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VOYAGE D’UN EGYPTIEN EN SYRIE, ETC
RÉPONSE A LA CRITIQUE1
Au commencement du mois de mars 1867, je fus prévenu par un de mes amis de Paris qu’un article de critique malveillante contre mon ouvrage : Voyage d’un Égyptien, etc., avait été remis à la rédaction de la Revue critique, journal de la librairie A. Franck, gérée à Paris par M. F. Vieweg. On m’en nommait l’auteur; c’était M. Henri Brugsch, qui, après avoir résigné ses fonctions de consul de Prusse au Caire, attendait alors, à Auteuil, sa nomination à l’un des postes élevés de la science française.
Le caractère de l’article, dont l’auteur n’avait pas dissimulé l’intention, devait exciter une curiosité précoce.
1. H. Brugsch avait, dans un article paru au t. II de la Revue critique de 1867, proposé une traduction du Papyrus Anastasi n° 1 assez différente de celle de Chabas. Chabas crut qu’il avait été encouragé dans son entreprise par les égyptologues parisiens, et il écrivit cette Réponse à la Critique, qui fut publiée en 1868, à Chalon-sur-Saône, chez Dejussieu, à Paris, chez Maisonneuve, en une brochure in-4° de 104 pages, avec le mot de « Juvénal (Sat. II) Loripedem rectus derideat » en exergue. Le prix en fut fixé à 1 franc, prix du tirage à part qui avait été fait de la Critique de Brugsch. — G. M.
voyage d’un égyptien en syrie, etc.
Aussi le même avis me parvint-il de divers côtés, et même de l’étranger. Toutefois, l’incubation fut longue, car c’est seulement dans les numéros du 17 août et du 17 septembre que le factum a été imprimé.
Finalement, tandis (pie j’assistais à Paris aux séances du Congrès universel d'anthropologie, le premier numéro de l’article fut mis en distribution et vint aux mains de plusieurs de mes confrères du Congrès; un exemplaire en fut adressé chez moi par les soins de l’éditeur de la Revue critique. Grâce à ce concours de circonstances, j’ai pu, avant de l’avoir lu moi-même, constater l’effet pénible (pie cette critique amère a produit sur mes amis, à Paris comme à Chalon-sur-Saône.
Composé chez M. Mariette, à Auteuil, révisé1 2 au Musée égyptien du Louvre, le pamphlet de M. Brugsch a fait son apparition en même temps qu’un Mémoire sur les attaques ' des peuples de la Méditerranée contre l’Egypte , dans lequel M. de Rongé, parlant pour la première fois de mon livre, n’y signale (pic des contresens et des erreurs*. Aussi personne ne s’est trompé sur les rancunes que cet acte d’hostilité a eu pour objet de caresser. Très reconnaissant envers scs promoteurs de Paris, bien qu’il ait dédaigné de la part de la France des faveurs qu’un savant français solliciterait en vain, M. Brugsch paye sa dette à sa manière. Le savant allemand apprécie bien les faiblesses humaines.
Deux petits incidents assez curieux pour la moralité de la chose ont précédé la publication de M. Brugsch; le premier, c’est qu’en juin dernier, la Revue critique , qui pos-
1. A défaut de révision, M. Brugsch imprime des phrases comme celles-ci : Une certaine partie du chaire d’un animal qui entoure l’os ( Dictionnaire , p. 162).
2. J’avertis en passant que je réponds aujourd’hui seulement à M. Brugsch. Je ne cite les objections de M. de Rougé qu’à raison d’une coïncidence en apparence significative, mais qui toutefois ne peut bien n etre que fortuite.
RÉPONSE A LA CRITIQUE
sédait depuis plusieurs mois le compte rendu de M. Brugscli, m’a demandé un exemplaire de mon livre pour le cas où je désirerais qu’il en fût rendu compte. Le second, c’est que l’auteur me fit à Paris, le 6 août, une visite à laquelle il donnait le caractère d’une démarche sympathique. Je m’y suis laissé tromper. Après quelques heures de conversation amicale, M. Brugsch promit de m’apporter le surlendemain le manuscrit de son article, pour me démontrer que toute malveillance y était étrangère. Rendez-vous fut pris. Mais, comme on peut aisément se le figurer, comme d’ailleurs me le fit prévoir d’avance quelqu’un qui connaissait bien le contenu du manuscrit, M. Brugsch ne revint pas et ne crut pas devoir me faire savoir pourquoi. Je dois lui laisser en cette circonstance tout l’avantage de m’avoir pris pour dupe.
