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ENTRETIEN LVIII

(Fait en novembre 1626) SUR LA RÉCEPTION DES SUJETS.

Vous me demandez, mes chères Sœurs, comme il faut dire son sentiment et se comporter pour donner sa voix aux filles, que l'on propose pour l'habit et la profession. Je lisais l'autre jour, dans le Couturaier, que Von dira son sentiment et ce que l'on a à dire, en la présence de Dieu, courtement et humblement : voilà ces mêmes paroles.

Vous voyez donc, mes chères filles, comme il se faut conduire pour ce regard, et qu'il ne faut pas aller faire de grandes harangues, ni à l'avantage , ni au désavantage des filles, ni dire par le menu leurs défauts et leurs vertus. Oh! non, il ne faut pas tant dire de choses, soit de leur bien soit de leur mal; ce n'est que perte de temps. Quand ce n'est pas chose qui puisse

empêcher d'être reçue, à quoi bon tout cela? il faut donc regarder, devant Dieu , le bien et le mal qui est en celte fille : si elle a ce qu'il faut, ou bien ce qui lui manque; enfin, si elle a les dispositions ou non, ou bien si l'on juge qu'il lui faille donner du temps pour son amendement; puis dire simplement ce que nous jugeons et pouvons connaître, comme serait : Ma Mère, il me semble que cette bonne Sœur est bien propre pour nous, et qu'elle a les dispositions nécessaires; je ne connais rien qui puisse l'empêcher d'être reçue. . . Ou bien : Il me semble qu'elle n'est pas propre pour nous, d'autant qu'elle est fort tendre sur elle-même, qu'elle est sujette à murmurer et à se plaindre, qu'elle est fort opiniâtre, ferme en son propre jugement, et qu'elle n'a point enfin les dispositions que la règle marque... . Ou bien : C'est une bonne fille; mais, néanmoins, je lui reconnais un tel défaut; il me semble qu'il serait bon de lui donner un peu de temps, et de lui faire savoir que l'on a remarqué telle et telle chose en elle, afin de voir si elle s'amendera.

Si l'on ne peut point former de jugement pour ce regard, il faut dire tout simplement qu'on ne sait bonnement qu'en dire, que l'on est entre deux. Car il y a quatre sortes de filles : les unes sont jugées propres; les autres ne le sont pas; les troisièmes, on juge qu'il sera bon de leur donner du temps pour leur amendement; et les quatrièmes nous tiennent en suspens, et on ne sait à quoi se résoudre. Quant à la première et seconde sorte, on est bientôt résolu à ce que l'on doit faire; pour la troisième, on n'y voit pas d'obstacles de conséquence; mais, néanmoins, elles ne sont pas encore assez disposées, on le dit ainsi tout simplement; or, la quatrième nous tient en doute, et c'est ici la difficulté. Il faut pourtant se résoudre, et bien recommander la chose à Notre-Seigneur, et la bien considérer devant lui, consulter ses Règles et l'Entretien que notre Bienheureux Père a fait sur ce sujet.

Dans cet article de la réception des filles, il faut toujours

agir avec charité ; mais on doit toujours préférer le bien de la maison au bien particulier. Néanmoins, si c'est une fille qui ne soit point tracassière, et n'apporte point de trouble au monastère; que, du reste, si elle retourne au monde, elle est en danger de se perdre et damner, cela mérite considération ; car, si elle ne fait pas grand bien à la maison, elle n'y fera pas grand mal. Il faut entendre l'avis de la supérieure, de l'assistante, de la directrice, et celui des Sœurs les plus judicieuses. Il se faut toujours déterminer selon les sentiments que Dieu nous donne, pourvu qu'ils soient fondés sur la raison; car il faut toujours avoir quelques fondements bien solides, soit pour rejeter les filles, soit pour les recevoir. Il faut savoir sur quoi on est fondé; car Noire-Seigneur nous fera rendre compte, aux unes et aux autres, de celles que nous recevons et de celles que nous rejetons.

Oui, mes Sœurs, la supérieure et la directrice peuvent dir nettement que la fille est propre, ou bien qu'elle n'est pas propre, et qu'il n'y a point de bon fondement, en elle, pour la recevoir, et choses semblables. Cela sert de lumière aux Sœurs, et les peut consoler d'entendre parler si franchement leur Mère, quoiqu'elles ne laissent pas de demeurer en pleine liberté de faire ce que Dieu leur inspirera.

