EXPULSION DES PASTEURS
Nous empruntons maintenant nos renseignements à l'inscription d’ Ahmès, commandant des marins. J’ai découpé ce texte précieux en dix-huit sections, relatives à autant d’événements distincts de la vie de ce personnage1.
Ahmès était né dans la ville que les Grecs ont nommée Eileithyia (aujourd’hui El-Kab), sous le règne de Sekenen- Ra. Quoique l’inscription nous donne seulement ce prénom royal, il n’y a pas à mettre en doute qu’il ne s’agisse du troisième prince ainsi désigné, celui dont le nom était Taaa-Ken, et qu’on trouve associé à la famille du pharaon Ahmès Ier dans les listes des tombeaux de Der-el-Medinet.
Baba, fils de Roan, père de notre héros, était alors Ouaou, c’est-à-dire officier de grade inférieur, au service de ce Sekenen-Ra, qui fut remplacé par Ahmès Ier pendant l’intervalle qui s’écoula entre la naissance de notre personnage et l’époque où tout jeune encore il s’exerça à la profession de son père sur le vaisseau le Sema (le Taureau de sacrifice). D’après les usages égyptiens, cet intervalle doit être d’environ seize ans, et doit nous porter à la première ou tout au
1. Voir ma traduction, p. [390-394], ci-devant. Bibl. égypt., t. xi.
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plus à la deuxième année du règne d’Alimès. Tel est le résumé de la première section du texte.
Le pharaon Ahmès continuait alors dans le Nord la guerre commencée par ses prédécesseurs; repoussés de la Basse- Egypte, les Pasteurs ne tenaient plus que dans Avaris, leur redoutable forteresse. Le roi égyptien alla les y assiéger, probablement dans la troisième ou dans la quatrième année de son règne. Cette entreprise exigeait l’emploi d’une force maritime. Notre personnage s’était marié dans l’intervalle; il fut désigné pour servir sur l’un des navires de guerre nommé le Nord. Il s’agissait sans doute de petits vaisseaux destinés à pénétrer dans les lagunes de la Basse-Égypte et dans les bras du Nil ; les troupes qu’ils portaient débarquaient souvent pour combattre. Notre Ahmès, en particulier, devait accompagner le roi à pied pendant le siège.
Le premier combat auquel assista notre officier eut lieu sur l’eau; la localité est désignée par le texte sous le nom du Tsetkou d’ Avaris, et les déterminatifs montrent qu’il s’agit d’un lac ou d’un golfe, devant sa dénomination à sa proximité de la forteresse des Pasteurs. Ce renseignement important contredit puissamment l’assimilation de Tanis avec Avaris, à l’égard de laquelle j'ai déjà exprimé mes doutes. On sait que cette assimilation a été dans l'origine causée par une erreur dans la lecture du nom hiéroglyphique. On y avait attribué le phonétique Tsan, qui semblait en effet correspondre exactement au nom de Tanis et au San des modernes. Mais l’on a ensuite reconnu que la véritable valeur du groupe lu tsan était ouar, et le nom entier Ha ouar (les Grecs en ont fait Aüap-.ç). Il n’y avait donc plus à songer à Tanis, et ce n’est que par une application erronée des véritables principes de l’écriture égyptienne qu’un égyptologue a pu soutenir que le même groupe s’est prononcé à la fois tsan et ouar, et que par conséquent Tanis et Avaris sont deux noms appartenant à la même ville. Cette erreur grave n’a pas besoin d'une réfutation technique. Dans la
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réalité, le nom égyptien d’Avaris n’a été encore rencontré que sous la forme bien certaine de Ha-ouar.
M. le DrLepsius, dont l’expérience est d’un si grand poids, avait proposé de chercher Avaris dans le voisinage de Péluse. Cette situation, si voisine de la mer, présente en effet toutes les conditions qui manquent à Tanis. Aussi l’hypothèse de l’illustre savant prussien était-elle très séduisante. Mais cette hypothèse est bien près de se transformer en certitude, grâce à la découverte que vient de faire le même savant des vastes ruines de Tel-el-Hêr, qui s’étendent jusqu’à Péluse. M. Lepsius fait remarquer avec raison que l’ancien nom égyptien de Ha-ouar est encore reconnaissable dans le moderne Hèr. Combien ne serait-il pas désirable que des fouilles sur une grande échelle fussent organisées sur ce point si intéressant à tant d’égards.
Dans cet engagement maritime, notre officier, qui avait reçu de l’avancement, faisait partie de l’équipage du vaisseau le Sha-em-menno/èr ; il se distingua par sa vaillance et tua un ennemi. Ce fait d’armes fut rapporté au commandant de l’armée, qui n’était que le lieutenant du roi; le pharaon Ahmès dirigeait sans doute d’autres attaques. Ce fut l’occasion de la première distinction conférée à notre héros : il reçut le collier d’or pour la première fois.