Mes lecteurs voudront bien me pardonner les détails dans lesquels je suis obligé d’entrer; je tiens à ce qu’il soit bien reconnu que nous n’avons pas affaire ici à un simple incident de discussion scientifique, à des questions d’interprétation de textes, qu’on peut envisager de manières fort différentes, sans pour cela faire acte d’hostilité. L’article auquel je réponds aujourd’hui a une tout autre origine que l’amour de la science, un tout autre but que la rectification de quelques opinions. L’école de Champollion jugera la question, ou plutôt elle l’a déjà jugée.
Mon attitude envers M. Brugsch a-t-elle justifié de semblables attaques? J’en serais fort étonné. Si j’ai eu à contredire ses vues relativement à divers textes sur lesquels on avait appuyé des systèmes chronologiques', mes critiques n’ont eu rien d’aigre, ni de méticuleux. Elles se sont bornées
1. Dans ma seconde série de Mélanges égyptologiques, imprimée
en 1864.
20G voyage d'un égyptien en syrie, etc.
à toucher à quelques points importants, tels que, par exemple, la question de savoir s'il était permis d’admettre une ère des Renaissances, de reconnaître une éclipse de lune sous le règne de Takellotis Ier, etc. D’ailleurs, mes vues étaient exposées de manière à ne pas porter le plus léger préjudice à la réputation scientifique de M. Brugsck. Mais il y a mieux, et je suis bien forcé de le rappeler ici, j’avais exposé à M. Brugsch, par lettres particulières, la plupart de mes remarques, en l’invitant à les discuter avec moi et il faire droit lui-même il mes objections si bon lui eût semblé, auquel cas je n’aurais pas eu à les publier. M. Brugsch n’a jamais, dans sa correspondance, fait la moindre allusion à mes communications de cet ordre, et il lui a plu d’attribuer à M. de Rongé la correction que je lui ai adressée en ce qui touche sa manière de lire les dates afférentes aux cinq jours épagomènes. Je ne rappelle ce fait que pour aider à ses souvenirs, car je ne mets pas en doute que M. de Rougé ait pu / faire la même observation que moi.
J ai contesté aussi quelques-unes des opinions deM. Brugsch sur le système de transcription des hiéroglyphes. C’est là un détail de si minime importance que je ne crois pas que personne puisse m’en vouloir de tenir à ma méthode, alors surtout que je suis d’accord avec tous ceux qui, à l’exemple de M. Brugsch et de M. Lepsius, reproduisent toujours les textes égyptiens qu’ils transcrivent.
Enfin, si l’on consulte mes derniers ouvrages, on y trouvera M. Brugsch cité : comme érudit de premier ordre, justement honoré dans son pays et bien connu de toute l’Europe savante1 2 ; comme auteur d’ouvrages d’inappréciable valeur, tels que les Matériau./: pour servir à la reconstruction du Calendrier égyptien' /comme un de ces explorateurs
1. Nom de Tlièbes, p. x[; cf. t. II, p. 253, de ces Œuvres diverses].
2. Revue rétrospective I. p. 29 [; cf. t. II, p. 387, de ces Œuvres diverses].
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consciencieux qui acquittent leur dette lorsqu’ils obtiennent une mission de leur Gouvernement 1 2 * ; comme l’un des hommes qui ont rendu les plus grands services à la science5, etc.
