CHAPITRE XV
Arrivée delH. LeTelUer à Reims.Son installation.
E vendredi 12 avril on se prépara à ^g^ recevoir M. Le Tellier, coadjuteur de Jjig^»3J^ Reims. J'appris que M.Thuret, comme grand vicaire et chef du clergé, prétendoit lui parler avant moi ; je Tallai trouver, et le priai que les choses se passassent à l'ordinaire. lime le promit et le tint. L'université se remua aussi pour prendre les devants, mais sur les cinq heures et demie du soir, je me rendis au palais, accompagné de messieurs les chanoines.
On y porta huit brocs de vin : M. le coadjuteur arriva vers les six heures du soir; nous l'attendions en robes et bonnets ; je lui fis le comphment de la compagnie à l'entrée de l'antichambre; il reconduisit le chapitre cinq ou six pas avant dans la grande salle, marchant devant et ne nous ayant pas donné la porte, comme aussi il ne le devoit pas. Puis il nous salua tous fort humainement et rentra. Nous fûmes les premiers qui lui rendîmes nos devoirs, l'université n'y vint que longtemps après.
Le samedi 15 avril, M. lecoadjuteur prit possession de r archevêché. On y observa les mêmes cérémonies qu'à la prise de possession de Son Eminence. La croix fut portée devant M. le coadjuteur : il avoit une chape violette d'une très-belle couleur , taillée comme celle des chanoines; il ne voulut pas mettre le chaperon, il prit le bonnet. Dans le chapitre il fit une petite harangue où il parla de lobligation qu'il avoit à Son Eminence et de l'affection aussi qu'il portoit au chapitre. Messieurs en s'agenouillant devant lui, selon la coutume, lui dirent, sans ôter leur chaperon : Pax tibiy illustrissime et reverendissime Pater. Enfin en entrant, on le
reçut comme archevêque. M. Routier* fit son éloge dont il s'acquitta fort bien; puis on mena M. le coadjuteur au chapitre, où il tit sa harangue ; M. le prévôt y répondit peu de chose ; le bonhomme, en parlant, avoit ses luneiles au nez. On lut les privilèges du chapitre. M. le coadjuteur jura qu'il les entretiendroit, et signa le serment de les maintenir par devant deux notaires apostoliques, puis on le reconduisit dans le chapitre où les dignitaires lui firent foi et hommage des biens qu'ils tiennent de lui. Cela fait, il donna la bénédiction au peuple, la tête couverte ; le service étant fini, on le reconduisit au palais. J'ai oubhé que plusieurs personnes entrèrent dans le chapitre, ce qui ne s'étoit point fait à la prise de possession de Son Eminence. Comme il y avoit des chanoines qui en vouloient faire du bruit, M. le coadjuteur se tourna vers eux, et leur dit, en souriant; «Il » faudroit les laisser entrer, il n'y a pas grand » mal, quand ils seroient là. »
Le dimanche des Rameaux il fit la bénédiction des rameaux à Saint-Pierre. Les jours suivants, il examina les ordinants avec soin et
* Pierre Routier, chanoine dès 1638, mort en 1672.
capacité, car il est habile, il est docteur de Sorbonne et y a soutenu avec applaudissement. Il avoit amené avec lui plusieurs personnes considérables, comme M. l'abbé Colbert de Saint- Pouanges et 31. Languet, M. Gerbais, docteur de Sorbonne, et M. Faure, aussi docteur de Sorbonne et un des plus doctes hommes de ce temps: M. Person, vieux domestique de la maison de M. Le Tellier, l'accompagna aussi. C'est un bon homme dont M. Gerbais me dit une action qui se trouve sans exemple. En jouant au piquet avec un de ses amis, ils se querellèrent ; cet ami, dans sa colère, lui donna un coup de couteau vers l'estomac; Person de sang-froid lui dit : « Que venez-vous de vous faire? vous êtes fou! si on vous prend, vous serez pendu; tenez, voilà ma bourse, fuyez-vous-en. »
Le vendredi saint, M. le coatljuteur alla adorer la vraie croix : il ne se traîna pas à genoux à l'adoration comme les chanoines, mais il lit trois génuilexions.
11 lit l'oflice le jour de Pâques ; on lui présenta la distribution et à tous ceux qui l'accompagnoient. li ne changea rien aux cérémonies, qu'il trouva très-belles; il remarqua seulement
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que les officiants marchent avec trop de vitesse, qu'ils ne sont pas assez propres, et que leurs robes ne sont pas blanches.
Le lundi 22 avril, M. le coadjuteur partit pour retourner à Paris. 11 promit au chapitre de faire ce qu'il pourroit en sa faveur auprès de Son Eminence et pour le rappel de MM. Sicart et Barrois.
Pendant le jubilé, une fille assez bien faite, en priant Dieu devant le Saint-Sacrement exposé sur le grand autel Notre-Dame , tout d'un coup s'avance au tabernacle, et se saisit du Saint-Sacrement. Comme elle vit qu'on couroit à elle pour le lui ôler : Marie , dit cette fille, aide-moi, î?s viennent pour moter ton fils. Effectivement on le lui ôta et on la conduisit dans la prison de Monsieur l'Archevêque, où elle fut aussitôt écrouée par M. le Ueutenant criminel, qui avoit été présent à l'action.
On trouva que cette fille étoit folle il y avoit déjà longtemps.
Le 18 mai 1669 j'envoyai à M. Sériant, procureur auparlement. plusieurs titres originaux, par lesquels il est évident que les évêques suffragants de l'archevêché de Reims doivent à la fabrique une chape à leur avènement à l'évèché.