La supérieure doit aller droitement, ne pas tracasser les Sœurs pour les porter à recevoir les filles, parce qu'elle leur a de l'inclination, leur en disant plusieurs biens en particulier, comme : C'est une si bonne fille... Elle fait ceci ou cela... et choses semblables. Si la supérieure faisait ainsi, elle ne ferait pas bien; mais elle doit dire tout simplement son sentiment, au chapitre, sans aucune prétention, et seulement parce que c'est le devoir. On connaît bien vite si la supérieure a de l'intérêt et si elle va droitement; car il s'en pourrait trouver qui manquerait en ce point ; de sorte qu'on y doit prendre garde, afin de ne point contourner son sentiment de son côté.

On ne doit pas non plus se laisser renverser par les belles harangues que quelques Sœurs pourraient faire, au chapitre, sur la vertu ou les imperfections de la Sœur de qui l'on parle. Oh! non , nos jeunes professes, gardez -vous bien de vous laisser aller à cela; tenez-vous fermes aux lumières et aux sentiments que Dieu vous en donne, pourvu qu'ils soient bien fondés et appuyés sur la raison. Dieu ne vous demandera pas compte si votre supérieure ou telle Sœur a bien ou mal donné sa voix ; mais si vous avez bien justement donné la vôtre.

Vous dites, si l'on voyait qu'une fille fût comme désespérée, et qu'elle ferait bien du mal dans le monde, si elle était renvoyée, devrait-on avoir égard à cela pour lui donner sa voix? Nullement, ma fille; certes, elle aurait beau se désespérer, si je ne la juge pas propre pour la religion, je ne lui donnerais pas ma voix en aucune façon ; d'autant que Notre-Seigneur ne me fera pas rendre compte du mal qu'elle fera au monde, mais, oui bien, de celui qu'elle eut fait en religion, si on l'eût reçue.

Quant à ce que vous me demandez, s'il ne faudrait point que les jeunes professes ne donnassent leur voix quand ce sont des filles douteuses, de crainte qu'elles ne se méprennent, ne sachant pas faire un bon discernement? Je dis qu'après le temps marqué par le Coutumier, elles doivent la donner; mais la supérieure et la directrice les doivent bien instruire sur ce point, autrement elles seraient responsables des fautes qu'elles [les jeunes Sœurs] commettraient. Si elles ont été bien enseignées et soigneusement, et qu'elles ne fassent pas leur devoir, ce sera sur leur conscience.

Pour retirer les voix, quand il n'en manque qu'une, si l'on craint que l'on se soit mépris, cela dépend de la discrétion de la supérieure, laquelle doit faire en cela ce qu'elle jugera pour le mieux. Enfin il en faut revenir toujours là, d'approuver ce que le chapitre fait, et il ne faut nullement se mettre en peine

ni en pcrupule de n'avoir pas donné sa voix à une fille qui est reçue, ou bien de l'avoir donnée à une autre qui est rejetée. Quaud on a procédé droitement, selon que Dieu inspire, il faut demeurer en paix. Il faut bien discerner les esprits : il y en a qui sont simples, ignorants et qui n'ont pas grande capacité pour bien servir la religion, néanmoins, ils ne doivent pas être rejetés; ils feront bien pour eux et n'apporteront pas de dommage et préjudice à la religion.

Il faut regarder et considérer cela devant Dieu et surtout la lui bien recommander; on a huit jours pour y penser, depuis qu'on en a parlé au chapitre. Nous ne devons pas avoir de la peine [à former notre jugement] , nous voyons tant les novices! Toutes les Sœurs professes, qui doivent donner leur voix, les doivent bien considérer, l'année du noviciat. Certes, il faut y faire attention, mais sérieusement, et qu'on exerce bien [les novices], le plus qu'il se peut, selon leur portée : qu'on les fasse aides de quelque officière, comme de la robière^ de la lingère, réfectorière et semblables, afin que l'on connaisse si elles sont souples, maniables, soumises et mortifiées. La maîtresse les doit aussi éprouver soigneusement; mais, savez-vous quelles épreuves ? Ce n'est pas seulement de leur faire pratiquer les pénitences marquées au Coutumier, détester leurs fautes et semblables; ce qu'on leur doit pourtant faire selon la coutume. Mais la principale mortification et épreuve, c'est de bien les humilier, avilir et de ne tenir aucun compte de ce qu'elles disent, désapprouver tout ce qu'elles font, et telles autres épreuves qui anéantissent les passions et le naturel.

