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DE PARIS

L’obélisque qui décore aujourd’hui la place de la Concorde, à Paris, se dressait autrefois devant le pylône d’entrée du palais, dit de Louqsor, à Thèbes, sur la rive droite du Nil. Le nom de Louqsor est celui de la bourgade que les Arabes ont construite au milieu des ruines; il ne dérive en aucune manière du nom par lequel les Egyptiens désignaient le monument : le temple illustre de Meï- Amman- Ramsès , à Thèbes , en face des Ap.

Les obélisques que les Pharaons élevèrent à l’envi devant les principaux temples de leur Empire n’avaient pas seulement un but décoratif; généralement dédiées au soleil (Ra) ou à Ammon, ces aiguilles hardies avaient deux significations

1. Ce mémoire est extrait d’un recueil d’articles publiés par H. Ferry, en 1868, pour une œuvre de charité : ni M. Yirey ni moi n’avons pu retrouver le titre du volume original. Quatre-vingts tirages à part en ont été mis dans le commerce sous le titre : Traduction complète des inscriptions hiéroglyphiques de V Obélisque de Louqsor . place de la Concorde à Paris, in-8ü, Paris, 1868, Maisonneuve et Clc, avec une planche. Cet opuscule est devenu introuvable, et je n’ai pu le reproduire que grâce à la complaisance de M. Philippe Virey, qui a bien voulu copier le texte sur l’exemplaire de M. Pierret. — G. M.

symboliques bien distinctes : d’une part, elles figuraient les rayons solaires. Sur l’obélisque Flaminien, par exemple, Séti Ier se vante d’avoir rempli Héliopolis d’obélisques, pour illuminer cette ville de leur rayonnement' . Entièrement dorés, les obélisques devaient, en effet, répandre de vives lueurs en reflétant Tardent soleil du ciel égyptien.

En second lieu, ils symbolisaient l’idée de fixité, de permanence. C’est pour ce motif que l’hiéroglyphe de l’obélisque, quoiqu’il ait pour valeur phonétique I Tekhen,

AAAAAA (LL

s’emploie dans l’orthographe des basses époques, pour écrire

iiiiiiiiii

le nom d’Ammon, dont la dernière syllabe 1 - ' men, mon,

exprime cette idée de stabilité.

Serré par l’ennemi, Ramsès II invoque le secours d’Ammon et rappelle à ce dieu les monuments qu’il a consacrés à son culte : Pour tériçjer des arbres éternels, je t’ai amené des obélisques d’Éléphantine; c’est moi qui t’ai fait dresser des pierres éternelles.

Ainsi étroitement liés par leur symbolisme aux plus importantes personnifications du dieu de l’Egypte, les obélisques étaient par eux-mêmes des objets vénérés; certaines cérémonies du culte se célébraient en leur présence et en leur honneur, et une portion do la dotation des temples était quelquefois spécialement affectée aux dépenses occasionnées par les oblations présentées dans ces cérémonies.

O11 disposait habituellement les obélisques par paires; telle était la disposition de ceux de Louqsor, dont le plus petit seul a été amené à Paris. Celui qui est resté à Tlièbes mesure 25 mètres 3 centimètres, tandis que le nôtre n’a que 22 mètres 83 centimètres, y compris la partie détruite du pyramidion. Du reste, ni l’un ni l’autre ne peuvent compter parmi les plus grands monuments de ce genre; celui de Saint-Jean de Latran, à Rome, a plus de 32 mètres; les

1 . Cet obélisque est celui que l’empereur Auguste fit amener d’Héliopolis à Rome.

textes en mentionnent qui mesuraient jusqu’à 108 et même 120 coudées; c’est-à-dire, de 50 à 60 mètres. De ce nombre sont ceux dont parlent en ces termes les inscriptions d’El- Assassif, à Thèbes : Deux grands obélisques, hauts de 108 coudées, revêtus entièrement d’or et illuminant le monde de leurs rayons.

Il ne subsiste aujourd’hui sur le sol de l’Égypte aucun obélisque approchant de cette hauteur considérable; mais les indications du texte hiéroglyphique sont trop précises pour qu’il soit permis d’entretenir le moindre doute à l’égard de cette dimension, enregistrée sur un édifice public et s’appliquant à des monuments constamment exposés à la vue de tous.

Les grandes pyramides appartiennent toutes à l’Ancien- Empire; mais, quoiqu’on puisse faire remonter l’usage des obélisques au moins jusqu’à la XIIe dynastie, il est certain que cet usage se développa surtout à partir de la XVIIIe. Ramsès II, que nous avons vu tout à l’heure se faire un titre auprès d’Ammon de l’érection de ces pierres éternelles, éleva bien réellement de nombreux obélisques. Celui de Paris, et son compagnon resté à Louqsor, furent l’œuvre de ce glorieux monarque, un des rois les plus populaires que l’Égypte ait eus.

Ce Pharaon, dont le nom égyptien est Meï-Ammon- Ramsès, ce qui signifie : l'aimé d’Ammon Ramsès' , avait un prénom royal de deux formes différentes; ces prénoms ont une portion commune et essentielle qui se lit Ousorma-Ra, c’est-à-dire Soleil abondant de vérité. Les cartouches-prénoms qui ne contiennent que cette formule sont ordinairement, mais non pas toujours, terminés par le signe — h— (la lettre s) dont le rôle est assez difficile à préciser. On peut seulement faire remarquer à ce propos que l’un des

1. Le nom de Ramsès ou Raniessès signifie Sole genitus ou gênait eum Sol.

noms familiers du même Pharaon était Sesou, ou avec le titre habituel de Soleil, Sesou- Ra. On a conjecturé que ce nom populaire avait fourni aux historiens grecs les transcriptions Sesoosis et Sesostris. On le trouve quelquefois écrit seulement avec deux s.