En ce qui touche les travaux de mes confrères sur le voyage du Papyrus Anastasi I, je ne puis mieux faire que de répéter mes propres paroles (préface, p. m) :
« L’importance du document qui fait l’objet de ce livre a » été depuis longtemps signalée. M. le docteur Hincks y » découvrit le premier les noms de Béryte, de Sidon et de » Sarepta; plus tard, M. Brugsch y puisa de nombreuses » indications pour la géographie des contrées voisines de » l’Égypte; d’autres égyptologues firent aussi quelques em- » prunts à ce texte précieux; mais toutes ces tentatives » portaient sur des phrases isolées ou sur de courts para- » graphes. Des traductions aussi fragmentaires ne pouvaient » que rarement rencontrer juste; aussi est-il vrai de dire o que rien de sérieux n’avait encore été tenté au regard de » l’interprétation du texte, jusqu’à l’essai que M. Goodwin » a inséré dans son très remarquable travail sur les Papyrus » hiératiques. »
A la vérité, je n’ai pas parlé des nouvelles recherches auxquelles, selon M. Brugsch, M. de Rouge aurait soumis les passages les plus importants de ce papgrus. Je ne connais absolument rien de semblable. M. de Rongé a traduit, longtemps après M. Goodwin, ce passage : Tu n’es pas allé au pags de Khita; mais je ne suppose pas que le savant académicien ait chargé M. Brugsch de prendre une hypothèque tardive sur cette traduction d’une phrase aussi simple. Au surplus, je le répète, ma réplique est aujourd’hui consacrée à M. Brugsch. Je répondrai à M. de Rougé lorsque,
1. Romio rétrospective I, p. 32 [; cf. t. II, p. 424, cle ces Œuvres diverses].
2. L’Inscription de Rosette , p. 7[; cf. t. III, p. 100, de ces Œuvres
diverses ].
208 voyage d'un égyptien en syrîe, etc.
à l 'exemple de M. Brugsch, il aura fait connaître ses objections.
Tels sont les précédents du débat qui s’agite. Résumons maintenant les accusations portées par M. Brugsch contre moi.
M. Brugsch feint d'être d’accord avec moi sur l’utilité de l’analyse et de l’interprétation du texte du papyrus. C’eut par ce moyen, ainsi s’exprime-t-il, qu'on parviendra à bien comprendre les riches notions géographiques que fournit ce document antérieur de plus d’un siècle ci la guerre de Troie; cette déclaration faite, il se hâte d’affirmer que j’ai méconnu entièrement l'arrangement du texte et la vraie intention de son auteur. Ceci toutefois ne lui parait pas encore suffisant pour amoindrir l’intérêt de mon livre, car il termine son article en ces termes : « Tandis que M. Chabas » considère le texte comme la description d’un voyage » réellement accompli par un guerrier égyptien en Syrie et » en Palestine, nous sommes convaincu que la lettre ne » donne qu’une esquisse, tracée rapidement et sans ordre » géographique, des villes, des localités et des courants les » plus difficiles à passer, dans les pays nommés, qui s’éten- » dent jusqu’à la frontière égyptienne. Cette esquisse a » évidemment été composée par l’auteur du manuscrit aux » seules fins de montrer à son collègue les difficultés d’un » voyage projeté et de le retenir dans les affaires paisibles » de la profession littéraire. C’est sous ce point de vue » seulement que les mentions historiques et géographiques » contenues dans ce curieux document doivent être jugées » et étudiées. »
La conséquence de cette assertion de M. Brugsch, c’est que non seulement ma traduction est mauvaise, mais que le texte, ne relatant qu’un voyage imaginaire où les noms
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géographiques sont pris au hasard et sans lien entre eux, ne présente non plus qu’un fort médiocre intérêt scientifique. Lors même que ma traduction serait bonne, il n’y aurait pas à se fier sur les itinéraires déterminés par l’ordre du récit et par la division du manuscrit en paragraphes. Cela n’a pas empêché M. Brugsch de nous affirmer les riches notions géographiques que fournit ce document. Ce critique a d’étranges associations d’idées.
