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C'étoit un fort honnête homme d'honneur. Peutêtre qu'il ne manquoit pas un peu d'ambition ; cela lui étoit en quelque sorte pardonnable, il étoit de Castres; d'ailleurs il étoit généralement applaudi. »
Mais le coup le plus sensible qui frappa vers cette époque le cœur de Maucroix, fut la mort de La Fontaine. On connoît le retour édifiant du poète aux sentiments religieux et jusqu'où, revenu momentanément à la sanlé, il poussa la contrition et les austérités. Dans ses derniers temps, il s'occupoitde mettre en vers les hymnes de l'Eglise, et l'on voit, par un fragment d'une lettre à Maucroix que nous a conservé l'abbé d'Olivet, combien ce projet l'occupoit fortement. « J'espère (écrit-il, le 26 octobre 1694) que nous attraperons tons deux les quatrevingts ans, et que j'aurai le temps d'achever mes hymnes. Je mourrois d'ennui, si je ne composois plus. Donne-moi tes avis sur \eDiesirœ, diesilla, que je t'ai envoyé. J'ai encore nn grand dessein où tu pourras m'aider : je ne te dirai pas ce que c'est que je ne l'aie avancé nn peu davantage. »
On ignore quel étoit ce grand dessein de LaFontaine, et l'affoiblissement de sa santé ne lui permit pas de pousser bien loin la traduction des psaumes. On prétend, dit M. Walckenaer, d'après d'Olivet, que sa fin fut avancée par l'usage indiscret d'une tisane rafraîchissante, qu'il prit pour se guérir d'un grand échauffement causé par les remèdes qu'on lui avoit administrés pendant sa maladie Rien de pins touchant que les adieux de La Fontaine à Mau-
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croix, dans cette lettre si souvent réiff >rimée : « Tu te trompes assurément, mon cher ami, s'il est bien vrai, comme M. de Soisssons me l'a dit, que lu me crois pins malade d'esprit que de corps. Il me l'a dit pour tâcher de m'inspirer du courage, mais cen'estpasdequoi je manque. Jet'assureque le meilleur de tes amis n'a plus à compter sur quinze jours de vie. Voilà deux mois que je ne sors point, si ce n'est pour aller un peu à l'Académie, afin que cela m'amuse. Hier, comme j'en revenois, il me prit, au milieu de la rue du Chantre, une si grande foiblesse que je crus véritablement mourir. Oh! mon cher! mourir n'est rien; mais songes-tu queje vaiscomparoitre devant Dieu? Tu sais comme j'ai vécu. Avant que tu reçoives ce billet, les portes de réternité seront peut-être ouvertes pour moi. » Quelle charmante naïveté dans ces mots : « Je sors pour aller un peu d r Académie, afin que cela m^amuse. » Et quelle humilité chrétienne, quelle amitié touchante dans ce précieux billet ! — La lecture en émut profondément Maucroix, qui, sans le moindre retard, le 14 février 1693, y répondit par une lettre pleine de tendresse, d'afïeclueuse sollicitude et de pieuses exhortations ; puis il ajoute : « Si Dieu te fait la grâce de te renvoyer la santé, j'espère que tu viendras passer avec moi les restes de ta vie, et que souvent nous parlerons ensemble des miséricordes de Dieu. Cepen Janî si tu n'as pas la force de m'écrire, prie 31. Racine de me rendre cet office de charité, le plus grand qu'il me puisse jamais rendre. Adieu, mon bon, mon ancien et mon véri-
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table ami. Que Dieu, par sa très-grande bonté, prenne soin de la santé de ton corps et de celle de ton âme. »
La Fontaine n'avoit pas vainement pressenti sa fin: «Vrai dans sa pénitence, dit d'Olivet, comme danstont le reste de sa conduite, et n'ayant jamais songé ^ tromper en rien ni Dieu ni les hommes, » La Fontaine mourut, le 13 avril 1695> âgé de soixante- treize ans neuf mois et cinq jours. Celte date résulte des recherches patientes de M. Walckenaer, qui est parvenu à retrouver l'acte mortuaire, aux Archives du département de la Seine. Jusquelà, tous les biographes mettoient la mort de La Fontaine au 1 3 mars 1695, et c'est la date que lui donne Maucroix lui-même dans cette touchante notice que, le premier, j'ai livrée à la publicité. Elle couronne dignement une si belle et si mémorable amitié : « Le 13 mars 1694 1 mourut, à Paris, mon trèscher et très-fidèle ami M. de La Fontaine. Nous avons été amis plus de cinquante ans, et je remercie Dieu d'avoir conduit l'amitié extrême que je lui portois jusqu'à une assez grande vieillesse, sans aucune interruption ni aucun refroidissement, pouvant dire que je l'ai toujours tendrement aimé, et
1 J'ai dit que l'extrait des Mémoires que nous avons de Maucroix , n'est qu'une copie de la main du chanoine Murtin , qui , sans doute involontairement, a tronqué souvent le texte par des à peu près abréviatifs. Il est certain que cette date, parfaitement connue de Maucroix, avoit été altérée par Martin : passe encore pour Mars au lieu d'Avril, mais iG9i au lieu de 1695, ce n'est pas Maucroix qui se seroit à ce point égaré.