A la formule Ousor-ma-Ra s’adapte le plus souvent l’addition Sotep-en-Ra, dont le sens est : approuvé du Soleil ou chéri du Soleil. Telle est la forme la plus habituelle du prénom royal; mais cette forme n’exclut pas la première, qui appartient bien réellement au môme Pharaon.

Cette double forme du prénom royal avait, dans l’origine, fait supposer deux rois distincts : de Ousor-ma-Ra on avait fait Ramsès II, et de Ousor-ma-Ra-Sotep-en-Ra, Ramsès III. On croyait que ces deux personnages étaient fils de Séti Ier et avaient régné l’un après l’autre. Cette erreur a été reconnue depuis longtemps, et Ramsès II est rentré en possession de son double prénom, tandis que le nom de Ramsès III ✓est passé au premier roi de la dynastie suivante.

Les colonnes médiales des inscriptions gravées sur les faces nord, est et ouest de l’obélisque de Paris donnent au cartouche-prénom la forme Ousor-ma-Ra; pour ce motif, on n’avait attribué à Ramsès II que ces trois lignes d écriture, tandis qu’on gratifiait Ramsès III des neuf autres lignes, qui portent le cartouche Ousor-ma-Ra-Sotep-en-Ra.

Nous savons à présent que la totalité des inscriptions appartient à Ramsès II.

Pour les personnes complètement étrangères à la science des hiéroglyphes, il peut être à propos de faire observer que les cartouches-noms qui se lisent au bas de toutes les colonnes sont identiquement les mêmes, c’est-à-dire qu’ils sont composés des mêmes mots, dans le même ordre, quoique les scribes en aient varié l’expression graphique.

Ces courtes observations suffisent pour faire apprécier le caractère et la destination des obélisques en général, ainsi que l’origine de celui dont nous nous proposons de traduire

les inscriptions. Avant d’aborcler cette traduction, nous devons rappeler les essais d’interprétation faits par Salvolini, d’après les notes de Champollion. Depuis cette tentative de déchiffrement, la science a considérablement progressé. Aussi la traduction partielle donnée par Salvolini n’a-t-elle plus aujourd’hui aucune valeur.

Mais si nous sommes à même d’interpréter correctement la totalité des textes de cette nature, nous ne pouvons pas pour cela leur donner l’intérêt qui leur manque. Il ne faut pas s’attendre, en effet, à rencontrer dans ces inscriptions l’indication de faits historiques quelque peu détaillés; dans la réalité, ils n’ont rien de ce qui peut satisfaire la curiosité de l’annaliste. S’ils parlent des conquêtes de Pharaon, c’est en lui attribuant la victoire sur le monde entier, c’est en représentant tous les peuples de la terre courbés sous le fardeau des tributs qu’ils apportent au fils du soleil ; il semble que la mention d’un fait particulier, d’une date déterminée du règne, aurait amoindri l’expression des louanges hyperboliques adressées à ces rois déifiés. Il en est de même pour la construction des monuments religieux, temples ou palais, et pour les fondations pieuses. C’est sur d’autres monuments qu’il faut en chercher la nomenclature. Les obélisques nous apprendront seulement que les Pharaons ont répandu sur leur ville l’éclat du firmament par la multitude et la splendeur de leurs édifices.

Les inscriptions de l’obélisque de Paris célèbrent Ramsès II sur ce ton ampoulé, et ne nous fournissent aucun détail que l’histoire puisse recueillir, sauf le fait de l’érection des obélisques eux-mêmes et quelques allusions à d’autres constructions. Toutefois, grand conquérant et grand constructeur, Ramsès II est peut-être à la hauteur de l’éloge, ce qui n’est pas le cas pour tous les Pharaons qui ont élevé des obélisques.

La monotonie et l’emphase tout orientale des titres et des louanges qui forment le thème habituel de ces sortes d’ins-

criptions fatiguent l’attention sans occuper l’esprit des lecteurs en général. Quant aux égyptologues, ils y trouvent un certain intérêt au point de vue mythologique. Presque toutes ces formules se réfèrent aux mythes religieux et surtout à la guerre d’Horus contre Set.

La phraséologie des Livres sacrés est passée sur la pierre : les faits et gestes d’Horus triomphant sont attribués au Pharaon vainqueur. C’est le côté intéressant de ces formules outrées, et c’est à ce seul point de vue que les égyptologues les étudient avec soin.

Bon nombre de ces formules se trouvent dans la traduction des inscriptions d’un obélisque, donnée par Ammien- Marcellin, d’après un auteur grec du nom d’Hermapion. Mais nous n’avons nul besoin de nous appuyer sur cette version, qui est de plus de quinze siècles antérieure à la découverte de Champollion. Tout en reconnaissant qu’Hermapion a bien réellement traduit un texte égyptien, nous sommes en mesure d’arriver à une exactitude plus parfaite que la sienne, et de traduire littéralement ce qu’il s’est contenté de paraphraser.

Ces explications données, nous allons décrire d’abord les quatre scènes d’oJJ'rande qui occupent les quatre faces de l’obélisque, au-dessous de son extrémité pyramidale, qu’on nomme pyramidion; nous aborderons ensuite la traduction des trois colonnes de signes de chacune des faces, en commençant par celle du milieu.

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