Avant de m’occuper des objections de détail, je dois continuer à relever les points dominants du procès que m’intente M. Brugsch. Voici l’un des plus saillants :
« En lisant la traduction suivie du Voyage, et même » après l’avoir relue plusieurs fois, nous sommes hors d’état » d’en saisir le sens général. Nous avons pu reconnaître des )) mots bien déterminés sans cependant trouver le lien qui » les réunit. »
Ainsi M. Brugsch n’a pas compris ma traduction; il la trouve obscure, c’est pour lui une suite de mots sans connexion logique; celle qu’il appelle sienne vise sans nul doute à être claire et intelligible. Comme je la reproduis en entier, les lecteurs apprécieront aisément la valeur de cette prétention. Mais mon but, aujourd’hui que je ne dois à M. Brugsch que la vérité, va beaucoup plus loin. Je veux démontrer dans cet écrit :
1° Que jamais, à aucune époque de sa vie scientifique, M. Brugsch n’a été capable de faire une traduction du Papyrus Anastasi I; que, par conséquent, s’il y avait dans ce document quelque chose que je n’eusse pas su y découvrir, ce n’est point à coup sûr M. Brugsch qui pourrait s'en apercevoir ;
2° Que ce qu’il appelle sa traduction, c’est tout simplement une copie altérée de la mienne, faite sur mon livre, ligne à ligne et mot à mot, avec de gauches modifications, fortement imprégnées de saveur tudesque, et violant la lettre du texte de la manière la plus formelle.
lilliL. KUYPf., T. XI.
voyage d’un égyptien en syrie, etc.
Vidons encore une question préalable, et pour cela citons tout au long le paragraphe qui m’a été le plus sensible :
« A parler franchement, nous regrettons que M. Chabas, » qui aime à renvoyer aux recherches qu’il a publiées an- » térieurement, n’ait pas toujours rendu la même justice à » ses devanciers, de manière à mettre le monde savant en » état d’apprécier exactement les véritables progrès que » son travail fait faire à la science. Des mots, discutés et » déterminés par d’autres savants, longtemps avant l’appa- » rition de son livre, s’y trouvent traités comme étant » inconnus jusqu’à présent; des phrases entières, expliquées » et traduites par d’autres égyptologues de longues années » avant sa publication, sont presque textuellement repro- » duites dans la version de M. Chabas sans indication de '» source. Un auteur, qui lui-même fait ressortir l’exactitude » de sa méthode, a mieux à faire que de relever les fautes » de ses confrères et d’ignorer la plupart du temps les » résultats de leurs travaux. La note 3 de la page 332 et » toute la page 352, qui termine les discussions contenues » dans son ouvrage, suffisent à donner une idée du système » que nous reprochons à M. Chabas. Plus une science » avance, plus les progrès augmentent et plus il est aisé de » critiquer; mais le critique ne doit pas oublier qu'il se sert » d’instruments que ceux dont il relève les fautes lui ont » mis en mains. »
Assurément, si je m’attendais à un reproche, ce n’était point à celui de ne pas me montrer reconnaissant envers ceux de mes collègues qui m’ont mis en mains des instruments de travail. Quand j’ai parlé de M. Brugsch comme de l’un des hommes qui ont le plus rendu de services à- la science, quand j’ai opposé son infatigable activité, son zèle pour la divulgation des textes et des monuments à l’inertie
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des savants officiels français, j’étais mû précisément vis-à-vis de mon adversaire d’aujourd’hui par un sentiment de gratitude et d’admiration que je conserve encore aujourd’hui. Il n’est pas absolument impossible que, dans un travail de grande étendue et sur des points devenus incontestables, je n’aie pas toujours cité mes devanciers; il peut se faire aussi que tous les résultats acquis avant moi ne me soient pas présents à la mémoire. C’est, en effet, une lourde tâche que celle de classer et de répertorier les notions répandues dans des centaines de publications; si quelques oublis peuvent être signalés dans mon livre, je ne m’en étonnerai pas, mais je serai toujours heureux de rendre justice à qui de droit sur la première réclamation qui me sera faite.
Voici la note 3 de la page 332 que M. Brugsch signale comme un spécimen du système qu’il condamne. Il s’agit du groupe f fl £ V: M. Goodwiu traduit most glorious, très glorieux, ce qui n’est pas exact, et M. de Rouge : le grand guerrier, ce qui ne l’est pas davantage. Ce groupe signifie vaillant, courageux, fort, et n’est nullement limité dans son emploi ci la valeur militaire. Je ne vois pas trop en quoi cette légère rectification, qui porte sur une nuance d’expression,- soulève les susceptibilités de M. Brugsch.