0 Dieu ! si cela arrivait que les Sœurs professes dissent ce qui se passe au chapitre, il faudrait bien prompternent y remédier, et les en corriger. Si ces fautes se faisaient en une maison où j'eusse du pouvoir, certes, je leur ferais faire les pénitences que le Coutumier enjoint. Je ne permettrais nullement que les Sœurs qui seraient tombées en ce manquement donnassent

leur voix d'une année, car c'est la pénitence qu'il faudrait donner pour telle faute, et de ne point entrer au chapitre pour dire son sentiment, et savoir rien de ce qui s'y dit. C'est une étrange chose que des femmes, quand elles ne savent pas tenir leur langue; il ne faut nullement souffrir que tels défauts se fassent, car ils sont trop dangereux et de grande importance.

Pour revenir aux novices , il faut que les Sœurs professes les avertissent fidèlement, au chapitre et au réfectoire, des défauts qu'elles leur verront commettre ; c'est en cela qu'on reconnaît la vertu des tilles, pour voir si elles reçoivent comme il faut les avertissements, et si elles en font profit.

On peut parler, des défauts des novices, à la supérieure, hormis les professes qui sont encore au noviciat , qui en doivent avertir la directrice; mais, pour les autres Sœurs, qui ne sont pas du noviciat, il n'est pas à propos de leur laisser cette liberté, parce que, sous le prétexte de dire à la directrice les manquements des novices, on peut dire autre chose, et manquer ainsi à la perfection de laquelle nous devons être si zélées les unes pour les autres.

Enfin, la directrice doit avoir un grand soin d'animer ses novices à l'oraison et à la mortification, car ce sont les deux principaux exercices par lesquels elles doivent s'avancer à la perfection.

Si une novice, dites-vous, pleurait en entretenant une professe, sur la crainte qu'elle aurait d'être renvoyée, qu'est-ce que la professe doit répondre? Rien autre, sinon dire fort doucement : Ma chère Sœur, Notre-Seigneur ne vous manquera pas de sa grâce si vous ne lui manquez pas de fidélité, et vous aurez sujet de ne rien craindre ; il faut se confier en lui, il ne délaisse jamais ceux qui espèrent en sa bonté... et semblables paroles, fort courtement, pour la consoler, sans pourtant rien lui témoigner de ce que l'on sait pour ce regard, si l'on est pour elle ou contre elle, si on lui donnera sa voix, ou si on la lui refu-

sera. Il faut se bien garder de faire cela en aucune façon que ce soi!.

Or sus, pour ce qui est de donner sa voix, quand on voit que la supérieure, la directrice et les conseillères, nonobstant les manquements qu'on voit en elle [la novice] , ne laissent pas de la recevoir et d'avoir bon sentiment d'elle, il n'y a pas de danger de pencher de leur côté; car elles ont plus de connaissance de leur intérieur; et puis, Dieu donne plus de lumières aux supérieurs. Pour moi, si j'étais en doute, je suivrais leurs sentiments [des supérieurs], comme firent nos Sœurs de Paris, qui voulaient metlre dehors une fille, pour quelque manquement extérieur, et moi qui connaissais que cette fille avait le cœur bon, je leur dis : « Mes Sœurs, vous vous arrêtez à quei- » ques défauts extérieurs; celte fille a l'intérieur bon, j'espère » qu'elle fera bien et sera propre pour nous. » Alors toutes donnèrent leur voix: elle fut reçue, et est maintenant une bonne religieuse.

Mais, quand je verrais une fille qui aurait des passions bien fortes, et qui tiendrait à son propre jugement, je ne lui donnerais pas ma voix, parce que malaisément se peut-elle guérir. Je ne la donnerais pas non plus à celle que l'on voit indifférente à demeurer ou à sortir, sinon que ce fut une tentation.

(Fait en 1633)

LU \i 1ÈRE DE LA SAINTE SUR CES PAROLES : LA CONGRÉGATION EST PRINCIPALEMENT POUR LES INFIRMES.

