SON AMOUR DES ENNEMIS
Le 31 juillet, à sept heures du matin, elle a répondu en ces ternies au trente-quatrième article.
Je dis que c'est une vérité publique et notoire à tous, que notre Bienheureux Fondateur aimait ses ennemis d'un amour cordial et charitable. Il l'a témoigné par les effets, leur rendant le bien pour le mal en tout ce qui lui était possible, ainsi que j'ai déjà montré au chapitre de la patience. Il a dit en plusieurs occasions, sur diverses persécutions qu'on lui avait faites, que si ces personnes-là lui eussent arraché un œil, il les eût regardées après d'aussi bon cœur que s'ils ne lui eussent point fait de mal; il disait qu'il fallait faire ainsi, que Notre-Seigneur l'a\rait commandé.
On lui écrivit un jour qu'un certain gentilhomme parlait fort indignement de lui en plusieurs compagnies; il répondit: « J'en suis marri parce que le prochain s'en offense ; mais moi, » que pourrai-je faire, sinon prier Dieu pour lui? 5)
Un autre gentilhomme eut soupçon que notre Bienheureux avait procuré certain legs à la maison de céans ; ce qui n'était pas vrai, et même qu'il était absent. Ce gentilhomme l'alla trouver dans sa chambre et lui dit mille paroles insolentes, approchant le poing pour le frapper; mais ce saint Prélat ne s'en émut, ni ne s'en indigna en façon quelconque; et, le lendemain, ce gentilhomme ayant été fort touché de la vertu de ce Bienheureux, et confus de sa faute, le vint trouver, se jetant devant lui à genoux , et lui témoigna un vif ressentiment de sa faute. Notre Bienheureux le reçut avec sa douceur et débonnaireté accoutumée, et lui pardonna de très-bon cœur.
Sur quelque rude calomnie qu'on lui jeta pour un sujet m. 12
1"8 ŒUVRES DE SAIXTE CHAXTAL.
duquel il était absolument innocent, il répondit à ceux qui l'en
avertirent : ■ J'ai remis tous ces mauvais vents à la providence
de Dieu; qu'ils soufflent ou qu'ils s'accroissent selon qu'il lui
plaira, la tempête et la bouace me sont indifférentes. Bien-
■ heureux serez-vous, dit \otre-Seigneur, quand les hommes a diront tout mal contre vous pour l'amour de moi en mentant :
si le monde ne trouvait à redire sur nous, nous ne serions pas bonnement serviteurs de Dieu. L'autre jour, nommant saint Joseph à la messe, je me ressouvins de cette souveraine mo- 3> dération dont il usa, voyant son incomparable Epouse tout n enceinte, laquelle il croyait être toute vierge, et je lui recommandai l'esprit et la langue de ces bons messieurs, afin qu'il
■ leur impetràt un peu de celte douceur et débonnaireté, et tôt
■ après il me vint en l'esprit que \otre-Dame, en cette perplexité, ne dit mot, ne s'excusa point, et la Providence de Dieu la délivra. Je lui recommandai cette affaire, et me résolus de lui en laisser le soin, et de me tenir coi; aussi bien,
» que gagne-t-on de s'opposer aux vents et aux vagues, sinon de » l'écume? Vous êtes trop sensible pour ce qui me regarde; 3> faut-il que moi seul au monde je sois exempt d'opprobres
Et ce que je viens de dire est vrai parce que ce Bienbeureux nu l'écrivit, et j'eu ai la lettre écrite de sa main.
Monsieur le curé de Viuz, nommé Louis de Genève, homme vraiment vertueux et craignaut Dieu, m'a dit que tandis que notre Bienheureux fut à Paris en son dernier voyage, il poursuivit par son commandement des procès pour la conservation des droits de Pévêché, contre plusieurs gentilshommes qui le menacèrent fort; mais pour cela, il ne laissa d'obtenir par justiee ce qu'il demandait avec dépens. Au retour de notre Bienheureux, quand il lui rendit compte de cette affaire et des menaces qui lui avaient été faites, il l'écouta paisiblement et lui dit : • Savez-vous que nous ferons, Monsieur le curé? Je veux que
roua les alliez trouver, et leur disiez de ma part que je leur
» quitte ce qu'ils me doivent du passé et les dépens, pourvu » qu'ils reconnaissent à l'avenir, comme je les en prie, les 5? droits de l'évêché. » Et le bon curé employa quinze jours, aux dépens du Bienheureux, pour disposer ces gentilshommes d'accepter la courtoisie qui leur était offerte ; ce qu'ils firent.
Une personne s'épancha une fois à dire force paroles piquantes de mépris et de dédain contre notre Bienheureux et contre notre Ordre de la Visitation, et cela dura environ deux ans; il supporta cela sans aucune plainte, et, en une occasion qui se présenta, il témoigna qu'il aimait cette personne-là tendrement et m'écrivit : « 0 mon Dieu ! que je lui souhaite du bien ! je » l'aime certes, incroyablement. » Cette personne mourut, et ce Bienheureux en témoigna par lettre beaucoup de douleur, et me dit seulement : « Je voudrais qu'elle se fût excusée vers « moi. Je prie Dieu tous les jours pour elle quand je suis au 33 saint autel. 33
J'assure derechef, comme je le crois, que ce saint Prélat aimait tendrement ses ennemis, leur faisait tout le bien qu'il pouvait ; aussi, communément, l'on disait que qui voulait avoir quelque bien de ce serviteur de Dieu, il lui fallait faire du mal • car il n'avait point d'autre vengeance. Et c'est une vérité notoire et publique.