Quant à la page 352, elle traite cle la question de savoir si les Égyptiens, comme l’affirme M. de Rougé, se sont désignés eux-mêmes par le mot <~> ^ |, Retu, lequel aurait
ainsi servi de dénomination ethnique. Je me suis élevé avec force contre cette assertion, que je considère comme une grave erreur. J’ai, par suite, contesté l’identification des
1. M. de Rougé a démontré lui-même que l’idée gloire était beaucoup trop faible pour rendre compte des emplois du groupe en question, mais il a adopté ici le sens guerrier , qui n’a jamais appartenu à ce mot. Si par guerrier M. de Rougé entend belliqueux , il aurait fallu, comme l’a fait M. Goodwin, éviter de joindre deux adjectifs, et traduire très belliqueux; de même on traduirait ô.a.-oep, très grand, plus convenablement que grand grand.
voyage d’un égyptien en syrie, etc.
Ludim de l’Écriture avec la race égyptienne, et rappelé, en terminant, que M. de Rongé s’était lui-même expliqué franchement sur le peu de solidité du terrain qu’il explorait.
Tels sont les deux faits caractéristiques que signale M. Brugsch pour jeter la défaveur sur ce qu’il nomme mon système. J’avoue que je n’aperçois pas mon crime. Ai-je affirmé des erreurs? Ai-je emprunté mes critiques à quelqu’un de mes collègues? Ces critiques ont-elles quelque chose d’aigre et de blessant? M. Brugsch aurait bien dû s’expliquer ou mieux encore laisser s’expliquer les deux égyptologues que la chose concerne.
Je le répète de nouveau, ma réplique est uniquement dirigée contre les attaques de M. Brugsch. Mon intention a toujours été de rendre justice à tous mes confrères et d’agir avec eux, non pas seulement loyalement, mais encore amicalement. C’est pour ce motif qu’en ce qui regarde M. Brugsch notamment, je me suis souvent contenté de passer légèrement, après avoir exprimé une approbation, ou au moins une apologie pour les critiques possibles, sans faire ressortir les fautes que je pouvais signaler. Sauf des cas particuliers, lorsque, par exemple, il s’agit d’assertions que je regarde comme des erreurs graves, ou réitérées malgré des rectifications déjà exprimées par moi-même ou par d’autres, je n’insiste pas sur les détails et m’étudie à ne citer qu’avec éloges les travaux de mes collègues. M. Brugsch paraît se plaindre de ce procédé. Il sera fait droit à sa réclamation dans l'un des paragraphes suivants.
M. Brugsch me reproche d’aimer à renvoyer aux recherches que j’ai publiées antérieurement; il trouve que je me cite trop moi-même. Je sais très bien qu’en entrant dans les vues exprimées ici par mon critique, je répondrais bien mieux à son désir intime et à celui de ses alliés. Il n’ignore
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pas que mon nom 11e s’échappe guère plus souvent de sa plume que de celles des égyptologues officiels.
A qui voudra se convaincre de leur attitude réservée, il suffira de feuilleter pendant cinq années les numéros du Moniteur de ces Messieurs; c’est de la Revue archéologique que je veux parler, non pas que je blâme ce journal de disposer sa rédaction comme bon lui semble; je me borne à constater un fait. Au premier volume de 1862, page 291, on trouvera sur mes travaux antérieurs une appréciation bienveillante due à la plume amicale de M. Samuel Bircli. Mais on remarquera tout d’abord que l’article portait le cachet habituel de la douane du lieu, sous la forme d’un préambule ainsi conçu :
« En attendant un travail plus étendu que nous a promis » M. le vicomte de Rougé, et où les divers mémoires de » M. Chabas seront examinés en détail, nous croyons faire » plaisir à nos lecteurs en insérant le compte rendu suivant » des Mélanges égyptologiques. »
Or, depuis cette insertion, je n’ai guère aperçu dans les cahiers de la Revue, la polémique relative à la découverte de la Table d’Abydos mise à part, qu’une critique de M. de Rougé fils contestant ma lecture ah, uab, pour l’hiéroglyphe du nom de Thèbes, et l’indication des erreurs et des contresens que M. de Rougé père croit avoir remarqués dans quelques phrases de l’ouvrage si durement traité par M. Brugsch.
Telle est la nature des citations que j’ai à attendre de l’esprit qui domine sans partage dans un journal où rien ne s’imprime en matière d’égyptologie sans le visa de Messieurs du Louvre et du Collège de France. Aussi, n’est-ce pas là que les personnes qui s’intéressent à mes travaux vont d’ordinaire chercher leurs informations sur ce qui me concerne.