Il est vrai ce que dit notre Bienheureux Père, que si on lit les constitutions avec attention , Ton recevra toujours de nouvelles lumières. Ce débonnaire Pasteur avait bien Pesprit de Dieu quand il dit : Cette Congrégation est principalement pour les infirmes. En lisant ce point, j'ai eu clairement cette lumière, je voudrais Pavoir eue plutôt, car je l'aurais mise dans nos Révonses [la voici] : Il n'y a point d'infirmités qui empêchent les infirmes de suivre la communauté; il faut absolument être malade, ou bien sortir de quelque grande maladie pour en être empêchée; et je sais que ceci est bien vrai, par ma propre expérience : j'ai toujours été infirme , et celles qui sont céans depuis vingt années savent que je dis la vérité. J'ai toujours suivi la communauté, et je ne trouvais aucune peine à me lever tout comme les autres et à me coucher de même , aller aux Offices, manger de la viande de la communauté et faire généralement tout ce qu'elle fait. Qu'est-ce donc que les infirmes ne peuvent pas, si elles ont tant soit peu de cœur pour leur salut éternel? j'entends si elles veulent vivre selon l'esprit; car, si elles veulent vivre selon la chair, elles ne manqueront pas de trouver beaucoup de difficultés.

Six semaines après que nous fûmes ensemble, Dieu donna commencement à la Congrégation par de grandes maladies dont je fus attaquée, sans lesquelles il eût été bien difficile d'arrêter l'Institut dans la douceur où il est à présent, et je disais quelquefois : Mon Dieu! vous êtes bien provident et bien miséri-

cordieux de me traiter de la sorte pour accomplir plus facilement vos desseins, qui étaient que ces maisons servissent à la retraite des infirmes; et moi je penchais beaucoup plus du côté de la rigueur et de l'austérité, en quoi peut-être je correspondais davantage à la nature qu'à la grâce. Et maintenant tout est dans une telle modération, qu'il n'y a généralement rien que les infirmes ne puissent; et s'il y en a auxquelles il faille quelques dispenses de la règle , par l'avis et le conseil du prudent médecin, il n'en faut qu'une en chaque monastère.

Les filles de la Visitation doivent avoir un esprit fort courageux et relevé en Dieu, sans le rabaisser autour d'elles-mêmes. Nous sommes aussi bien instruites que personne qui soit au monde, Dieu merci, et il ne nous reste plus qu'à faire. Nous devrions être si fidèles à toutes les choses que notre Bienheureux Père nous enseignait, que nous devrions comme nous les naturaliser, pour ainsi dire, pratiquant les avis et enseignements qu'il nous a donnés, avec autant de facilité que l'on fait les actions qui plaisent à nos corps. Ce Bienheureux était un Saint qui enseignait la perfection dans la perfection même ; il disait que « le désir de plaire à Dieu doit produire l'attention à sa bonté et à la fidèle pratique des vertus. »

Or sus, vous désirez savoir qu'elle est l'excellence de notre Institut. Ma chère fille, notre excellence consiste en l'humilité, en la petitesse et en l'abjection, et quand cette humilité viendra à manquer, assurément notre excellence manquera, tenonsnous donc bien pour ce que nous sommes; car, mon Dieu, que sommes-nous au prix de ces grands Ordres de religion, connue celui de saint Benoît, et tant d'autres qui ont rempli le ciel et la terre de tant de saints personnages, lesquels ont tant travaillé pour la gloire de Dieu et pour maintenir la foi catholique! Quelles Saintes avons-nous envoyées au ciel? Enfin, nous sommes les dernières plantées en l'Eglise de Dieu. Il n'y a qu'environ vingt ans que nous sommes au monde, lesquels [Ordres]

avaient déjà duré mille et tant d'années, et de nous il n'en était nulle nouvelle ; de sorte qu'ils s'étaient fort bien passés de nous ; et puis, nous voudrions nous élever et nous préférer aux autres? Oh! certes, il s'en faut bien garder! Or, nous avons le petit Office perpétuel, grâce à Notre-Seigneur, lequel je supplie nous vouloir miséricordieusement impétrer la perpétuité de l'observance.

(Fait en 1625)

SUR l'indifférence qu'il faut avoir pour être envoyée

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