SON ZÈLE ET LA MULTITUDE DE SES PRÉDICATIONS
Ad trigesimum quintum articulum respondit :
Je dis que c'est une chose publique et notoire à tous , que notre Bienheureux Père a institué le catéchisme en cette ville ; il faisait lui-même les billets des choses qu'il voulait enseigner. Il le faisait toutes les semaines, mais avec tant de grâce, de
dévotion et de facilité que chacun y accourait ; il mêlait parmi sa doctrine des histoires et comparaisons si convenables à son sujet, qu'elles profitaient grandement; chacun les pouvait emporter. Il interrogeait lui-même les enfants avec tant d'affabilité et bonté paternelle, qu'il ravissait tout son auditoire qui était toujours grand. Il ordonna certaines processions avec les Litanies de Notre-Dame, auxquelles il assistait lui-même.
Après quelques années, et qu'il eut fait établir par son soin et vigilance les pères Barnabites en cette ville, il leur en remit le soin et la charge, laquelle ils continuent avec beaucoup d'utilité pour l'instruction de lajeunesse à la piété.
Notre Bienheureux a prêché plusieurs Carêmes en son diocèse, tant en cette ville d'Annecy, qu'ailleurs, sans aucunement charger les villes de sa dépense. Il a prêché un Avent, et une année entière les dimanches et fêtes en cette ville, et avait pris pour sujet de ses prédications les Commandements de Dieu ; et de plus, quand il était en ce lieu , il prêchait pour le plus souvent, les dimanches et fêtes en quelque église de cette ville; il prêchait souvent et tout à fait à l'apostolique comme chacun disait, et avec un zèle et désir non pareil de la conversion et profit des âmes; j'ai reconnu clairement qu'il n'avait point d'autre prétention que celle-là en ses sermons ; il ne pensait en façon quelconque d'être grand prédicateur, encore qu'il fût tel véritablement, et reconnu pour tel au jugement de tout le monde, ni n'en prétendait la réputation.
Il prêchait avec égale affection aux petites chaires comme aux grandes , pourvu qu'il y fît autant de profit , comme il m'écrivit une fois, lui, étant à Paris : » Je prêche ici, dit-il, de- » vant ces princes et princesses ; mais je vous assure que ce » n'est point mieux, ni de meilleur cœur, que je ne prêchais à » notre petite église de la Visitation. » et c'est une vérité assurée qu'il cherchait purement Je profit des âmes et non l'applaudissement.
Il allait en chaire avec grande humilité et dépendance du bon plaisir de Dieu, il était particulièrement admiré en la grande facilité et clarté qu'il avait à s'exprimer, et à donner une naïve et solide intelligence aux mystères plus difficiles de notre sainte foi.
Au dernier voyage que ce Bienheureux fit à Paris, il y prêcha le Carême entier; outre lequel il fit un nombre innombrable de prédications presque par toutes les églises.
La première fois qu'il fut à Paris, en six mois de séjour, il y fît pour le moins cent sermons, à ce que témoignent les témoins oculaires, tant à la salle du Louvre qu'ailleurs; nombre d'hérétiques furent convertis par ses sermons, surtout la grande famille des Raconis, de Paris, qu'il reçut en la foi catholique et dont il y en a deux qui sont grands prédicateurs, l'un desquels est capucin.
Il prêchaun Carême à Dijon, tout entier, où il fut universellement admiré et estimé comme un homme vraiment apostolique, y prêchant autant par sa vie exemplaire que par sa doctrine. Là il s'acquit le cœur de tous, et en particulier de messieurs du parlement, mais surtout celui de monseigneur l'archevêque de Bourges mon frère, avec lequel il contracta une amitié très-particulière qu'ils ont cultivée soigneusement, et assista mondit seigneur l'archevêque à sa première messe et communia de sa main, parce que c'était le jeudi-saint; et fit, ce Bienheureux, cette action avec tant de révérence et de dévotion que plusieurs personnes l'admirèrent. Ce fut en ce saint Carême que j'eus l'honneur et le bonheur incomparable de connaître ce grand Prélat avec une satisfaction non pareille de mon ârne que je lui remis dès lors, et la lui confiai entièrement entre ses mains.
Il a prêché encore deux Carêmes à Chambéry, devant le sénat de Savoie à ses dépens , avec grande satisfaction de tout le peuple ainsi que j'ai appris.