Toutefois, malgré l’extrême bienveillance à mon égard de plusieurs savants en France et les témoignages hautement
voyage d’un égyptien en Syrie, etc.
portés par mes collègues en égyptologie de l’étranger, la politique de Messieurs du Louvre porte ses fruits. On peut lire, dans le numéro du 1er septembre dernier de la Revue des Deux Mondes, le journal littéraire le plus accrédité en France, un article intitulé : IJ Ancienne Égypte d’après les de/ ‘n ièi ‘es décou vertes .
L’auteur se propose de faire apprécier par le public en général les faits importants qui ont enrichi le domaine de l’archéologie égyptienne depuis douze ans, et il déclare avoir pris pour guides les dernières publications auxquelles la science égyptologique a donné lieu.
Or, à part la glorification de M. de Rougé et de M. Mariette, l’un conservateur honoraire, l’autre conservateuradjoint honoraire du Musée du Louvre, je ne découvre dans cet écrit pas autre chose que la mention de Y habile explication de l’inscription de Bakenkhonsou, publiée par M. Th. Devéria, conservateur-adjoint, et la constatation du fait que c’est à AL Enchère, attaché à la conservation du même établissement, que l’on doit la rectification des premières opinions admises en ce qui touche l’assimilation des Kliétas des inscriptions égyptiennes avec les Hittites de la Bible, et l’identification de la ville nommée par les hiéroglyphes Kherabe ou Kheleb avec Alep'.
►S’il s’en rapporte à ces données, le public français se doutera-t-il jamais que l’égyptologue qui, dans ces dernières années, a publié le plus grand nombre de travaux (je ne parle ici que du nombre, laissant aux savants à juger du
1. Je crois qu’on pouvait rendre justice au mérite de Messieurs du Louvre sans passer complètement sous silence jusqu’au nom de leurs collègues. Mon observation porte uniquement sur cette exclusion de quiconque n'est pas officiel- Je dois d'ailleurs reconnaître que M. Buchère, qui n'a peut-être jamais lu mes Notices sommaires sur les Papyrus hiératiques du Musée de Leyde, a fait précéder son travail sur les Khétas de la déclaration loyale qu’il développait des opinions déjà émises par moi.
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mérite)-, est un Français de la province, qui se nomme Chabas? Saura-t-on même qu’il existe dans notre pays d’autres investigateurs de l’archéologie égyptienne que ceux du Musée du Louvre? Ainsi, par exemple, à propos des mythes égyptiens dont l’appréciation tient une grande place dans l’écrit auquel je fais allusion, a-t-on daigné, à côté du singulier mémoire de M. Mariette sur la Vache, mère d’Apis, placer la belle publication en fac-similé du papyrus hiératique des Lamentations d’Isis et de Nephthys, avec une excellente traduction que nous devons à M. J. de Ilorrack, égyptologue qui était déjà connu par d’autres productions?
Hélas! ni M de Horrack, ni moi, nous ne pouvons faire luire aux yeux de la critique académique les broderies d’argent des uniformes officiels. Du reste, nous aurions fort mauvaise grâce à nous plaindre cl’un dédain qui s’étend aux représentants les plus accrédités de la science à l’étranger : à M. Goodwin, le plus pénétrant des égyptologues, le seul qui ait fait faire à la science du déchiffrement des progrès vraiment décisifs; à M. Le Page Renouf, qui marche d’un pas assuré sur les traces de son brillant compatriote; et, dans une branche non moins essentielle, à M. le docteur Lepsius, dont le nom n’est pas prononcé, même à l’occasion de la publication du Décret bilingue de Canope. Combien d’autres zélés et actifs travailleurs n’ont pas été jugés dignes d’une mention! On s’est bien gardé de citer M. Dümichen pour sa prompte publication de la fameuse Table royale d’Abydos, ni pour les cinq volumes de textes qu’il vient de livrer à l’étude. Un sixième volume seul a échappé à la proscription, celui de ses Inscriptions historiques, et cela, parce que c’était le préambule obligé du paragraphe consacré au mémoire de M. de Rongé sur les attaques des peuples de la Méditerranée contre l’Égypte. M. Samuel Birch, qui a tant fait pour la science, s’étonnera peut-être que son beau travail sur la Patère du Louvre, où sont rassemblés tant de
voyage d’un égyptien en syrie, etc.
