connoissances ; mais qu'il faut encore que celte érudition soit accompagnée du bon sens, et qu'un orateur, quelque savant qu'il soit, n'affecte pas de le paroître. C'est un défaut que M. du Vair, en son traité de l'éloquence françoise, reproche à M. Brisson, qui fut avocat général, avant que d'être
d'être président. Il l'accuse d'en être l'auteur, et de l'avoir introduit au barreau. Il dit que ses Iiarangues étoient tellement remplies de citations, qu'à peine en pouvoit-on prendre le fil ; et que d'ailleurs il affectoit de ne rien oublier de tout ce qui se peut dire sur un sujet, de sorte qu'une trop grande abondance déroboit à ses discours la clarté et le bel ordre. Sa réputation, ajoute cet illustre garde des sceaux, l'a fait imiter par d'autres, qui, bien qu'ils ne fussent pas aussi doctes que lui, n'ont pas laissé d'alléguer un grand nombre de passages pour paroitre ce qu'ils n'étoient pas. Us n'ont pu acquérir le nom de savants, et ont perdu le moyen d'être éloquents. En eifet, continue le même auteur, cette vicieuse affectation s'éloigne inûniment de la fin que l'éloquence se propose. L'auditeur sommeille durant ces longues citations. Il y a quelque bonne raison dans un discours, qui seule feroit presque tout l'effet que désire l'orateur : elle est comme noyée dans cet océan de paroles superflues, qu'on ne cberche que pour avoir la gloire de parler longtemps. — Ces réflexions de M. du Vair sont certainement très -sensées, et conformes d'ailleurs à la pratique de Cicéron
et de Dëmosthène, qui n'onl point affecté ces ambitieux recueils de passages, quoiqu'ils eussent beaucoup de lecture. Ce n'est pas que l'on rejette absolument les citations. Il est bon quelquefois de se mettre à l'abri d'un nom plus autorisé que le sien. L'auditeur rebutera une raison pour laquelle il a du respect, quand il sait qu'elle est de saint Augustin ou de saint Chrysostome. Les citations peuvent donc être utiles, mais un débordement de lieux communs est vicieux, et je ne condamne que cet excès.
Après tout, quel est le fruit des citations, lors même qu'elles viennent à propos ? C'est d'appuyer l'opinion que l'on avance, et de faire voir qu'elle a été suivie par d'habiles gens. Or c'est un principe incontestable, que pour être éloquent il ne suffit pas de prouver. Ce n'est point assez, dit Aristote, de convaincre par ses raisonnements; il faut que l'orateur «rc concilie l'esprit de ses auditeurs, et qu'il les oblige de se rendre à ce qu'il veut, c'est-à-dire, qu'il remue et qu'il excite leurs passions. En effet, il ne peut rien obtenir d'eux que par la force de ses raison^, ou par la bienveillance qu'ils lui portent, ou enfin par le trouble où il les jette. Prouver,
plaire, toucher, ce sont les trois fameuses armes de la persuasion ; et comme la dernière est la plus difficile à manier, c'est aussi la plus infaillible.
J'ai fait autrefois sur ce dernier article des réflexions que je pourrois coudre ici. Mais remettons, s'il vous plaît, la partie à un autre jour. J'ai honte de vous écrire des choses si communes, et je ne sais comment tout cela m'est venu insensiblement à l'occasion de la rhétorique de M. Patru. Adieu, mon cher père, je vous embrasse tendrement. Ne moubliez ni mort ni vif.
Au même,
29aviil JT06.
Jf^^^ QUOI pensez-vous, mon cher père, de ^^J^^^mé faire souvenir que je vous marquai, iSJ^^iil y a quelques mois, que j'avois fait
des réflexions sur l'art de remuer les passions? Je n*ai pu depuis ce temps-là rien écrire que des billets de six lignes. Je n'ai vécu cet hiver que pour les rhumes et pour la toux. 11 semble que tant de misères se réunissent à la fin de la vie pour que nous mourions plus volontiers. Mais comment oserai-je parler d'éloquence, moi «jui n'ai de ma vie plaidé que cinq ou six fois, et qui ne montai jamais en chaire? Quoi qu'il en soit, je me rassure un peu sur l'expérience que j'ai faite, qu'on ne court jamais risque de vous ennuyer, lorsqu'on parle des beaux-arts.
Je remarque donc en premier lieu, que si l'orateur ne paroissoit jamais que devant les sages, qui ne se laissassent toucher ni à la pitié, ni à à la colère, ni à la crainte, ni à l'espérance, ni à quelque autre passion que ce soit, il faudroit absolument négliger cette partie de l'éloquence qui tend à émouvoir les cœurs. Mais comme il n'est que trop vrai que les hommes défèrent bien moins à la raison qu'à leurs passions, et qu'il entre dans leurs jugements bien plus de colère, de haine, ou d'amour, que de bon sens, de vérité, ou de justice : les orateurs, qui ont reconnu ce foible de l'esprit humain, ont pru-
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demment jugé que c'étoit parla qu'il le falloit attaquer.