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autant le dernier jour que le premier. Dieu, par sa miséricorde, le veuille metlre dans son saint repos ! C'étoit l'âme la plus sincère et la plus candide que j'aie jamais connue : jamais de déguisement, je ne sais s'il a menti en sa vie. C'étoil an reste un trèsbel esprit, capable de tout ce qu'il vouloit entreprendre. Ses fables, au sentiment des plus habiles, ne mourront jamais ellui feront honneur dans toute la postérité. »
Maucroix n'avoit pu assister son ami dans ses derniers moments; mais aux expressions de sa dernière lettre, et à l'empressement qu'il met à connoître les moindres circonstances de sa mort, on comprend qu'il dut être empêché par quelque soin impérieux. Nous avons vu déjà qu'il prioit Racine de le tenir au courant des progrès de la maladie : à la nouvelle de la mort, il se hâte d'écrire à Boileau, qu'il sait parfaitement informé, et de lui demander des détails sur la fin si édifiante de leur ami commun : illustre et touchante amitié de ces quatre beaux génies, dont les lettres ont formé les nœuds, et qui se retrouve pieuse et fidèle au jour de l'éternelle séparation !
« Les choses hors de vraisemblance, écrit Boileau à Maucroix \ qu'on m'a dites de 31. de La Fontaine, sont à peu près celles que vous avez devinées : je veux dire que ce sont ces haires , ces cilices et ces disciplines dont on m'a assuré qu'il affligeoit fréquemment son corps, et qui m'ont paru d'autant
1 Lettre du 29 avril 1G95, p. 216, dont il faut rectifier l'attribution.
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plus incroyables que jamais rien, à mon avis, ne fut plus éloigné de son caractère que ces mortifications. Mais quoi, la grâce de Dieu ne se borne pas à des changements ordinaires, et c'est quelquefois de véritables métamorphoses qu'elle fait. »
On sait en effet qu'après la mort de La Fontaine, on trouva chez lui plusieurs instruments de mortification, et qu'en le déshabillant pour le mettre sur le lit qu'il ne devoit plus quitter, on vit qu'il étoit couvert d'un cilice. Maucroix, pour tout héritage de son ami, demanda et obtint ce même cilice, qu'il conserva pieusement comme un monument de la vertu de celui qu'il avoit tant aimé.
« J'ai vu, dit l'abbé d'Olivet % entre les mains de son ami, M de Maucroix, le cilice dont il se trouva couvert, lorsqu'on le déshabilla pour le mettre au lit de la mort, »
Cette correspondance que la perte de La Fontaine amena entre Maucroix et Boileau, sera toujours lue avec intérêt comme toutes les productions vraiment littéraires du grand siècle. C'est là qu'avec une modestie extrême, Maucroix fait lui-même l'appréciation du genre de talent qu'il croit posséder et qu'il envisage au seul point de vue de traducteur, tant est éloignée de lui la prétention de poète ou d'orateur. « Vous m'avez dit plus d'une fois que la traduction n'a jamais mené personne à l'immortalité. Mettant la main à la conscience, je
1 Hist. de l'Académie franc. Paris, l'ôO, t. ii, p. 346.