Les noms des deux navires sur lesquels servit Ahmès pendant ces opérations militaires contiennent à' eux seuls un renseignement qu’il ne faut pas négliger. C’est d’abord le vaisseau le Meli ( le Nord), ainsi nommé à raison du pays où le roi égyptien portait la guerre pour l’affranchir de la domination étrangère; l’autre, le Sha-em-mennofer, c’est-àdire le couronné dans Memphis, était en quelque sorte un trophée du rétablissement de l’autorité du pharaon sur la Basse-Égypte, et de son intronisation dans l’ancienne capitale du pays. Les peuples modernes n’ont rien innové dans le choix de ces dénominations chères à l’amour-propre na-
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tional, dont on pourrait citer de nombreux exemples dans l’antiquité pharaonique.
De la deuxième et de la troisième section de l’inscription, nous avons tiré les détails qui précèdent. Les trois suivantes nous font connaître d’autres combats et finalement la prise d’Avaris. On se battit d’abord une seconde fois à la lagune d’Avaris; puis en un lieu nommé Ta-Ixémi, situé au sud de cette forteresse. Alimès y fit des prises. Dans la seconde de ces affaires, il fut obligé de traverser un cours d’eau, en retenant de force le prisonnier qu’il avait fait. On voit par ces détails que la ville d’Avaris était située à proximité d’eaux navigables, pouvant recevoir des navires armés, et fine des cours d’eau ou des étangs de moindre importance la séparaient, au midi, d’un autre poste des Pasteurs, nommé Ta-Kémi.
Dans ces deux combats, Alimès se trouvait encore sous les ordres du lieutenant du roi, qui lui fit conférer deux nouveaux colliers d’or.
Puis la ville d’Avaris fut prise; le pharaon dut figurer en personne dans cette attaque victorieuse, car ce fut lui qui donna à notre officier, comme esclaves, les quatre prisonniers dont ce dernier s’était emparé.
Le texte ne nous donne pas d’autres détails sur l’issue favorable de ce siège important. Notre officier ne fait pas, en effet, l'histoire de son pays; il ne nous parle que des combats auxquels il a pris part, des captures qu’il a faites et des distinctions dont il a été honoré. Nous apprenons néanmoins de très intéressantes particularités, entre autres le fait que le pharaon Alimès, bien qu’il conduisît en personne les opérations du siège, était assisté d’un lieutenant royal, dont le rôle était de protéger les troupes d’investissement contre les diversions de l’ennemi, et d'empècher le ravitaillement par mer de la place.
Nous ne pouvons guère apprécier la durée du siège, mais il a pu être long. Notre officier y débuta dans l’escorte du
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pharaon, et eut alors à combattre comme fantassin; plus tard, il passa sur la flotte et prit part à deux combats dans les eaux d’Avaris; enfin il fut présent à l’expédition de Ta- Kémi, après quoi il ne nous cite plus d’autre fait d’armes que la prise d’Avaris.
La septième section de l’inscription nous relate le fait important du siège de Sharohana, en l’an V. D’après la disposition du texte, qui, dans la huitième section, rassemble les combats antérieurs, sous l’indication commune de Massacre des Menti-Sati , on voit qu’Ahmès Ier avait poursuivi les Pasteurs jusque sur le territoire de la Palestine, car il est impossible de se refuser à reconnaître dans la ville nommée
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par les hiéroglyphes JffiT ( JjT , Sharohana, le
Sharohan que le sort attribua à la tribu de Siméon dans les possessions de celle de Juda1. L’inexactitude du récit de Manéthon, d’après Josèphe, ressort ici d’une manière manifeste. Les armes du pharaon Alnnès ne furent nullement tenues en échec devant Avaris ; il n’y eut pas lieu à capitulation, et les Pasteurs ne demeurèrent pas libres de se retirer à leur gré. Bien au contraire, la forteresse fut prise de force, et les Pasteurs fugitifs, qui avaient trouvé asile dans Sharohan, sur les frontières de la Palestine, y furent assiégés par l’armée égyptienne. Sharohan fut pris, comme l’avait été Avaris; notre officier y lit de nouvelles prouesses et y gagna son quatrième collier d’or.
Après la conquête de Sharohan, le vainqueur égyptien ne jugea pas nécessaire de poursuivre les Pasteurs sur le territoire asiatique. Il considéra l’Egypte comme définitivement délivrée, et la guerre du Nord comme terminée. C’est ce que nous apprend la huitième section, où nous voyons qu’après le Massacre des Pasteurs, Alnnès tourna ses armes contre les Nubiens, dont il fit un grand carnage. Les voisins méridionaux de l’Égypte avaient sans doute mis à profit le mo-