Il parolt étrange d'abord que la préférence soit donnée aux passions sur la raison, dans un art où la raison est d'un si grand usage. Mais après tout, si l'on considère que la cause de nos amis est toujours bonne, et celle de nos ennemis toujours mauvaise ; qu'un homme agité de haine, d'amour, de crainte, de pitié, juge des choses tout autrement qu'il ne feroit de sens rassis; on verra combien il est important de mettre l'esprit des auditeurs dans une disposition qui nous soit favorable. Quand Cicéron remplissoit de gémissements et de pleurs le barreau de Rome, n'étoit-il pas assuré de la victoire? Pouvoit-on perdre un coupable à la fortune duquel on s'intéressoitjusques aux larmes et aux soupirs? Que nous lisions encore aujourd'hui ses invectives contre Verres, contre Catilina, contre Antoine, n'est-il pas vrai qu'on s'emporte tout aussitôt, et que si l'on étoit leur juge, à peine leur permetlroit-on d'ouvrir la bouche pour se défendre, tant on auroit d'impatience de les condamner? Voilà ce que les raisonnements ne feront jamais, quelque so-
lides qu'ils puissent être, mais ce que feront toujours les passions, lorsqu'elles seront touchées par un orateur habile et véhément. La chaire, permettant de faire la satire de tout le ^enre humain, et proposant les objets les plus favorables d'imprimer ou une grande crainte, ou une grande espérance, donne un beau champ aux traits pathétiques. Autant que la théologie païenne étoit favorable aux poètes, autant la chrétienne l'est aux orateurs.
Mais en second lieu, comment émouvoir les passions? Vous savez aussi bien et mieux que moi ce qu'en ont dit les rhéteurs . Il n'y a pour cela qu'un secret, qui est de ressentir en nousmêmes tous les mouvements que nous voulons imprimer dans l'esprit de ceux qui nous écoutent. Un auditeur prendra-t-il feu, tandis qu'on lui parlera avec une nonchalance capable de l'endormir? Quand Cicéron se met en colère, c'est avec une telle impétuosité, que son rival Hortensius en devient muet d'étonnement, et n'a pas la hardiesse de lui répondre. Ses péroraisons d'ailleurs sont la plupart si touchantes, que l'on y gémit comme dans une désolation pubhque. A quoi faut-il attribuer ces grands
succès? Ce n'est point à son esprit, il le dit luimême, c'est à sa douleur. La tempête s'élève d'abord en son âme, et se répand ensuite sur tous ceux qui Tentendent. Pectus est, dit Quintilien, quod disertos facit, et vis mentis. Les véritables orateurs doivent être non-seulement de beaux esprits, mais encore de bons cœurs. S'ils ont besoin de pénétration , de solidité et de justesse pour bien raisonner, il faut aussi qu'ils aient reçu de la nature une âme tendre et facile à s'émouvoir.
Il est vrai qu'il y a des orateurs disgraciés dont les passions, si j'ose ainsi dire, ne sont pas contagieuses. Ils se tourmentent, ils s'agitent; mais toute cette agitation se passe cbez eux, l'auditeur n'en reçoit nulle atteinte. Un effet si contraire à la maxime que nous venons d'avancer vient du peu d'adresse de l'orateur, qui ne sait pas bien préparer les esprits. Il veut allumer une matière qui n'est pas sèche. C'est une erreur. Il faut amener les choses, et insinuer doucement dans le cœur les dispositions convenables aux mouvements que l'on y veut introduire. Démosthène et Cicéron ne manquent point à ces préparations artilicieuses. Voyons,
par exemple, l'endroit inimitable du chandelier de Jupiter. Comme d'abord Cicéron réveille, rattention par la promesse des grandes choses qu'il va déduire ! Avec quelle naîrelé il raconte toute cette histoire ! Comme il sait la revêtir de toutes ses circonstances, et principalement des plus odieuses ! Cependant il s'élève dans l'esprit même du lecteur une indignation secrète dont il ne peut se défendre. Mais cet orateur ne précipite rien. Il attend qu'il ait bien mis la chose devant les yeux, qu'on la voie, qu'on la touche en quelque façon. Alors, les esprits de ses auditeurs étant bien disposés, tout d'un coup il y met le feu, et les embrase. Au reste, ce que je dis là du chandelier de Jupiter, je le dis en même temps des autres endroits des Verrines que je vous ai cités plus d'une fois. J'y ai pris mes premières idées de l'éloquence, et sur ce point-là je conserve encore dans un âge décrépit les inclinations de ma jeunesse. Mais c'est trop vous distraire par ces sortes de réflexions. Encore ne faut-il pas vous quitter, mon cher père, sans vous avoir déridé le front un moment. Hé bien, devinez à quoi je compare Déraosthène et Cicéron ? Le premier
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à vos bons vins de Bourgogne, et le second aux nôtres de Champagne. Dans le vin de Bourgogne il y a plus de force, plus de vigueur, il ne ménage pas tant son homme, il le renverse plus brusquement : voilà Démosthène. Le vin de Champagne est plus fm, plus délicat, il amuse davantage et plus longtemps, mais enfin il ne fait pas moins d'effet : voilà Cicéron. Et comme les buveurs sont partagés sur l'excellence de ces deux vins, et qu'à une même table où l'on sert de l'un et de l'autre, chacun se déclare pour son goût particulier : donnons aux lecteurs une semblable liberté sur ce qui regarde Cicéron et Démosthène. Je finis ma leçon à l'antique. Portez-vous bien, et m'aimez toujours.
FIN DES LETTRIS DE ÎIACCROIX.
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