faits relatifs à la puissance maritime des Égyptiens et à leurs rapports avec les peuples de la Méditerranée, n’ait pas été cité; il s’étonnera peut-être encore davantage que le contenu du papyrus Abbott soit analysé, sans que ni la publication ni l’explication de cet important document lui soient attribuées. Mais j’espère que le sentiment de sa valeur personnelle le consolera mieux de ces singuliers oublis1 que la mention de son nom à propos de l’analyse sommaire d’un papyrus de formules magiques. C’est aussi à une mention pareille que se borne mon lot dans cette revue des progrès de la science depuis douze ans.
Voilà le caractère de la politique scientifique officielle. M. Brugsch, l’enfant gâté de la maison, n’y échappe pas complètement lui-même; il n’a été, en France, qu’à demi officie], quoiqu’il n’ait tenu qu’à lui de l’être tout à fait. Aussi son ouvrage sur la Géographie est cité comme un travail d’une pénétrante érudition, mais avec cette restriction que de nouvelles recherches Vont complété et rectifié. Il n’y a que les savants vraiment officiels qu’on ne complète, qu’on ne rectifie jamais.
Maîtres absolus de la publicité scientifique à Paris, seuls chargés, selon l’expression de l’un d’eux, de dire à l’Académie ou aux Ministres le mérite des ouvrages et de leurs auteurs, les égyptologues officiels disposent encore à leur gré des documents de la science rassemblés dans le Musée Égyptien et même dans les bibliothèques de la capitale. Sauf ce qui est exposé aux yeux du public, rien n’est communiqué que par eux; comme il n’existe aucun catalogue indicatif des monuments et notamment des papyrus, qui sont renfermés dans les armoires, aucun égyptologue ne peut savoir si le Musée possède ou non des documents utiles à ses recherches spéciales. Tout dépend de la bonne volonté
1. Il s’agit de publications écrites en français dans des Recueils français.
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des Conservateurs, qui peuvent, quand il leur plaît, se borner à répondre : Nous n’avons rien. C’est du moins une réponse qui m’a été faite plus d’une fois. De l’ensemble de mes rapports avec ces Messieurs je suis arrivé à conclure que mes recherches au Louvre ne pourraient jamais avoir de résultat utile pour moi, et je les ai cessées, me bornant à l’étude des monuments placés dans les salles ouvertes à tout le monde. On ne recule pas seulement devant des refus catégoriques; la mauvaise grâce, l’attitude ombrageuse sont pour moi des avertissements suffisants. Or, j’ai dû reconnaître que cette attitude s’est développée à mesure de mes progrès et dans la proportion du profit que je pouvais tirer de mes recherches. Comment m’expliquerais-je cette plainte, imprimée dans la Revue archéologique, que je me suis montré impoli jusqu’à ne pas remercier, lorsque, dans la réalité, j’avais non seulement exprimé par écrit, mais encore imprimé un paragraphe de remerciements dans le mémoire qù j’exposais le résultat de mes études au Louvre?
Quant à la Bibliothèque Impériale, les recherches que j’y ai fait faire ont été si fâcheuses pour les personnes qui avaient bien voulu s’en charger, que je ne songe pas à les recommencer. Il est des désagréments qu’on peut accepter pour soi-même, mais qu’on n’impose pas deux fois de suite à des amis.
M. Brugsch sait tout cela; ce qu’il ignore peut-être, c’est que la haine que j’ai l’honneur d’inspirer aux hommes officiels ne s’arrête pas là; qu’on a été jusqu’à engager mes amis à me refuser les services que leurs aptitudes spéciales ou le simple fait de leur résidence à Paris les met à même de me rendre, lors même que ces services n’ont aucun rapport avec l’étude des monuments du Musée.
