SA VTF ET SES OUVRAGES. LIX
époque, moins qu'à toute autre, nous ne garantissons point que notre jeune abbé ait strictement tenu à l'observation du neuvième commandement.
Voici des vers de Furetière qui rendent assez bien l'idée que prirent de sa conversion ses amis de Paris et les habitués du gros pilier :
Clilon, fainéant Irès-illuslre , Tu dois être devenu rustre , Depuis un an ou douze mois, Qu'étant au pays champenois, Oisif, et les mains dans les pocties, Je ne sais parquais anicroches,' Ton docte et fertile cerveau Ne nous fait plus voir de son eau ?
Le style de Furetière se ressent parfaitement de la vie que menoit à cette date le futur abbé de Chalivoy K Nous n'en citerons que quelques vers :
Toi qui jurois morbleu tout net, Pour faire six vers d'un sonnet, Et disois cent fois malepeste, Avant que d'achever le reste :
Veux-tu donc parmi ces badauds Perdre le fruit de les travaux,
1 « Furetière, ne sachant comment obliger sa mère à lui donner partage, s'avisa d'une plaisante invention, mais qui n'étoit pas autrement selon les bonnes mœurs. Il avoit une sœur assez jolie : il fait qu'un de ses amis se trouve une ou deux fois en lieu où elle étoit; cet homme faisoit l'homme de qualité ; il s'éprend, il parle; la dame charge son fils de s'en informer. Cet homme se disoit d'auprès de Reims. Furetière apporte des lettres à sa mère, où l'on disoit les plus belles choses du monde de cet homme. Il en-
El cette fortune opulente De cent mille éloges de rente?
Apprends-moi quel événement A pu faire ce changement; Si dans l'église lu demeures Tant qu'on dit toutes les heures.
Pour ouïr comme les dévols L'office jusqu'à Salva nos; Si lu vas à quelques coquettes Dire des douceurs et fleurettes :
Si tu fais avec un foret Une saignée au cabaret ; Si lu hantes les jeux déboule?
voyoit de temps en temps des gens qui se disoient de Reims; la mère aussitôt s'informoit à eux : ils disoient merveilles et lui avouoient qu'il falloit que ce gentilhomme fût bien amoureux, car pour le bien, il auroit trouvé tout autre chose. La mère, en se vantant, disoit à son fils : ^ Tu as toujours fait le bel esprit; trouve donc un parti comme celui-là pour toi. » La demande se fait : on vient à faire des articles. Le fils consent à tout, pourvu que la mère l'égale, et quand il eut touché son fait, l'accordé disparut. La fdle, quoiqu'il y allât du sien, car il avoit fallu subir quelques privautés, dit que le tour lui avoit semblé si plaisant, qu'elle n'en pouvoit vouloir de mal à son frère. » (Tallemaxt, Histor., t. x, Fourberies, p. 37.)
Vraie ou supposée, cette anecdote courut le monde en son temps, et Tallemant n'y a mis que son talent de narration. Dans un des pamphlets publiés contre Furetière, lors de sa querelle académique *, on a ravivé cette historiette avec des circonstances véritablement odieuses. On voit la passion haineuse dans le pamphlet : dans le conte de Tallemant, il n'y a qu'un grain de malice, mais sans méchanceté. C'est là le caractère de Tallemant.
* Dialogue de M . D., de V Académie frurnioiie, et de M. L. M. , advocat en Parlement, Varis, 1686, in-18.