SUR LES ÉLECTIONS DES SUPÉRIEURES
Mes chères Sœurs, je désirerais bien que nous fussions bien instruites touchant les élections des supérieures ; je voudrais bien tout dire à la fois ce qui est nécessaire pour n'en plus parler, nous contentant d'agir en cela, dans l'occasion, selon que notre conscience nous dictera, sans autre égard que de suivre la lumière de Dieu, et sans consulter ni l'assistante ni la directrice, l'économe, la coadjutrice, la portière, l'infirmière, enfin celle-ci ou
celle-là; car si ces manquements se commettaient, que des Sœurs cherchassent à faire élire une Sœur plutôt qu'une autre; si celles qui le savent et qui l'ont entendu n'en disent rien, je leur donnerais une si bonne pénitence, aux unes et aux autres, qu'elles s'en souviendraient. Elles n'auraient de voix au chapitre d'un an, encore ne sais-je si je ne la donnerais pas plus grosse.
Je ne voudrais pas que ce défaut se commît; néanmoins, si on y devait tomber, je voudrais et serais bien aise que ce fut pendant ma vie, et vous verriez si je ne tiendrais pas ma promesse, de donner une grosse pénitence.
Il faut, mes chères Sœurs, consulter Dieu et nous-même, et faire notre devoir, le plus sincèrement et droitement qu'il nous sera possible, sans regarder ni ceci ni cela; comme, par exemple, de penser : Cette Sœur est bien charitable, elle a une grande compassion des malades, il faut que je lui baille ma voix; cette autre Sœur est bien portée aux austérités, j'y ai aussi de l'inclination; il me faut la choisir, ce sera bien mon fait. Une autre pensera : Cette Sœur aime bien le parloir, elle donnera librement congé d'y aller; partant, il me faut lui donner ma voix; cette autre Sœur est bien aimable, et semblables tricheries, niaiseries, que sais-je, moi! Quoi encore?
Il faut que je vous avoue la vérité, mes Sœurs; je fus grandement consolée, à Paris, quand je vis nos Sœurs qui rendaient si bien leur devoir à la Mère qu'elles avaient alors, laquelle fut élue après notre Sœur Hélène-Angélique Lhuillier. C'est une fille qui n'est pas de si grand lieu que celle qui l'a précédée; qui n'a presque point d'apparence, qui est bègue et de mauvaise grâce; mais, au reste, c'est une âme très-vertueuse, qui va droit à Dieu. Enfin toute bègue et de mauvaise grâce qu'elle est, les Sœurs allaient toujours leur train, tout comme elles faisaient avec l'autre qui l'avait précédée, laquelle aussi rendait son devoir et donnait grande édification.
416 OEUVRES DE SAIXTE CHAXTAL.
Nous sommes tant enseignées, mes Sœurs, à ne point regarder au visage de nos supérieurs, que notre infidélité h cette pratique est cause que nous faisons plusieurs manquements.
Prenons garde de bien choisir nos supérieures, car Dieu nous fera rendre compte des élections que nous faisons; et si nous ne les faisons pas comme il faut, croyez-moi, nous ne nous en trouverons pas bien. Quand donc nos Sœurs sont mises en ces charges, rendons-leur ce que nous leur devons; car, si nous le faisons, nous attirerons les bénédictions du ciel sur nous; et, si nous ne le faisons pas, nous attirerons ses châtiments. Oh! mes Sœurs, que je désire vous voir marcher droit devant Dieu, que vous vous avanciez toujours dans la voie de la perfection et de son saint amour, que vous vous affranchissiez de tant de niaiseries et d'impertinences [imperfections] qui se peuvent passer en vos esprits ; mais savez-vous comme je désire cela? Je le désire jusqu'au point de vouloir donner ma chétive vie!... Certes, mes Sœurs, il est très-vrai qu'il n'y a créature sous le ciel qui soit plus obligée à Dieu et à son saint Fondateur que nous autres.
Si une Sœur donnait le branle, dites-vous, à une autre sur le sujet de l'élection d'une supérieure, qu'est-ce qu'il faudrait faire? Certes, ma chère fille, cette Sœur ne ferait pas bien; car nous ne devons pas dire du bien de quelque Sœur, en particulier, à quelque autre, à dessein de donner le branle, afin qu'elle lui donne sa voix, car il se faut bien garder de la bailler d'après cela; mais on doit la donner, selon le sentiment et la lumière que Dieu donnera, à celle qu'on jugera et croira être plus propre pour cette charge de supérieure, soit que ce soit à une de celles qui sont sur le catalogue, ou à une des autres qui sont dans la maison, puisqu'on est en liberté de le faire. A la vérité, si on était bien assurée de la vertu et sincérité des Supérieurs et des quatre Sœurs conseillères, on ferait bien de
s'arrêter aux Sœurs qui sont sur le catalogue; autrement on se pourrait exposer à faire des élections nulles.