M. Brugsch me reproche-t-il d’avoir à juste raison mérité cette hostilité? Me fait-il un crime d’avoir défendu ses compatriotes si violemment et si injustement attaqués? Nullement. Le savant allemand a sur les rivalités scientifiques
voyage d’un égyptien en syrie, etc.
une doctrine philosophique qui explique tout : d’après lui, celui-ci me détestera toujours; tel autre ne me pardonnera jamais, et il n’en saurait être différemment . Il est de fait que je suis coupable au premier chef du crime d’égyptologie, et que mon crime, assez rare en France, n’a pas été sans influence sur la marche et les progrès de l’étude. C’est à moi (pie l’on doit d’avoir signalé et démasqué les singulières leçons qui ont retenti pendant tant d’années dans la chaire de Champollion, sans que la critique officielle eût jugé nécessaire d’v faire même quelques allusions : Dat veniam corois. Plus tard, j’ai élevé la voix pour exprimer les plaintes de toute l’école égyptologique sur la séquestration des monuments et des textes par M. Mariette. Une polémique a eu lieu, à la suite de laquelle mon opinion et celle de tous mes confrères sur le fait en question ne se sont nullement modifiées. Cette condamnation du système suivi jusqu’à présent par l’habile directeur des fouilles de l’Égypte est, je puis le dire, universelle aujourd'hui. Ceux qui jadis ont pris sa défense se sont mis au diapason. Ce n’est pas de mes critiques, mais de mes éloges qu’il m’a été demandé à Paris un compte sévère.
A la vérité, la critique parisienne, dans ce cas comme dans le cas des cours de M. Charles Lenormant, ne se livre pas à la publicité; elle rachète peut-être cette espèce de discrétion par l’énergie de l’expression; comparativement je suis de beaucoup le plus modéré et le plus bienveillant critique de M. Mariette. Mais je crois qu’il est possible de réclamer ouvertement et dignement en faveur des droits méconnus de la science, sans manquer au respect que l’on doit aux personnes.
Je crois aussi que, si l’on désire réellement obtenir des réformes, il faut s’efforcer de faire arriver l’expression de ce désir sous les yeux de tous les intéressés, et surtout de l'autorité qui peut réaliser les réformes demandées. C’est ce que j’ai fait, et, à dire vrai, ce qui n’a été fait par personne
RÉPONSE A LA CRITIQUE
autre que moi. Le succès n’a pas couronné mes efforts. A l’heure ou j’écris, les plaintes que j’ai formulées dans mes Revues rétrospectives 1 sont encore de mise. Mais il est évident que, quelle que soit l’opinion des égyptologues officiels sur le fond de la question, je n’en ai pas moins considérablement aggravé l’antipathie dont j’étais déjà l’objet. Une voix indépendante et libre peut, de temps à autre, mêler une note discordante dans ce concert d’adulations réciproques, au moyen duquel on a réussi à maintenir longtemps des situations tellement anormales qu’on n’ose pas les avouer par amour-propre national. Cette voix, il faut la faire taire à tout prix : c’est le delenda Carthcigo de la science officielle. Un dédaigneux silence, qu’entrecoupent à peine un petit nombre de sèches rectifications, arrivera peut-être à l’étouffer. Mais le procédé est lent, et d’ailleurs l’égyptologue condamné ne s’y prête pas avec complaisance; il rappelle de temps à autre qu’il est encore vivant et qu’il a déjà vécu pour la science. Aujourd’hui, et pour le cas où son coup de massue ne m’assommerait pas, M. Brugsch m’invite à imiter, à propos de mes ouvrages, la discrétion dont on me donne si bien l’exemple. On n’est pas plus naïf. Toutefois, je ne me laisse pas attendrir; mon intention est de me défendre, aussi longtemps que j’en serai capable, contre l’étouffement et contre les coups de massue. Je m’efforcerai de ne pas perdre la faveur du public savant, qui heureusement est notre juge à tous et mon seul maître à moi. C’est grâce à la faveur avec laquelle il a accueilli mes différents ouvrages qu’il m’a été donné de continuer des publications dispendieuses, sans faire appel à l’assistance de personne. Si la guerre qui m’est faite doit changer ces dispositions bienveillantes, si je suis forcé de clore la série de mes publications, je m’y résignerai sans peine; mais il me restera toujours, avec la satisfaction du devoir rempli, les jouissances intimes dont j’ai