‹ Œuvres diversesChapitre 203 sur 281 · RÉGNER LA PAIX · texte numérisé non relu

RÉGNER LA PAIX

Ad trigesimum sept imam articulum respondit :

Je dis que notre Bienheureux Fondateur a été très-grand amateur de ]a paix. Il n'égalait bien aucun à celui-là; elle avait pris une si profonde racine en son cœur, que rien ne le pouvait ébranler; il disait souvent : Advienne qui voudra, je nen veux perdre un seul brin de paix, moyennant la grâce de Dieu. » Il disait que rien ne devait être capable de nous ôter la paix, quand tout se bouleverserait sens dessus dessous; car qu'est-ce que tout le monde ensemble en comparaison de la paix du cœur? Comme il disait, il le pratiquait, et il a été tenu de tous pour l'âme la plus pacifique qu'on ait vue.

Monseigneur de Bérulle, grand et rare personnage en vertu, piété et éminente doctrine , général des pères de l'Oratoire de France, dit une fois à une digne religieuse qui me l'a raconté , que notre Bienheureux possédait une paix imperturbable ; et comme il avait en lui ce trésor, c'est la vérité qu'il Je communiquait aux personnes qui s'approchaient de lui, et l'on ne peut dire le grand nombre de ceux qui, étant venus à lui tout troublés et inquiétés, s'en sont retournés tranquilles et pacifiés. J'en parle par expérience , et l'ai éprouvé une infinité de fois en moi-même, et en quantité d'autres personnes de ma conaissance.

L'on disait communément, qu'il avait reçu ce don de donner la paix aux âmes qui conféraient avec lui. Je me souviens de deux hommes qui se disputaient une fois avec violence en notre parloir. Ce saint Prélat les regardait avec une douceur très-grande, tantôt l'un, tantôt l'autre, leur disant des paroles

si amiables, qu'enfin sa débonnaireté les toucha si fort qu'ils s'accoisèrent, et les renvoya en paix.

Il conseillait cette sainte paix à toutes les âmes qu'il gouvernait, et sans cesse il a travaillé pour la donner à tous ceux qu'il a pu.

Quasi-ordinairement il était occupé à faire des appointements entre ceux qui voulaient plaider, quoiqu'il ne s'y plût pas 3 car il haïssait à mort les procès et toute sorte de conteste, comme il m'a dit une fois. Il a eu du travail et sans fin en cet exercice qui lui occupait une grande partie de son temps; car toujours on le prenait pour surarbitre, soit en appointement de querelles entre personnes de qualité , soit pour d'autres différends entre toute sorte de personnes ; il écoutait paisiblement les plaintes d'un chacnn sans s'ennuyer, ni montrer plus d'affections aux uns qu'aux autres , et enfin il les renvoyait tous contents.

Le même jour, 31 juillet, à trois heures après midi.

Et continuant ma déposition, sur le même article trente-septième, je dis qu'un avocat de cette ville d'Annecy avait fort offensé un des officiers de ce Bienheureux, jusqu'à le frapper et à effusion de sang , et parce que ledit officier était un ecclésiastique signalé; l'instance pendante au sénat de Savoie tendait à la mort, si le Bienheureux, remettant l'offense faite à sa dignité, n'eût encore disposé son officier à pardonner ce grand outrage , et intercédé pour le coupable envers la justice , qui par ce moyen en fut délivré; action signalée et admirée d'un chacun.

Une autre fois il fut prié par un homme de qualité de la ville de Genève d'être arbitre d'un différend qu'il avait avec M. le comte de Saint-Alban, seigneur en Savoie; ce qu'il fit avec tant de prudence, que conservant les droits de l'un et de l'autre, il

rendit content tant le sieur catholique que l'hérétique; d'où l'on peut recueillir quelle croyance les ennemis mêmes de notre religion avaient en sa probité. Les procès qu'il a assoupis, et les différends qu'il a accordés sont en nombre infini, vu que c'était occupation presque ordinaire.

J'ai ouï dire à personnes dignes de foi, que nonobstant le bruit que les procureurs et avocats et les parties faisaient autour de ce Bienheureux, jamais il ne témoignait le moindre signe d'impatience, ni d'ennui en son visage, ni en ses paroles, ni se troublait point quand les affaires ne réussissaient point; ains il se retirait avec son visage également content, bien qu'il eût perdu sa journée, et reçu beaucoup d'incommodités en sa personne et en ses affaires , qu'il allait reprendre avec sa douceur d'esprit, et autant de dévotion que s'il eût été en des actions de piété, ainsi que j'ai su de son confesseur.

Je sais qu'il avait un soin particulier de se tenir recueilli en Dieu parmi ses susdites occupations ; aussi disait-il qu'il fallait traiter les affaires de la terre avec les yeux fichés au ciel, que tout ce qui se fait par amour est amour, le travail ni même la mort n'est qu'amour quand c'est pour l'amour de Dieu que nous les recevons.

Monsieur de La Roche, gentilhomme de vie exemplaire, rare piété et doctrine, m'a dit qu'il avait assisté à plus de cent appointements avec notre Bienheureux , et l'avait vu encore en une infinité d'autres conversations de toute sorte de personnes et d'affaires, et qu'ayant considéré de près ses actions, jamais il ne lui avait vu faire ni dire aucune chose qui pût parvenir à être péché véniel. Monsieur le président Flocard, grand homme de bien, qui l'a aussi vu souvent en toute sorte d'occasions, m'a dit le même, quoiqu'en d'autres termes, et tous deux, à ce qu'ils m'ont dit, admiraient la conduite, la vertu et l'incomparable paix et égalité de ce Bienheureux. Et tout ceci est vrai, notoire et public.

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