Notre-Seigneur fait de grandes choses par les âmes petites et humbles, choisissant les choses faibles pour confondre les fortes. Les âmes vraiment humbles qui ne s'ingèrent point, qui croient qu'elles n'ont point de capacité pour les emplois relevés et charges honorables, ce sont celles que Dieu a destinées, et lesquelles les exercent avec grand fruit.
Vous dites, s'il ne faut pourtant pas faire un bon choix des supérieures? Cela s'entend bien, ma très-chère fille, qu'il les faut bien choisir, ce que l'on fera bien toujours, quand on se comportera comme la constitution ordonne; car, voyez- vous ce qu'elle dit, celte bénite constitution : «Que chacune pensera, à part soi, à faiïe l'élection qu'elle estimera meilleure selon Dieu. » Elle ne veut donc pas qu'on fasse ce choix selon son goût, selon son inclination, selon sa volonté, selon la prudence humaine, mais selon Dieu; de sorte que si Ton se met devant lui avec une profonde humilité et désintéressement, il ne manquera pas de donner sa lumière et de faire connaître celle qu'il a destinée. Bienheureuses seront celles qui ne manqueront pas de la suivre , et de faire ce que leur conscience dictera , et de rendre leur devoir à celle qu'elles auront pour supérieure, quelle qu'elle soit.
Nous ne regardons pas assez Dieu en nos supérieures, c'est un mal plus grand qu'on ne pense. Le mal que nous commettons à leur endroit s'adresse particulièrement à Dieu, lequel a dit, parlant des supérieurs : Qui vous écoute, ni écoute; qui vous méprise, me méprise. Je me souviens que Monseigneur de Sens dit une belle parole à nos Sœurs de Melun, laquelle mérite bien d'être pesée, considérée, et encore plus pratiquée. « Aies Sœurs, leur dit-il, celles qui regarderont et s'appuie- « ront sur la sainteté, les qualités, et autres belles parties de » leurs supérieures, Dieu ne les conduira pas! » Voyez donc, h. 27
mes Sœurs, combien cela est important, et si nous n'avons pas bien sujet de regarder Dieu en la personne de celles qui nous tiennent sa place.
Mais enfin, c'est pitié combien nous sommes farcies d'amourpropre; tantôt il nous démange au pied, tantôt au bras, puis à îatête, ici ou là; enfin ce n'est que démangeaison. Ab! mes Sœurs, vous verrez bien, et moi aussi, à l'heure de la mort, que nous étions bien aveugles, et que ce dont nous faisions tant d'état, que nous désirions et que nous aimions si ardemment, n'étaient que des bagatelles et niaiseries d'enfant. De vrai, mes Sœurs, quand je vois qu'il se fait des choses contre les règles, j'en ai une telle douleur, que si notre Bienheureux Père était en vie, je lui dirais : Monseigneur et mon Père, vous dites telle et telle chose en vos constitutions, et cela ne se fait pas; on ne V observe pas; que voulez -vous que je fasse? ôtez-moi de charge et en mettez une autre qui les fasse pratiquer et garder.
Tandis que nous sommes en quelque charge, mes Sœurs, il s'en faut acquitter le mieux qu'il nous est possible, et quand nous ne l'avons plus, il n'y faut plus penser.
Quand on dit les défauts à une supérieure, ce doit toujours être avec tout le respect et l'humilité possibles; et encore qu'elle ne fût pas comme elle devrait être, il ne faudrait pas laisser de lui obéir; car, mon Dieu! il lui faut toujours rendre l'honneur, le respect et l'obéissance qu'on lui doit.
Si la supérieure nouvellement élue doit donner facilement congé général à quelque Sœur de parler en particulier à la Mère déposée, ou d'aller au noviciat, quand elle est directrice, dites-vous? Non, ma chère fille, je n'approuve point qu'on donne ces permissions. Nous savons, par expérience, que cela fait bien des tracasseries dans les maisons , quand les supérieures déposées veulent entretenir leur crédit parmi les Sœurs, les attirant à elles, et désirant qu'elles fassent des flatteries autour d'elles. Elle doit se tenir en son devoir envers la Mère élue,
et montrer à toute la communauté, par son exemple, ce qu'elle a enseigné de paroles; et même si la supérieure donne des congés aux Sœurs de lui parler ou d'aller au noviciat, si elle est maîtresse, elle lui doit dire que cela n'est pas nécessaire, et ne le point permettre, lui représentant que ces Sœurs n'en ont pas besoin. Si une supérieure déposée peut être élue assistante dans une autre maison que celle où elle a gouverné, puisqu'on l'y pourrait élire supérieure? Il y a bien de la différence, ma très-chère fille, parce qu'il n'y peut pas avoir tant de nécessité, d'autant qu'il se trouve plus de Sœurs capables d'exercer la charge d'assistante que non pas celle de supérieure; donc, il ne le faut pas faire [la première année qui suit la déposition.]