Il a aussi prêché deux Carêmes et un Avent à Grenoble en la
présence du parlement, et Ton ne saurait dire la créance qu'il acquit dans l'esprit tant des grands que des petits, et combien il confirma d'esprits en la foi qui y étaient chancelants à cause du mélange de l'hérésie, combien de libertins il a ramenés aux bonnes mœurs , et combien d'enfants spirituels il s'acquit par les exercices de piété et de dévotion. Même j'ai appris par la voix publique que les habitants de Grenoble ont résolu de le prendre pour patron de leur ville aussitôt qu'il aura plu à Sa Sainteté de le déclarer Bienheureux. Et pour preuve de la grande vénération qu'ils ont à sa mémoire, j'ai remarqué que, tant de la ville de Grenoble, que du Dauphiné, un grand concours de persones de qualité et autres viennent visiter son tombeau et y offrir des vœux. Et par tous ces lieux où ce Bienheureux a prêché, il a été honoré et estimé comme un homme vraiment apostolique et qui avait plus que de l'humain ; et en toutes ces villes il donnait audience à tous venants et recevait grand nombre de pénitents à confession, faisait force conférences, instruisait à la vie spirituelle, visitait les hôpitaux, prisonniers et malades. Je lui ai vu pratiquer tout cela durant le Carême qu'il prêcha à Dijon.
Jamais il n'a voulu recevoir aucun présent des villes où il a prêché, et je sais assurément qu'il refusa de la vaisselle d'argent qui lui fut présentée à Dijon, comme aussi il refusa une bourse pleine d'argent que madame la princesse de Longueville lui offrit après qu'il eut prêché en la chapelle de la reine, à Paris, comme c'est une coutume de Paris.
Bref, le zèle que notre Bienheureux avait pour la foi et le salut des âmes ne se peut exprimer. Les continuels travaux qu'il a pris pour cela, le grand nombre d'âmes qu'il a converties à la foi et celles qu'il a réduites au service de Dieu sont des preuves évidentes de cette vérité.
Il écrivit une fois sur la perte spirituelle d'un ecclésiastique qui s'était allé rendre hérétique en Angleterre : « 0 Dieu !
5) dit-il, que de douleurs en mon âme! Certes, il est fort véri- » table que de ma vie je n'ai eu un si fâcheux étonnement ; 33 est-il possible que cet esprit se soit ainsi perdu? mon âme 35 ne se peut accoiser de voir périr celle de cet ami. Oh! « qu'heureux sont les vrais enfants de la sainte Eglise, en la- 33 quelle sont trépassés tous les enfants de Dieu! Je vous assure j3 que mon cœur a une continuelle palpitation extraordinaire 33 pour cette chute, et un nouveau courage de servir l'Eglise du 33 Dieu vivant et le Dieu vivant de l'Eglise. )>
Il écrivit encore sur ce même sujet : « Oh! que les hommes 33 sont vains quand ils se croient eux-mêmes! Il est nécessaire 33 que le scandale arrive; mais malheur par qui il arrive! Ce 33 jeune homme ne s'est jamais voulu gouverner à mon gré; tou- 33 jours il a repoussé le joug très-doux de Notre-Seigneur. Or 33 sus, je ne désespère pas de le voir un jour repasser la mer » et venir au port » (ce qui est arrivé, parce que depuis il est 33 retourné en l'Eglise catholique) ; « mais je pleure sur lui de " tout mon cœur. Il écrit sa perte , et dit : Je me retire de Vu- 33 mon de V Eglise pour me retirer en Angleterre, où Dieu, dit- 33 il, m'appelle. Qui ne gémirait sur ces mots, puisque se se- 33 parer de l'Eglise, c'est se séparer de Dieu? Or sus, Dieu tire 33 sa gloire de ceux qui l'abandonnent. Il faut finir en vous as- 33 surant qu'à la chute de ce jeune homme, Dieu m'a gratifié de 3 nouvelles douceurs, suavités et lumières spirituelles pour me 33 faire tant plus admirer l'excellence de la foi catholique. »
33 Sachez, m'écrivit-il une autre fois, que me voici en mon 33 triste temps ; car depuis les Rois jusqu'au Carême, j'ai des 33 étranges sentiments en mon cœur ; car tout misérable, je dis 33 détestable que je suis, je suis plein de douleur de voir que 33 tant de dévotions se perdent, je veux dire que tant d'âmes se 33 relâchent; car ces deux dimanches derniers, j'ai trouvé nos 33 communions diminuées de la moitié, cela m'a bien fâché; 33 car encore que ceux qui les faisaient ne deviennent pas mé-
35 chants, mais pourquoi cessent-ils de bien faire, pour les va- 3) nités? cela m'est sensible. C'est pourquoi, invoquons bien » Dieu sur nous et le remercions de quoi nous avons résolu de v ne jamais en faire le même. Non, je ne pense pas que nous 33 eussions le courage de retarder ainsi de propos délibéré, un 3) seul pas de notre chemin, pour tout ce que le monde nous 33 saurait présenter; non, sans doute, non, moyennant la grâce 33 de Dieu. 33
Je dis donc, que jamais l'on ne saurait exprimer l'ardent zèle qu'avait ce Bienheureux pour la sainte foi catholique , apostolique et romaine, et pour la prédication de la parole de Dieu. Et ceci est vrai, notoire et public.